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Les mots, les pensées

Où qu’ils soient (support matériel, discours, pensées) et dans toute leur intangibilité, on entend souvent dire que les mots ont une force incroyable. Pour ce qui est des mots en soi, cela est peut-être plus ou moins vrai – une personne qui ne comprend pas l’espagnol pourrait être déçue d’apprendre que malgré le son mélodieux du mot estantería, celui-ci signifie « étagère » et non « nostalgie » ou « poésie », par exemple.

 

La puissance des mots semblerait donc résider davantage dans les concepts et les émotions qu’ils véhiculent et moins dans leur forme. D’ailleurs, ce n’est pas seulement la manière dont un mot est écrit et/ou prononcé qui varie selon les langues, mais le vocabulaire en tant que tel change, ainsi que la structure de la langue. Le juriste Rupert Ross a écrit un chapitre intéressant à cet égard dans Returning to the Teachings : Exploring Aboriginal Justice (1re édition, 1996, pp. 101-130). Il rapporte entre autres des exemples donnés par un autre juriste, Sákéj Henderson, qui révèlent l’aspect relationnel (et donc non figé) de maintes langues autochtones, en lesquelles les choses sont nommées davantage en fonction des relations qu’elles entretiennent avec d’autres choses qu’en fonction de leurs caractéristiques (p. 116). Ainsi, dans plusieurs langues autochtones, les noms ne sont pas qualifiés en fonction de leur genre, d’où l’absence de l’équivalent des pronoms personnels « il », « elle » et « it » (ibid.). C’est un phénomène, parmi tant d’autres, qui démontre le lien inextricable entre langue et culture. Quant à l’effet de la langue maternelle sur la pensée, voir, par exemple, l’article du linguiste Guy Deutscher, « Does Your Language Shape How You Think? », publié en 2010 dans le New York Times Magazine (http://www.nytimes.com/2010/08/29/magazine/29language-t.html).

 

Ancrés, de plus, dans une histoire teintée de discrimination (racisme, sexisme, discrimination fondée sur le handicap, etc.), les mots peuvent servir à « justifier » et donc à perpétuer les relations de pouvoir existantes en « ramenant » chacun à « sa place » dans l’ordre social établi par ceux qui détiennent le pouvoir et le discours qui s’y rattache. À l’extrême, les mots peuvent même être employés pour « justifier » et encourager l’extermination brutale de groupes de personnes (pensons à la Radio Télévision Libre des Mille Collines et au génocide rwandais de 1994). D’où l’article 318 de notre Code criminel, qui interdit l’encouragement au génocide (suivi de l’article 319, concernant l’incitation à la haine).

 

Enfin, les mots ont un impact sur la psychologie et sur la santé des individus. Outre les études en psychologie et en sociologie portant sur les effets péjoratifs du fait d’« étiqueter » (« label ») les personnes affectées de troubles mentaux, par exemple, la recherche relative à la neuroplasticité révèle l’impact des pensées (donc des mots qu’on se raconte à soi-même) sur la forme même du cerveau. En d’autres termes, c’est l’effet de l’esprit (« mind ») sur le cerveau et, par l’entremise de ce dernier, sur le corps. Les prochains quelques propos sont tirés de TEDx Talks donnés par des spécialistes en la matière.

 

Il semblerait qu’entre 50 et 80% du temps, notre esprit « erre » et lorsqu’il erre, il a tendance à focaliser sur ce qui ne va pas – sur les imperfections de la vie (Amit Sood, 2015, Happy Brain: How to Overcome Our Neural Predispositions to Suffering : https://www.youtube.com/watch?v=KZIGekgoaz4). C’est, selon le professeur Sood, l’un des facteurs qui nous prédisposent à la souffrance. Plus on passe de temps en ce mode, affirme-t-il, plus les risques d’anxiété, de dépression, de déficit de l’attention, voire de démence croissent, car plus un réseau de neurones est utilisé, plus il est renforcé. L’expression « neurons that fire together, wire together » englobe cette notion.

 

Selon la Dre Staci Borkhuis, chiropraticienne, la neuroplasticité est un concept qui réfère aux changements qui prennent place dans le cerveau lorsqu’on choisit nos pensées, actions, habitudes et expériences (2015, Neuroplasticity – extraordinary health potential : https://www.youtube.com/watch?v=0iIsWBK6LWI). Le dictionnaire Oxford (en ligne) donne une définition semblable : [ma traduction] « La capacité du cerveau de créer et de réorganiser les connexions synaptiques, surtout en réponse à l’apprentissage, aux expériences, ou suite à une blessure. » (https://en.oxforddictionaries.com/definition/neuroplasticity) Ainsi, selon Borkhuis, il est important de choisir nos pensées et actions consciemment, car elles contribuent à la création de notre réalité. Elle donne l’exemple d’une étude sur l’effet placebo, effectuée par des étudiants de l’Université Princeton en 2002, où ceux-ci ont organisé un « keg party » – en gros, pendant toute la soirée, les invités ont bu de la bière. À la fin, ils éprouvaient des troubles d’élocution, certains ont été malades, et d’autres ont même perdu connaissance. Toutefois, la bière n’était pas alcoolisée. Les invités ont cru qu’ils étaient en état d’ébriété, et leurs corps ont réagi en conséquence.

 

Enfin, pour faire le lien, en ce début de session, avec les études, la Dre Caroline Leaf, chercheuse en neurosciences cognitives, souligne l’importance de la neuroplasticité dans l’apprentissage (2015, Science of Thought : https://www.youtube.com/watch?v=yjhANyrKpv8). Elle a beaucoup travaillé avec des personnes affectées de troubles d’apprentissage, ainsi qu’avec des individus ayant subi des blessures traumatiques au cerveau et avec des étudiants vivant et étudiant au sein de milieux défavorisés. Son message est que notre manière de penser affecte le fonctionnement et la forme de notre cerveau, et qu’à travers la pratique et la discipline, en interagissant activement avec la matière que l’on étudie, on peut améliorer nos résultats de façon significative. Le revers de la médaille est que la neuroplasticité peut être négative aussi : les pensées toxiques ont un effet néfaste sur le fonctionnement et la structure du cerveau.

 

Je conclus en citant plus longuement un fragment de la présentation de Leaf :

 

« You cannot control the events and circumstances of your life, but you can control your reactions to those events and circumstances. And that applies on an academic level, that applies on a daily level, as you are thinking, choosing and building thoughts. Each and every one of us is not a victim of our biology. We are a victor over and above our biology. We control our brain; our brain does not control that. And research over the years has proven that. And collectively around the globe, people are proving the same thing. The key is, people need to be taught how to learn. »

 

Maya est une étudiante de troisième année au baccalauréat en droit et elle est pairs-aidante au PADUM, un service d’écoute active par et pour les étudiants en droit. Ce service est ouvert de 9h à 17h du lundi au jeudi et de 9h à 12h45 le vendredi au local A-9565-9. N’hésitez pas à venir nous voir. Nous sommes là pour vous.

 

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