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Les intérêts privés ont-ils leur place dans une université?

Semaine après semaine, je vois, comme tant d’autres nouveaux-elles étudiant-e-s en droit, défiler dans les corridors de mon institution les « grands cabinets » d’avocats. Ces mêmes cabinets pour lesquels certain-e-s décideront de concourir afin d’obtenir leur emploi de rêve lors de la fameuse course aux stages.

 

À la Faculté de droit de l’Université de Montréal, tous les goûts sont permis : droit de l’environnement, de la personne, de la famille, des affaires, droit constitutionnel, droit fiscal, droit notarial, et désolé si j’en passe ! Il est agréable et surtout sain d’entendre la diversité des passions juridiques au sein de notre faculté. Il est tout aussi agréable, sinon nécessaire, que les étudiant-e-s de la faculté puissent s’intéresser à leur branche favorite (ou qui deviendra leur favorite) et en apprendre davantage sur celle-ci. Quoi de plus normal, après tout, que d’être nouvel-le étudiant-e et de se perdre dans les méandres juridiques de la profession qui nous attend.

 

Afin donc de mieux nous préparer, on nous offre des cours variés et des activités parascolaires, par exemple grâce aux comités. Néanmoins, permettez-moi de me poser la question : les cabinets privés ont-ils le droit (!), ont-ils la légitimité de faire valoir leurs intérêts dans notre institution ?

 

Qu’est-ce qu’une université, premièrement ? Historiquement, l’université se développe en Europe autour de trois grandes disciplines, puis d’une quatrième : la théologie, la médecine, le droit canon et, accessoirement, le droit. L’université n’a jamais eu la prétention de créer des travailleurs-euses ; son dessein était plutôt de faire ressurgir le savoir et la libre pensée, comme le firent les Grecs en philosophant dans leurs académies.

Longtemps privées, devenues publiques dans certains États, les universités — et surtout les universitaires — ont toujours milité pour garantir la liberté académique. Aujourd’hui, à l’Université de Montréal, force est de constater le lent glissement que subit chaque programme vers la conformation au marché du travail. Pour être jugé utile, chaque programme tâche de démontrer que ses étudiant-e-s ont le meilleur taux de placement à la sortie de leurs études. N’est-ce pas pervertir l’essence même de l’université ?

 

L’université, ce n’est pas un lieu pour se faire bourrer le crâne, ni même être formé-e pour accomplir telle ou telle tâche sur le marché du travail. On ne forme pas des pions, on forme des penseurs. Bien entendu, incidemment, on y formera des professionnel-les, mais l’université — et jusqu’à nouvel ordre, la faculté de droit en fait partie — est une institution de savoir où chacun se doit de remettre en question sa société afin de la faire progresser vers un idéal plus juste. N’est-ce pas d’ailleurs la raison pour laquelle nous faisons du droit ?

 

Comprenez-moi bien, je suis tout aussi satisfait que vous d’avoir accès à de la nourriture ou à des codes civils gratuits — l’occupation d’étudiant-e n’étant pas la plus rentable. Toutefois, permettez-moi de douter, ou du moins de remettre en question la place des agents privés qui nous offrent ces repas gratuits ou toute autre confiserie. Est-ce réellement de l’altruisme ? Pour De Granpré-Chait, Blake, McMillan, Osler, Norton Rose Fullbright, McCarthy-Tétrault, Fasken-Martineau, tous ces événements et cadeaux sont en réalité des pertes sèches en termes d’argent. Pourquoi alors s’attarder dans l’université ? S’agirait-il de publicité, de propagande ? De telles dépenses doivent vraisemblablement porter fruit un jour ou l’autre. D’ailleurs, l’effet est immédiat : à chauffer quotidiennement mon plat au micro-ondes, le nom du cabinet s’inscrit dans ma tête. À les voir revenir chaque année, je suis conditionné à les associer à un sentiment positif.

 

Faire valoir son cabinet et faire connaître son nom sont des choses totalement appropriées dans l’espace public. Cela s’appelle de la publicité. Elle sert, d’une part, à faire connaître un produit ou un service et, d’autre part, à en vanter les mérites. Bien que la publicité mensongère soit interdite au Québec (Dieu merci !), rappelons-nous qu’elle ne servira jamais à exercer notre jugement de façon libre et éclairée. La publicité sert à vendre, et à vendre seulement. Elle ne sert pas à informer.

 

Or, l’action des agents privés dans notre faculté ne se rapproche-t-elle pas de la publicité, voire, même de la propagande ? Après tout, la première n’est qu’une copie améliorée de la seconde puisqu’elle nous fait oublier son but premier : acheter notre approbation.

 

Au risque d’être traité de complotiste, je me demande : serions-nous en train de vendre notre Faculté et nos étudiant-e-s aux grands cabinets, comme les bûcherons de la chasse-galerie ont vendu leurs âmes au diable ? Le regard que jettent les intérêts privés sur notre faculté est peut-être devenu trop omniprésent.

Je ne tiens pas dans cet article à fustiger de gros mots qui que ce soit. Je ne peux non plus m’opposer au fait que notre association étudiante ainsi que le décanat contribuent à faire connaître les différents domaines juridiques dans lesquels nous serons appelé-e-s à œuvrer. Bien au contraire, je ne peux que les féliciter. Ma question demeure simplement : jusqu’où irons-nous ?

 

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