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Et si les paroles ne s'envolaient plus

 

Une flamme ondoie au creux de ses prunelles. Il tombe à genoux, impuissant, aux pieds de ses aspirations, comme porté par un espoir illusoire : la liberté. « Rien n’est plus triste que la mort d’une illusion », a dit le célèbre auteur et journaliste Arthur Koestler. Ce 23 décembre dernier, Konpe, un Tibétain de 30 ans, s’est immolé, protestant contre la présence chinoise dans son pays. Il est le 152e Tibétain depuis 2009 à recourir à ce geste ultime de protestation [1].

 

L’histoire unissant la Chine et le Tibet en est une des plus intriquées, une histoire appartenant à ces fables grandioses mêlant mystères, injustices et sublimes. Au cœur de la controverse, dans l’antre du dragon, danse la question essentielle : l’indépendance du Tibet ou, à tout le moins, son statut de nation distincte.

 

Les historiens ne parviennent pas à un consensus concernant le moment fatidique où le Tibet serait devenu une partie intégrante de la Chine. Sous la dynastie mongole des Yuan (1277-1367), une relation que l’on pourrait qualifier de politico-religieuse régnait entre la Chine et le Tibet, au sein de laquelle le Tibet jouait le rôle de maître spirituel fournissant enseignements et initiations et la Chine de protecteur laïc apportant pérennité et parfois certains dons. En 1911, avec la chute de l’Empire chinois, le Tibet deviendra de facto indépendant pour près de quatre décennies.

 

Ce n’est que lors de la proclamation de la République populaire de Chine en 1949 que Mao affirmera clairement la souveraineté de la Chine sur le Tibet; il avait alors les moyens militaires de le faire.

 

Le Tibet résiste toujours à cette oppression des autorités chinoises. [2]

 

Depuis les soulèvements de 2008, une nouvelle forme de résistance, soit l’expression culturelle, a vu le jour : lutte pacifique via l’expression de l’identité tibétaine par la célébration publique de traditions culturelles. [3]

 

La Chine, confrontée à cette approche privilégiée par le peuple tibétain, a donc fait un choix conséquent pour ce qui est de son cheval de bataille…

 

Les souvenirs s’effacent imperceptiblement. Et dans les pupilles des enfants, et dans les pupilles des aînés, on ressent cette affligeante confusion, cette infinie tristesse alors que se creuse un abîme funeste séparant les traditions d’hier et les jours d’aujourd’hui, où cet héritage ne résonne que de plus en plus difficilement. Le dessein des autorités chinoises se dresse bien clairement sous nos yeux : l’acculturation du peuple tibétain, utilisée comme frein à leurs revendications.

 

L’acculturation passe principalement par le contrôle de la langue parlée et écrite. Or, nous, mieux que quiconque, connaissons pertinemment le rôle fondamental que joue la langue dans l’épanouissement de la culture : le sujet brûlant du génocide culturel des nations autochtones et le très sensible sujet de la langue française au Québec et au Canada parlent d’eux-mêmes. À cet effet, les autorités chinoises ont imposé le mandarin comme seule langue d’enseignement.

 

Cet abîme se creusant dans la culture tibétaine, Tashi Wangchuk est l’un des militants, aujourd’hui prisonnier d’opinion, en ayant fait son étendard. Selon lui, « en politique, il est dit que si une nation veut éliminer une autre nation, tout d’abord, ils doivent éliminer leur langue écrite et parlée », chose que Tashi Wangchuk refuse catégoriquement de laisser se concrétiser [4]. Dans son court-métrage A Tibetan Journey for Justice produit en 2015 par le New York Times, Tashi Wangchuk avance que de prohiber l’enseignement en langue tibétaine viole la Constitution chinoise, qui édicte la protection de l’autonomie des minorités ethniques et s’attriste que de plus en plus d’enfants tibétains peinent à utiliser couramment leur langue maternelle [5]. Pour lui, il s’agit d’un symptôme sinistre de l’extinction progressive de la culture tibétaine.

 

Parlons-en de cette culture tibétaine. N’avait-on pas dit précédemment que la résistance tibétaine se dressait fièrement en célébrant son identité ? C’est bien le cas, celle-ci n’a en effet pas complètement cédé le pas dans le paysage culturel chinois.

 

Pour un court moment, en regardant la tenue de courses de chevaux, activité traditionnelle tibétaine, organisée à l’initiative des autorités chinoises, nous pourrions penser que la culture tibétaine continue de se développer et de fleurir sous l’œil bienveillant de la Chine. Or, Tashi Wangchuk nous révèle une stratégie tout autre : « d’un côté, le gouvernement local tient ces festivals de courses de chevaux pour publiciser le développement ethnique, mais d’un autre côté, ils contrôlent la culture tibétaine actuelle à l’instar de langue parlée et écrite. […] Si vous voulez apprendre sur la vraie culture tibétaine aujourd’hui, la seule manière est de devenir un moine et de l’apprendre au sein d’un monastère. » [4]

 

Tashi Wangchuk, au sein de son documentaire, tentait d’intenter une poursuite contre le gouvernement chinois : il réclamait l’enseignement bilingue en mandarin et en tibétain. Dans la courte œuvre vidéo de 9 minutes, on voit le militant arpenter les rues de Beijing, tentant d’accéder à des postes de nouvelles qui voudront bien se faire le porte-voix de sa quête de justice ou cognant aux portes de cabinets d’avocats dans l’espoir d’y trouver un courageux acceptant de se battre à ses côtés pour que la jeunesse tibétaine ait aussi la chance de laisser la langue tibétaine imprégner ses lèvres. La fin de la petite histoire se termine sans surprise bien tristement, alors que Tashi Wangchuk essuie refus par-dessus refus.

 

Pour avoir produit ce documentaire et accepté des entrevues à l’étranger à visage découvert, Tashi Wangchuk est mis en détention provisoire en 2016 pour « incitation au séparatisme ». Il aurait, selon les autorités chinoises, tenté de ternir l’image du gouvernement chinois à l’étranger ainsi que de discréditer sa politique vis-à-vis des minorités ethniques [5]. La défense de la langue tibétaine assimilée à un acte séparatiste a fait de l’incitation au séparatisme, comme chef d’accusation outrageusement détourné, l’outil de prédilection du gouvernement chinois pour museler la dissidence.

 

Le réalisateur et militant tibétain Dhondup Wanchgen, ancien prisonnier d’opinion, en a aussi fait les frais, accusé du chef d’accusation très semblable d’« incitation à la subversion du pouvoir de l’État » en 2009, alors qu’il avait réalisé un documentaire indépendant sur les impressions de Tibétains ordinaires à l’approche des Jeux olympiques de 2008 à Beijing. Près de dix ans après son arrestation, il a enfin été réuni avec sa famille, le 26 décembre dernier. Au cours de sa détention et de son emprisonnement, Dhondup Wanchgen fut victime de torture et de mauvais traitements. Il est libéré et tenu sous surveillance étroite en juin 2014 en raison d’un état de santé critique [5].

 

Cette histoire cauchemardesque vécue par Dhondup Wanchgen plane au-dessus de la tête de Tashi Wangchuk telle une épée de Damoclès, ce dernier risquant de subir un sort semblable. En effet, celui-ci encourt une peine de 15 ans de réclusion pour avoir dénoncé et critiqué la répression de la langue et de la culture tibétaine par les politiques du gouvernement chinois, autrement dit pour avoir exercé légitimement son droit à la liberté d’expression pour protéger ce qui tient le plus viscéralement au cœur d’un peuple : sa culture. [5]

 

Pour ajouter le ridicule à l’infamie, le procès de Tashi Wangchuk fut une véritable farce. Le procès présentant ces accusations détournées d’« incitation au séparatisme » n’a duré que quatre courtes heures, l’unique preuve présentée par l’État fut le documentaire produit par l’accusé avec le soutien du New York Times, et l’accès à la salle a été radicalement limité : seuls trois proches de l’accusé sur la douzaine présente ont pu assister à l’audience [5].

 

Le tribunal, en date du 10 janvier 2018, n’a pas encore rendu jugement, mais l’issue laisse peu de place à l’imagination ou même à l’espoir. En Chine, les décisions rendues quant à des questions sensibles à l’égard des droits des minorités ethniques se soldent plus souvent qu’autrement par des verdicts de culpabilité. Actuellement, 1892 prisonniers politiques d’origine tibétaine sont détenus dans les prisons chinoises [4].

 

En ce qui concerne l’immolation, Tashi Wangchuk avoue l’avoir considéré et avoir gardé la tragique solution en tête dans l’éventualité où il frapperait un mur, soit s’il se trouvait emprisonné, privé de moyens et/ou forcé de tenir des propos contraires à ses convictions. Croisons les doigts pour qu’un autre genre de lueur que celle de l’espoir et de la justice ne finisse pas par animer les prunelles de Tashi Wangchuk.

 

La saveur des mots - Ses grands yeux effleurent le monde comme une caresse. Il ouvre la bouche et alors que l’air s’engouffre, il tente de maîtriser la mécanique fantaisiste de sa mâchoire, cette machinerie à mots. La vibration de ses cordes vocales comme une harpe chante une mélodie qu’il a connue pourtant si bien, des prières de sa grand-mère, des chants de son grand-père, mais qu’il sent s’étioler doucement. Et lorsqu’on lui demande ce qui est le plus important pour lui, alors ses amis répondent « les amis, la famille ou le bonheur », il articule d’un air posé : «ཐར་གྲོལ» (« ma liberté »).

 

[1] « Décès d’un Tibétain de 30 ans qui s’est immolé pour protester contre Pékin », RTL info, 28/12/17.

[2] BOBIN, Frédéric, «Chine et Tibet, une si longue histoire », Le Monde, 23/03/08

[3] New York Times (producteur) et Wangchuk, Tashi (réalisateur) (2015), A Tibetan Journey for Justice [documentaire]. New York : New York Times.

[4] « Un simulacre de procès illustre l’absurdité des accusations portées contre un militant tibétain », Amnistie internationale, 04/01/18  

[5] BALENIERI, Raphaël, « Un Tibétain jugé en Chine pour avoir tenu à sa langue dans un documentaire », Libération, 5/01/18.

 

 

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