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L'amour est le miracle de la civilisation

02/12/2017

 

L’instant de quelques minutes, je délaissai mon recueil de jurisprudence pour regarder le gris spectacle de la fenêtre. L’austérité du mois de novembre se faisait impériale, mais me sembla tout de même bien plus charmante que celle que j’étudiais depuis des heures, soit les reliquats de haine entre parties prêtes à tout pour priver l’autre d’un lilliputien bout de cette Terre malmenée ou d’une quelconque somme qui, au fond, ne vaut pas grand-chose. Vint un moment d’alanguissement où je me demandai, naïvement peut-être, ce qu’il serait advenu de tous ces cas si l’amour et la générosité guidaient un tant soit peu les parties au cours de leurs litiges. Rêveur, je cherchai quelconque allusion à ces concepts dans la table des matières de mon Lafond…Peine perdue ce fut ; le triomphe de l’individualisme dans nos sociétés modernes ne laisserait pas de tels mots s’infiltrer dans un livre prétendument « sérieux ».  Heureusement, toutes les créations humaines ne sont pas aussi crues et cruelles. Certaines ont même le mérite de féériser le monde et ses âmes, s’opposant ainsi aux dogmes sociétaux qui, pour reprendre les termes du Refus global, poussent nos doués esprits à « l’action intéressée », arme néfaste de la raison. Cela est tout particulièrement vrai en ce qui a trait à l’œuvre de l’illustre illustrateur, peintre et réalisateur que fut Frédérik Back. Écologiste avant l’heure, Back nous transmit à travers ses œuvres un portrait à la fois terrifiant et magnifique de la nature humaine. Alors que 15 000 scientifiques nous ont dernièrement rappelé les jours sépulcraux qui nous guettent, le legs de Back est d’autant plus fortifiant. Mes moments d’éparpillement estudiantins vous proposent donc un brévissime retour sur l’un de ses magistraux chefs-d’œuvre, le film L’homme qui plantait des arbres fait à partir de la nouvelle éponyme de Jean Giono.

 

Récipiendaire en 1987 de l’Oscar pour le meilleur film d’animation, L’homme qui plantait des arbres marqua maints esprits en réanimant une nouvelle sublime alors peu connue outre-Atlantique. Dans le film, les plans se succèdent en fondus successifs qui permettent au spectateur d’entrer dans le flot du récit en toute douceur. Ayant utilisé des crayons à la cire sur acétate dépoli, Back y travailla en profondeur plusieurs niveaux de transparence qui enivrent la vue. Le tout permet de créer une progression paisible pour raconter un récit qui l’est tout autant. Le rythme est lent et l’animation, quoique magistrale, se fait discrète, nous laissant plonger dans la profondeur du texte narré par Philippe Noiret.

 

L’homme qui plantait des arbres raconte le périple du narrateur, personnage anonyme, qui s’aventure dans une contrée désertique entre les Alpes et la Provence. Il campe près d’un village squelettique et abandonné où le vent est roi et où plus rien ne semble vivre. Assoiffé, il rencontre un berger silencieux, Elzéard Bouffier. Ce dernier l’accueille dans sa maison bien construite dans laquelle il vit humblement avec son chien bienveillant. Quasiment muet, le berger passe une partie de la soirée à trier un tas de glands face au narrateur, curieux et impressionné par la sérénité de ce dernier. Au matin, le narrateur suit de loin Elzéard sur un chemin qui l’amène à une clairière aréique où ce dernier se met à planter, avec une minutie extrême, les glands dans le sol poussiéreux. Le narrateur et le spectateur découvrent dès lors la passion qui habite cet homme : planter des arbres dans une solitude parfaite, métamorphoser une région sèche d’élégie en des milliers d’hectares de surface sylvicole. Ému par une telle démonstration de générosité qui ne cherche aucune récompense, le narrateur est finalement appelé à la guerre de 14-18 qui lui fera tout oublier. Back en profita pour soumettre le spectateur à de magnifiques dessins montrant le pire de l’humanité, quelques humains s’entretuant pour l’intérêt des uns ou la conviction maladive des autres. Après la guerre, le narrateur revient régulièrement se promener en ces lieux devenus un véritable paradis forestier. Elzéard Bouffier n’abandonna sa tâche qu’à sa mort, ayant finalement créé, à l’instar d’un artiste, une immense œuvre verte où la vie se pavane comme elle l’a toujours fait :

 

« Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l'âme de cet homme, sans moyens techniques, on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d'autres domaines que la destruction. »

 

Ce récit, critiqué par certains comme étant naïf, est, avec le crayon de Back, une fable visuelle enchanteresse qu’aucun texte ne pourrait décrire fidèlement. On s’y sent véhémentement emporté et tous nos sens nous invitent à cogiter sur nous, les humains, mais sur nous aussi, les vivants de la Terre. Les affres de nos vies aliénantes et consuméristes où toute spontanéité paraît désormais mirobolante nous dévoilent comme de pauvres ingénus; la violence de nos modes de vie sur la nature est insoutenable. Des souffrances humaines inimaginables surgissent et surgiront davantage. Tout doit changer. L’œuvre de Back, que je vous invite à découvrir, comporte notamment les films Crac!, Le fleuve aux grandes eaux, L’homme qui plantait des arbres ou encore une verrière à la station Place-des-Arts. Son œuvre a le mérite de réenchanter le monde, d’offrir une issue de secours à nos imaginaires. Stendhal, à qui je dois le titre de cet article, plaçait l’amour, principalement conjugal, comme étant le socle de nos existences. Dans la même veine, je crois que les œuvres de Back érigent l’amour, dans son sens le plus large, comme seul remède pour notre lépreuse humanité.

 

 

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