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Jak Chirak

 

Les cheveux plaqués en arrière, le physique d’un jeune premier vieillissant, le sourire charmeur et la voix tonitruante. Debout derrière le micro, devant un immense drapeau français affublé du sigle du RPR (Parti Rassemblement Pour la République), Jacques Chirac s’apprête à humilier politiquement le Président François Mitterrand durant cette réunion d’octobre 1985. Alors chef de son sulfureux parti, le RPR, il se prépare à monter sur le ring pour les élections législatives françaises de 1986. Dans sa verve habituelle, il bande son arc vocal. Il décoche l’une de ces petites phrases dont les politiciens français seuls ont le secret : « Le Concorde ne tombe jamais en panne sauf quand Monsieur Mitterrand monte dedans. » Tonnerre de rires et d’applaudissements, il a touché sa cible en plein cœur. L’allusion est violente et lourde de sens. Le Concorde, symbole révolu du génie et de l’industrie français, représente la France battant de l’aile sous le leadership de « Monsieur », et non pas du président, Mitterrand. Elles semblent loin les Trente glorieuses et leur prospérité économique, cette époque où le Concorde volait haut dans le ciel. François Mitterrand et le Parti socialiste sont en difficulté  et sont mis à mal par les sondages. L’occasion est trop belle pour que Chirac ne la laisse passer. L’ancien jeune loup énarque devenu chef de l’opposition (bien que le titre n’existe pas explicitement dans le système présidentiel français) n’a pas raté cette chance d’atteindre et de blesser le président de la République. La phrase reste culte aujourd’hui, bien qu’avec la perspective contemporaine, elle ne fut pas d’une importance décisive. Chirac aurait très bien pu s’en passer et aurait quand même obtenu la majorité législative en 1986. Mais, nonobstant ce fait, l’expression assassine reste l’une des nombreuses de Chirac (l’extrait est disponible sur le site de l’INA).

 

C’est par cette phrase que j’ai découvert Jacques Chirac, il y a bien une dizaine d’années. Bien que je le connusse de nom et que je savais qu’il était alors président en exercice (1995-2007) quand j’ai entendu sa voix à la télévision. À l’époque, en 2005, je me souviens clairement avoir été fasciné instantanément par sa stature et sa voix grandiloquente. J’avais effectué quelques recherches pour voir plus en détail qui il était. Ma fascination pour Chirac s’est développée à la mesure de mes recherches. La « Chirac mania » m’avait frappé pour ne plus jamais me quitter. Avec les années, je me suis politisé, j’ai découvert et vénéré le Général de Gaulle, j’ai apprécié Sarkozy, j’ai détesté Hollande, mais j’ai toujours eu ce penchant un peu nostalgique pour Jacques Chirac et sa présidence. Le style fringant, moderne et très français de Chirac a toujours développé une admiration chez les Français depuis les débuts de sa carrière politique. C’est cela la « Chirac mania » qui est toujours d’actualité par le sentiment de nostalgie d’une bonne partie des Français pour les années Chirac. Un sondage Ifop pour Paris Match de 2015 le place comme Président le plus « sympa » de la Cinquième République avec 33% d’opinion favorable. Chirac est véritablement une icône de la cool-attitude française.

 

La Chirac mania est très superficielle comme admiration, l’homme et le style au détriment de la politique menée, mais il a quelque chose qui retient invariablement le regard. Je pense tout de suite à ce cliché montrant Jacques Chirac, alors maire de Paris, sautant par-dessus un tourniquet du métro en complet veston-cravate. Ou encore Chirac bien calé dans son fauteuil luxueux du Palais de l’Élysée relâchant, peinard, un gros rond de fumée. Son attitude de je-m’en-foutisme reste ce qui explique aujourd’hui sa popularité. Les nombreux blogues et pages Facebook exclusivement adressés à Chirac se régalent en exposant ces traditionnels clichés (j’aime tout particulièrement la page FYJC sur Tumblr). Mais Chirac n’est pas seulement réputé pour ses clichés, la mania s’alimente aussi de ses coups de sang filmés. Son plus connu reste celui de Jérusalem-Est où il s’en est pris verbalement à un officier de sécurité israélien aux méthodes trop brutales. En visite dans la Vieille-Ville, Chirac est lourdement escorté par les forces de sécurité israéliennes. Les admirateurs palestiniens sont venus nombreux voir le Président, mais sont brutalisés par les Israéliens. Alors ulcéré par la situation, Chirac prend à partie l’officier responsable de la sécurité et l’apostrophe sévèrement dans un anglais incertain.  La scène a bien failli créer un grave incident diplomatique, mais elle reste aujourd’hui type de ces coups de sang chiraquiens. Mais, personnellement, mon cliché préféré reste celui où il assiste, cigarette à la bouche, à l’une de ses réunions (pour l’anecdote, c’est celle qui me sert de photo de profil Facebook, Chirac est beaucoup plus photogénique et beau que moi).

 

Ce qui explique cet engouement pour Chirac trouve, selon moi, sa source dans cette nostalgie d’une époque presque révolue de la classe et de l’élégance à la française. Il reste un vrai gaulois, une personnalisation de ce style et cette attitude, que certains diront arrogante et trop franco-française. Le charme de Chirac provient directement de ses origines et habitudes rurales de Corrèze, une région du centre de la France. Bien qu’il soit né à Paris et qu’il fut longtemps maire de la Ville Lumière, c’est à la terre de Corrèze que Chirac s’est toujours identifié. Cette attitude affable et franchouillarde de bon vivant est ce qui a toujours garanti la popularité de Chirac chez les paysans et les ruraux. Chirac est un vrai Corrézien, il tirera toute sa carrière fierté de ses modestes origines corréziennes. Cette région est historiquement une terre pauvre, très difficile à labourer et à cultiver. C’est une région modeste réputée pour produire des êtres besogneux et durs à la tâche. Toutes ces qualités peuvent être trouvées en Jacques Chirac. Il s’est conduit toute sa carrière comme un Corrézien, fier, mais modeste et humble.

 

La Chirac mania, c’est aussi ses petites phrases et ses citations. « Le Concorde ne tombe jamais en panne, sauf quand Monsieur Mitterrand monte dedans » n’est pas sa citation la plus connue, ni même la plus charnue ou la plus rude. En fait, Chirac a eu quelques dérapages linguistiques notoires. L’une de ses phrases polémiques les plus fameuses a créé un mini incident diplomatique entre la France et le Royaume-Uni. Chirac, alors premier ministre à un sommet sur le budget européen, dira, en désignant Margaret Thatcher, « Mais qu’est-ce qu’elle me veut cette ménagère ? Mes couilles sur un plateau ? » Bien sûr, il pensait que son micro était fermé, mais je parie que Maggie ne l’a pas apprécié. Son autre gros dérapage fut celui du « le bruit et l’odeur ». En parlant des problèmes de l’immigration en France, Chirac a laissé échapper que le travailleur français moyen au salaire modeste était incommodé par « le bruit et l’odeur » de ses voisins immigrés. Bien sûr, le dérapage est malheureux et condamnable, mais représentatif d’un certain esprit, Chirac pourfendant la langue de bois et le politiquement correct pour parler cru.  

 

Jacques Chirac ne sera pas reconnu pour son bilan politique présidentiel. Hormis pour son refus notoire d’aller s’embourber en Irak. Ce refus reste son accomplissement politique le plus populaire et le plus respecté. Chirac ne fut pas un hyperactif comme Sarkozy. Son successeur l’a même déjà traité de roi fainéant, sans le nommer explicitement bien sûr. Vous savez les rois fainéants; ces derniers rois francs de la dynastie mérovingienne qui ne faisaient rien, qui ne s’occupaient pas du royaume? La comparaison n’est pas très flatteuse. Mais elle est véridique dans un sens. Chirac ne sera pas reconnu pour ses mérites politiques, mais pour son style. Sa prestance et son caractère restent ce qui fait sa popularité actuelle (malgré les condamnations dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris). En fait, Chirac provoque une certaine nostalgie parce qu’il fut un président affable et plus proche du peuple que ses successeurs. C’est cette bonhommie et ce style fringant qui ont toujours et qui continuent à inspirer le respect chez les Français. Chirac est devenu président sans avoir de buts ou de volonté réformatrice, mais il l’a fait avec style et désinvolture. Voilà pourquoi Chirac restera sûrement le président français préféré des Français pour un bon moment encore.


 

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