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J'ai une maladie mentale

02/12/2017

Pourtant de l'extérieur, c'est imperceptible. Je suis une étudiante en droit accomplie, impliquée, avec une (très) bonne cote z et un stage en grand cabinet. Quoi demander de plus ? De loin, je semble être en contrôle et équilibrée. Par contre, j'ai une maladie mentale. Oui, oui, diagnostiquée par le DSM-5, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'Association américaine de psychiatrie.

 

Je suis anorexique.

 

Les maladies mentales, en droit comme dans d'autres milieux ultra performants, sont taboues et camouflées. On n'en parle pas, comme s'il ne fallait pas montrer aux autres quelconque faiblesse ou signe de vulnérabilité. Les problèmes d'anxiété, la dépression et les troubles alimentaires sont bien plus présents à la Faculté qu'on n’oserait le croire. Même les étudiants qui semblent bien réussir dans tout peuvent souffrir en silence.

 

La période la plus creuse de mon anorexie a commencé l'an dernier, en novembre. C'était une période stressante et de haute performance. Dernière session avant la course aux stages, je voulais augmenter ma cote z afin de m'assurer, au moins, d'être convoquée en entrevue par les grands cabinets. Je me suis donc mis la pression d'exceller aux examens tout en étant impliquée à la Faculté et à l'extérieur en plus de travailler à temps partiel et de participer aux activités de réseautage. Avant cette période, j'arrivais plus ou moins à contenir mes symptômes de l'anorexie, que je considérais à l'époque plutôt de healthy lifestyle, en faisant beaucoup d'activité physique. Mais à ce rythme, plus le temps d'aller courir 6 fois semaine. Je commence donc à manger (beaucoup) moins.

 

C'est facile, autour de moi, beaucoup de gens semblent, eux aussi, ne pas vouloir manger. Mon amie qui dîne dans le cours de l'après-midi avec un Iögo 35 calories et un bout de fromage. Une autre qui déjeune à 11h et qui ne dîne pas après parce qu'elle vient de déjeuner et ne remange pas avant le souper. Une autre qui boit du café parce que ça coupe la faim et n'avale rien d'autre avant l'heure du lunch.

 

Je maigris, mais j'ai faim, constamment faim. En classe, dans le métro, pendant mes séances d'activité physique, au Pro Bono, quand j'étudie, pendant les cocktails et aux examens. Dès que j'arrive au poids idéal que je m'étais fixé, ce n'est pas suffisant. Il faut manger moins, faire plus d'activité physique. Je dois maigrir, je me trouve grosse.  

 

En janvier, depuis presque 8 mois, je n'ai plus mes règles, j'ai terriblement froid, j'ai des cernes énormes et je perds mes cheveux. Pourtant je reçois des compliments de partout. Je me fais aborder autant dans le métro que dans les couloirs de la Faculté. Je me souviendrai toujours du party de mi-session, lorsque plusieurs étudiantes me prenaient par la taille et me disaient : « Wow ! Tu es tellement mince, je voudrais tant être comme toi ! ».

 

Non, vous ne voulez pas être comme celle qui répond aux standards malsains de la beauté. Vous ne voulez pas être affamé.e du matin au soir, vous réveiller pendant la nuit en pleine sueur parce que votre foie manque de sucre, courir 20 km sur un tapis roulant un vendredi soir et détester au plus haut point votre image dans le miroir.

 

Au moment de la course aux stages, je pèse moins qu'à mes treize ans. Encore aujourd'hui, je n'arrive pas à comprendre comment j'ai pu passer à travers ce processus. La première semaine, je sens un vide énorme dans mon estomac et je vois des points noirs lorsque je me lève pour serrer les mains en fin d'entrevue. La deuxième semaine, je suis confrontée à ma hantise : manger et boire. Cocktail, souper, lunch, petit-déjeuner, c'est sans arrêt une occasion pour manger. Je fais du mieux que je peux pour camoufler mon trouble, mais je souffre d'énormes douleurs au ventre ; mon corps a perdu l'habitude de manger des portions normales. Enfin, le matin des offres, je reçois un panier avec mousseux et pâtisseries et, même si j'ai envie de célébrer, je n'avale rien. J'ai faim, mais je me trouve grosse.

 

Éventuellement, je vais chercher de l'aide. Je suis présentement en processus de rémission. J'ai pris environ 15 livres depuis le printemps et je mange normalement. J'ai toutefois encore des pensées obsédantes et si je ne fais pas assez d'activité physique, je culpabilise. Il y a des jours où je me trouve grosse et disproportionnée. Je suis consciente que la rémission est un processus de longue haleine et que l'anorexie est une condition avec laquelle on apprend à vivre. Malgré les mauvaises journées, je vais beaucoup mieux et j'apprends à respecter les besoins de mon corps.

 

Si vous évitez de manger quand vous avez faim, êtes constamment au régime (ou tentez de suivre un healthy lifestyle), vous sentez coupable après avoir mangé, êtes préoccupé par la nourriture ou que vous savez, au fond de vous-même, que quelque chose cloche, n'hésitez pas à aller chercher de l'aide. Je me disais toujours que je n'étais pas « assez maigre » pour être anorexique et, qu'au contraire, ma perte de poids m'allait bien. Les troubles alimentaires n'ont pas d'apparence physique ; ce sont des maladies mentales.

 

Si tout cela vous semble bien extrême et que vous voulez seulement perdre un « petit » 5 livres, demandez-vous pourquoi. Est-ce que vous serez vraiment plus heureux.se avec 5 livres en moins ? Est-ce qu'avoir faim et vous restreindre des aliments que vous aimez en vaut vraiment la peine ? Et pourquoi vouloir la minceur à tout prix ?

 

Peu importe votre souffrance, sachez que vous n'êtes pas seul.e.s. C'est juste que, malheureusement, on ne parle pas assez des maladies mentales.


 

 

 

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