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Nuit d'Halloween: quand les monstres sortent des placards

 

Une longue cape traîne sur le trottoir craquelé et jonché de feuilles couleur cannelle, miel, orangé. Toc-toc-toc. Un candide "trick or treat” s’échappe des lèvres de notre classique petit Dracula d’environ 8 ans et demi. Les maisons du  quartier sont illuminées, décorées par de charmantes citrouilles aux visages comiques, par des toiles d’araignées versatiles qui s’accrocheront à un peu tout jusqu’aux premières neiges, par des fantômes parfois un peu trop effrayants pour les tout-petits. L’humeur est à la fête.

 

Alors que les rires des enfants déferlent dans les rues de Montréal, les monstres sortent des placards aux quatre coins du monde, descendant dans les rues, jetant ombrage sur les yeux et les joues des enfants moins chanceux de ce monde. Amnistie internationale exhorte les dirigeants du monde à ouvrir les yeux sur l’impact brutal de la guerre sur les enfants : rappelons-nous du petit Omran,
du petit Alan.


Je vous invite donc gracieusement à vous prêter à un petit jeu d’Halloween aux allures de maison hantée : faisons un petit tour de notre quartier planétaire, cognons aux portes de nos voisins. Ils n’auront pas de friandises pour nous, vous aurez deviné, mais je vous garantis (bien tristement) de bons frissons le long de l’échine...

 

Commençons par ce voisin qui, certes, sans faire le plus de bruit, dérange. En Somalie, on note la montée en flèche du nombre d’enfants recrutés et utilisés par des groupes armés. On pourrait croire
que les autorités du pays interviendraient à cet égard, c’est le cas. En revanche, à l’instar de notre ancien premier ministre, M. Harper, ces dernières ne semblent pas maîtriser le concept d’enfant soldat et 386 enfants sont détenus en raison de leur « association » aux groupes armés [1]. Quarante enfants ont d’ailleurs été jugés comme des adultes, et ce, en totale violation de la Convention relative aux droits de l’enfant et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques [1]. Entre 2016 et 2017, l’ONU a recensé plus de 1200 enfants tués et mutilés par des éléments armés, le viol de 310 jeunes filles ainsi que des attaques contre 46 écoles et 10 hôpitaux [1]. Marchons encore un peu, chez ce voisin où les fenêtres semblent toujours trembler jusqu’à ce qu’elles cèdent et volent en éclat, où le jardin est parsemé de cratères et où la statue à l’entrée trône funestement en ruine : la Syrie. L’ONU y a recensé 851 cas de recrutement et d’utilisation d’enfants par des groupes affiliés à l’armée syrienne ainsi que des groupes armés rebelles. [1] Ces enfants continuent d’être arrêtés et détenus par les autorités, souvent torturés, victimes de mauvais traitements, parfois même exécutés. Sur cette même période, 647 enfants ont été mutilés et 652 ont perdu la vie. Parmi eux, 533 ont succombé à des f r a p p e s aériennes des forces gouvernementales et progouvernementales [1].

 

Finalement, le voisin qui se fait le plus fustiger par le quartier en ce moment, c’est cette petite maison au bout de la rue : le Yémen. En effet, les directeurs respectifs de l’UNICEF, du PAM et de l’OMS estiment que 80% des enfants du Yémen ont besoin d’aide humanitaire : deux millions d’entre eux souffrent de malnutrition aigüe les rendant particulièrement vulnérables à la pire épidémie de choléra à l’heure actuelle sur la planète [2]. Selon les derniers chiffres de l’UNICEF, 1595 enfants ont été tués et 2542 blessés depuis le début du conflit yéménite en mars 2015 [3]. Ces chiffres, certes, ont de quoi faire frémir, mais toute l’horreur repose dans les attaques menées par son voisin immédiat, l’Arabie saoudite évoluant dans un mépris total des règles de droit international visant à protéger les populations civiles. À titre d’exemple, dans la nuit du 25 août dernier, des civils lotis dans les bras de Morphée ont été la cible de bombardements de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite [4]. Aucune cible militaire ne se trouvait dans la zone au moment du raid, la coalition s’est justifiée en attribuant la faute à un incident collatéral involontaire. Cet « incident » a coûté la vie à 16 personnes, dont 5 enfants de 3 à 13 ans et 7 membres d’une famille de 8 laissant la petite Buthaina , 5 ans, orpheline [4].

 

Le poids de mon sac à friandises empoisonnées commence à être lourd à porter, et vous ? Et pourtant, le poids est bien plus lourd que celui de notre court tour de quartier, s’y ajoute également le poids de 83 enfants utilisés comme bombes humaines par le groupe Boko- Haram dans le nord-est du Nigeria, le poids de 54 enfants exécutés dans le cadre de la « guerre contre la drogue » menée par les autorités philippines, le poids de 22,5 millions de réfugiés mineurs [2].

 

Je vous avais promis de grands frissons, mais ce que je ne nous avais pas dit c’est que la frayeur perdure. Dans le cadre d’une étude menée par l’ONG Save The Children concernant le syndrome du stress toxique, des spécialistes de la santé mentale estiment que de nombreux enfants subiront des conséquences excessivement sérieuses sur le plan mental en raison des violences dont ils sont témoins doutant même que certains s’en remettent un jour totalement . Hallucinations, colères violentes, détresse, isolement, c’est le lot de ces enfants, de ces humains brisés [2].


« À force d’immobilisme, d’atténuation d’actes viscéralement inacceptables et d’aveuglement volontaire, les responsables de ces actes odieux et inhumains ne verront aucun scrupule à faire des enfants leurs victimes : les tuant, mutilant et les rendant orphelins dans l’impunité la plus sinistre. »


Tirana Hassan, directrice du programme Réaction aux crises à Amnistie internationale, s’est exprimée très justement de la manière suivante : « Les scènes choquantes d’enfants frappés par la violence font partie des images les plus obsédantes et caractéristiques de notre époque » [2]. Peut-être est-ce ainsi parce que ces tableaux créent chez nous un sentiment de responsabilité, de culpabilité ? Nous, les « grandes personnes », qui affirmons que les enfants sont l’avenir, que pouvons-nous raisonnablement attendre de ces petits êtres humains déjà ravagés par une vie trop injuste sur laquelle nous fermons les yeux ? Qu’attendons-nous de nous, de notre communauté internationale ?

 

Un rapport du secrétaire général devrait sortir sous peu, rapport annuel comportant un volet intitulé « Le sort des enfants en temps de conflit armé ». Y est annexée une liste des pays violant les droits des enfants : liste noire et honteuse pour tout État y figurant. Cette liste, certes, n’est pas coercitive, mais elle détient moralement un poids très significatif. La preuve en est que Ban Ki-moon en avait retiré l’Arabie saoudite cédant aux pressions diplomatiques. Oui, oui, nous parlons bien de l’État qui mène ses opérations militaires dans le mépris total des règles humanitaires de droit international. Bien que M. Guterres ait officieusement remis l’Arabie Saoudite sur ladite liste, fort est de constater qu’elle figure plutôt dans une nouvelle catégorie reconnaissant les efforts de la coalition qui viseraient à mettre en place des mesures afin d’améliorer la protection des enfants. Alors qu’encore une fois, l’Arabie saoudite s’en sort grâce aux sacrées saintes pressions diplomatiques, Amnistie internationale ne constate aucune mesure concrète prise pour la protection des enfants.


À force d’immobilisme, d’atténuation d’actes viscéralement inacceptables et d’aveuglement volontaire, les responsables de ces actes odieux et inhumains ne verront aucun scrupule à faire des enfants leurs victimes : les tuant, mutilant et les rendant orphelins dans l’impunité la plus sinistre. La question sera donc de voir si nous remettrons les monstres dans le placard dès le 1er novembre ou si nous ouvrirons grand les portes pour darder d’un regard accusateur certains de nos voisins, et peut-être même pour les recevoir (mais ça, c’est un tout autre sujet, aussi sensible sinon plus).

 

Mon petit jeu de tournée d’Halloween s’achève et je conviens que la soirée a pu être longue et affligeante. Vous méritez bien un petit repos et peut-être avez-vous perçu mon affection pour les histoires, je vous laisse donc sur un petit conte du coucher. La fin repose entre vos mains, rêvez-y, rêvez bien !


La belle aux bois dormants – Le soleil a eu le temps d’embrasser l’horizon un nombre inlassable de fois et ses petits yeux restent clos. Pour le moment, l’éclat des étoiles chatouille ses délicates paupières violacées, l’ombre s’est installée sur son visage depuis un moment déjà. On chuchote qu’elle attend qu’ils viennent la réveiller. De la contrée d’où elle vient, les gens plongent souvent dans ces sommes étonnants, les mauvaises langues parlent d’une malédiction, pourtant les malédictions viennent des sorciers, pas des hommes. Personne ne sait vraiment où ils se trouvent, ceux qui viendront la libérer de son songe. Certains disent qu’ils sont au paradis, d’autres disent qu’ils s’échinent sur les routes pour la retrouver. Dehors, des grands jets lumineux et colorés fusent dans le ciel dans un grand bruit de feux d’artifice : toute la ville est illuminée. Ainsi ils pourront la retrouver, d’autres viendront peut-être aussi pour lever la malédiction. Ils amèneront peut-être avec eux une lumière moins effrayante, plus sereine. D’ailleurs, lentement le soleil enlace l’horizon comme une promesse, la promesse peut- être effrayante ou gorgée d’espoir d’un rayonnement sans précédent.

 

 


[1] « Le sort des enfants en temps de conflit armé », Rapport du Secrétaire Général des Nations Unies, 24/08/17.
[2] HASSAN, Tirana, « Les dirigeants du monde doivent ouvrir les yeux sur l’impact brutal de la guerre sur les enfants », Amnistie international, 5/10/2017.
[3] « L’ONU minimise les crimes commis envers des enfants par la coalition que dirige l’Arabie saoudite », Amnistie internationale, 6/10/2017.
[4] « Une bombe de fabrication américaine tue et mutile des enfants lors d’un raid sur des habitations », Amnistie internationale, 22/09/2017.

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