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L'ivresse qu'est la vie

07/11/2017

La vérité pure et complète est hors de notre portée. Nous plaçons tous notre foi dans des faits indémontrés; il nous est impossible de vivre autrement. La fugacité de la vie ne nous permet pas de la questionner. Menons-la non pas en nous contentant d’une réponse quelconque, mais en renonçant à la compréhension totale. Quel que soit le lieu, quelle que soit l’époque, la vérité se noie dans un océan de faux. C’est ce que les savants appellent sagesse, mais peut-être n’est-ce là qu’un prétexte.

 

Chaque matin, une même réalité occupe mes pensées. Le Soleil semble magnifique, mais qui a su l’observer dans toute sa splendeur ? Qui a su supporter l’intensité de son éclat ? Le Soleil ignore tout de la joie d’être embrassé du regard. L’aimer me fut longtemps impossible. Je n’ignorais pas que je fuyais sa lumière car elle rendait visible mon ombre, indiscernable des ténèbres sans elle. La lumière est bien plus aveuglante que l’obscurité : elle brûle les yeux que nous aurions préféré garder fermés, quand les ténèbres caressent nos paupières et qu’un peu de temps suffit à nous habituer à elles. Je ne pouvais supporter celle qui éclaire.

 

J’ai cherché mes réponses dans l’ombre d’une ombre, mais l’obscurité totale n’accable aucune âme. Existerait-elle que l’homme saurait mieux la supporter que l’obscurité partielle, car une infime lueur est nécessaire pour constater l’étendue et la profondeur des ténèbres. La douleur ne réside pas dans ce qui est hors d’accès ; l’homme peut se contenter de tout. La souffrance afflige celui qui sait qu’il pourrait obtenir ce qu’il n’a pas. Peut-être ne l’aura-t-il jamais, non pas parce qu’il ne peut s’en saisir, mais parce que, sa vie durant, l’homme a besoin de poursuivre l’inaccessible. Je sais l’effort méritoire, mais illusoire, que chaque être est prisonnier de ses capacités, qu’on ne peut aller qu’à la limite de ses limites. Il n’y a pas d’exception, il n’y a pas de mais, un aigle sans ailes ne volera jamais. L’insatisfaction permanente que nous éprouvons est le reliquat de la déception que ressentit toute l’humanité, présente et à venir, lors de la chute du Jardin d’Éden.

 

Nous confions au premier venu le mal qui nous ronge, espérant qu’il s’émeuve et s’indigne des mille calamités dont nous croyons notre existence parsemée. Nous n’avons que faire des malheurs des autres, tout juste avons-nous quelque temps à leur consacrer pour nous distraire de notre existence misérable. Nous prétendons leur demander conseil, quand nous ne recherchons qu’une opinion, qu’une approbation. Il est plus aisé d’aimer un étranger qu’un ami ; seule la générosité première est gratuite. L’homme finit par tout calculer, même contre son gré. Je le sais pourtant prêt à mourir pour autrui, ou du moins le pense-t-il, ignorant tout de celui qu’il s’apprêterait à sauver. Faut-il admirer, ou déplorer cet empressement de l’homme à jeter ainsi sa vie ? L’amour et la haine ne sont que les expressions d’un même sentiment, d’un fort attachement qu’on éprouve pour autrui, et un rien suffit à franchir la ligne ténue qui les sépare. Je sais que l’amour se confond à l’admiration, à l’idéalisation et que la moindre erreur suffit à ébranler le mirage. Combien se sont confiés à l’être aimé, croyant se rapprocher d’eux quand ils ne firent que les décevoir! À l’inverse, combien de fois a-t-on méprisé quelqu’un, l’a-t-on vu dénué de la qualité la plus insignifiante, senti qu’il souillait la Terre par sa seule existence, avant de s’attendrir à son égard suite à un sourire, un service, ou simplement parce qu’en un instant de bonheur, il nous était impossible d’haïr ? Tout est si volatil.

 

L’alternance n’est pas nécessaire à une vie; un monde sans jour n’afflige pas celui qui n’a connu que la nuit. Nous nous laissons guider par mille et une circonstances, toutes aléatoires et pourtant nous persistons à vouloir y voir des signes du destin et à souhaiter trouver ce qui n’a jamais dépassé le seuil de nos pensées. Tout est simple. La femme a submergé ta raison, tu dois l’étreindre. La flamme de la passion te consume, tu dois l’éteindre. La vie n’est qu’oscillation entre ces deux horizons.

 

L’avenir dont on rêve ne sera jamais qu’un autre souvenir, demain n’est que l’hier d’après-demain. L’au-delà qu’on espère a bien plus en commun avec la vie qu’on n’a pas su vivre qu’avec l’état de plénitude que nous imaginons. Je sais cette existence irremplaçable, et pourtant elle s’enfuit ; la mort est le prix à payer pour la vie.  Mon existence s’achève. J’ignore si je fus digne de fouler la Terre, si je suis digne de reposer en elle. Ma route arrive à son terme, mais attends. Là, une jeune fille semble aux prises avec les pires désolations. Sont-elles réelles, ou les conséquences d’une terrible imagination ? Pourquoi pleure-t-elle, belle comme elle est? Sans doute n’y a-t-il aucune raison à chercher; nos pensées suffisent à nous affliger. Elle tourne vers moi un visage attristé, mais ses larmes n’enlèvent rien à sa beauté.

 

 

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