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L'éléphant sur la route

07/11/2017

 

À : Automobilistes
Cc : Cyclistes; Piétons; Ville de Montréal; Gouvernement du Québec
Objet : L’éléphant sur la route: l’automobile

 

Certains penseront que je m’y prends un peu tard. Ils ont raison. Toutefois, ce n'est pas parce que le sujet n’est plus d’actualité, au contraire. Entre le moment où ces lignes ont été écrites et le moment où elles ont été imprimées, statistiquement, il se sera produit près d’une dizaine d'accidents impliquant un vélo et une automobile. Pire encore, car ce n’est que le nombre de collisions rapportées au SPVM, sur l’île de Montréal. Je suis aussi en retard parce qu’un cycliste est décédé dans des circonstances tragiques le mois dernier. Pourtant, si on se fie aux vox pop de TVA ou Radio-Canada, c’était un cycliste « exemplaire »…

 

Cycliste exemplaire

 

Clément Ouimet, 18 ans, par un beau jour d’octobre ensoleillé, circulait avec ses vêtements « flash », avec son vélo « flash » et ses réflecteurs, il était dans la bonne voie; toute le kit, tsé. Bref, il est la définition de ce qu’on qualifierait de cycliste exemplaire. Pourquoi, alors, a-t-il subi le destin tragique qu’on lui connait? Un automobiliste — non-exemplaire — a fait une manœuvre dangereuse et interdite, armé de son beau gros bouclier roulant (lire VUS). C’est cru comme ça.

 

Je vous confie aussi un secret : ce jour-là, un cycliste moins exemplaire — l’auteur de ces lignes — a survécu à un accident de la même nature. Si ce n’était d’un freinage bien tombé, il y aurait eu deux décès en cette belle journée d’automne. Bien que je ne portais pas de casque et que je fus projeté par-dessus l’automobile, j’ai eu la chance d’atterrir en roulant sur le pavé. Une sacrée luck, si vous voulez mon avis. Même si j’étais jusqu’à ce jour-là un type moyennement téméraire à vélo, c’était de la faute de la voiture, je tiens à le préciser.

 

C’est injuste et incompréhensible. L’affaire a bien fait de saisir les médias, c’est un drame, ni plus ni moins, qu’un jeune homme soit mort ainsi. Alors, quand je vous entends à la télé déclarer que les cyclistes, « ça roule comme des fous à travers les chars », que « ça n’a pas ses lumières » ou que « ça ne fait jamais leurs stops », à peine 24 heures après l’accident en question, j’entends que vous ne comprenez rien… Et ça, c’est sans compter les commentaires Facebook; des bijoux! La sensibilisation a échoué quand des personnes en sont presque à dire que les vélos ont le fardeau de ne pas se faire happer. C’est décourageant. Non, épeurant.

 

Faut-il vraiment que je vous explique?

 

« Dans le coin droit, pesant 1000 kg, le VÉHI-CULE ! Dans le coin gauche, pesant — par jour de pluie — 90 kg, le CY-CLISTEEE ! » Je caricature, mais vous voyez le genre. La problématique repose sur une différence fondamentale entre les deux protagonistes, soit que les cyclistes, face aux automobilistes, sont complètement vulnérables.

 

Faut-il vraiment que je vous explique? Malheureusement oui, parce que pour beaucoup ce n’est pas clair. Alors, prenons mon cas, celui d’une auto qui « coupe » la piste cyclable (tsé, l’endroit ou je suis censé être en sécurité?) et que je vais à la vitesse raisonnable de 30 km/h. J’ai demandé à un étudiant en génie de la Polytechnique de m’illustrer simplement à quoi équivaut cette collision si vous êtes le vélo. Sa réponse? Ce serait l’équivalent d’une chute tête première de près de 3,5 mètres; 11 pieds et demi, pour les intimes.

 

Pas assez imagé encore? Imaginez que sauver une dizaine de secondes sur le coin de la rue, en omettant de vérifier s’il y a des cyclistes, c’est un peu comme si on remplaçait l’eau d’une piscine par de la glace sans regarder s’il y a quelqu’un au deuxième plongeoir. Ça permet de traverser plus vite la piscine, mais quelqu’un va se péter la gueule. L’étudiant a aimé l’image.

 

Un rapprochement imparfait?

 

L’une des principales plaintes des automobilistes, c’est que les cyclistes, apparemment, ne respecteraient pas le Code de la sécurité routière à la règle. Comme un sophisme mal ficelé, votre matante ou votre mononcle expliqueront ad nauseam qu’ils ont vu deux vélos côte à côte qui ralentissaient la circulation. Pire, un vélo a passé un arrêt obligatoire sur une intersection déserte! Des situations complètement inacceptables; quel manque de respect pour les automobilistes! Je trace à gros trait, bien sûr, mais la réalité n’est pas bien loin.

 

Le truc, c’est qu’on ne peut pas mettre les conducteurs et les cyclistes dans le même panier. L’un doit posséder un permis et remplir des exigences sévères quant à l’entretien d’une machine. L’autre doit avoir des freins et une couple de réflecteurs, il est propulsé par ses jambes. L’un se promène avec une armure confortable, à l’abri des éléments. L’autre se mouille et porte un casque.

 

C’est de mauvaise foi de justifier ou minimiser les décès à vélo par quelques cas de figure où la loi n’est pas strictement suivie, le tout alors qu’on se refuse à faire un mea culpa sur ses propres actions. On va se le dire, les automobiles sont constamment en infraction à Montréal, et ça se passe sous le regard des policiers. La vérité c’est que sanctionner le non-respect des règles ce serait impossible; imaginez le bordel si la police se postait aux coins de rue et arrêtait même seulement une auto sur 100 qui oublie ses clignotants… On en finirait plus! Donc, quand je lis l’opinion de madame chose qui écrit que les vélos devraient respecter et d’appliquer les lois (dans le contexte de la mort de Ouimet…!), je l’inviterais à peser son véhicule et compter le nombre d’écarts au Code qu’elle commet avant de tirer des pierres sur les cyclistes.

 

Que l’on ait quatre ou deux roues, un humain c’est un humain, ça fait des oublis et des erreurs. La différence c’est le risque qu’on supporte et celui qu’on crée. Dans le paradigme actuel, le risque est entièrement sur les épaules du cycliste, mais émane presque qu’en totalité de l’automobiliste. Ça commande dès lors une prudence accrue de la part des conducteurs, que vous soyez ou non dans le respect des règles!

 

Alors, madame chose, c’est vrai que puisque le Code s’applique aussi aux vélos, vous pourriez immobiliser votre voiture et repartir en une seconde à l’intersection. Mais, regardez donc, pour quelques secondes seulement, par courtoisie ou parce que je vous le demande à la limite, si un vélo n’est pas sur le point de traverser. Oui, il DOIT s’arrêter, je le sais. Mais, mettons là, qu’il ne s’arrête pas, est-ce vraiment l’excuse que vous donnerez à la famille quand le corps entrera à la morgue : « C’était à moi de passer, madame, que voulez-vous! », « votre fille a oublié son stop, monsieur, sorry not sorry! »

 

Je vous le demande donc : peut-on exiger à des piétons avec des roues — parce que c’est cela, un cycliste — de respecter encore plus que les automobilistes le Code? Si oui, dans quelle mesure peut-on s’offusquer qu’il y ait des infractions? Je vous permets de commenter votre réponse sur Facebook.

 

Chialage sain

 

Comme toute société qui se respecte, on chiale sur ce qui ne fait pas notre affaire. Aujourd’hui c’est les autos et les vélos, bientôt ce sera sûrement le déneigement. Mon texte serait donc incomplet si je ne parlais pas des gouvernements, qui ont une certaine part de responsabilité dans cet enjeu. Premièrement, les municipalités ont pour tâche de rendre l’espace public utilisable pour tous les citoyens et citoyennes. Cela signifie évidemment de faire des routes pour les autos et des trottoirs pour les piétons, mais aussi d’aménager des pistes cyclables là où c'est possible. Je dis « possible », parce que la réalité est que ce n’est pas partout qu’on peut en mettre. On revient donc nécessairement à l’argument que les automobilistes doivent être extrêmement prudents, au-delà de ce que la loi exige, puisque les vélos ont rarement le choix entre piste et route.

 

Deuxièmement, le gouvernement provincial a aussi son mot à dire en sécurité routière puisqu’il est responsable de l’émission des permis de conduire. Je lance l’idée comme ça, mais non seulement on pourrait enseigner aux futurs automobilistes à respecter le Code, mais surtout à aller plus loin que ce dernier. Serait-il également pertinent d’expliquer que l’assurance automobile, ce n’est pas une taxe, c’est une ASSURANCE? Qu’elle fluctue à la hausse ou à la baisse selon les risques que l’automobiliste représente? Serait-il pertinent de passer un cours complet à démontrer comment l’automobile, objet dangereux même pour le conducteur, l'est encore plus pour les cyclistes et piétons? Probablement que oui.

 

Je dis ça, mais je ne dis rien là…

 

Lubie de gauchiste ou droit?

 

Est-ce une lubie de gauchiste d’espérer pouvoir me rendre sécuritairement à l’école? Bien non, on se déplace tous pour accomplir des activités, pour travailler, pour aller se chercher à manger. On le fait tous de façons différentes, mais pour les mêmes raisons. La voiture c’est un moyen de transport; elle vient avec ses dangers et ses devoirs. Ce n’est pas de la répression ou de l’abus qu’exiger de vous de plus grandes mesures de sécurité. C’est le gros bon sens, tout simplement.

 

Enfin, n’oubliez pas que votre droit, ce n’est pas de conduire votre auto, c’est celui de vous déplacer. Ça adonne qu’on a le même droit que vous, faites donc attention à l’avenir. Merci!

 

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