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Irma et compagnie : que devient le journalisme?

 

Les dernières semaines m’ont, à tout vous dire, brûlé les oreilles avec ces histoires d’ouragans. Les dégâts causés sont démesurément catastrophiques ; les morts, atroces. Bref, c’est réellement le genre de nouvelle à laquelle on s’est habitués. Comme si, à toujours se planter devant la télévision, on en vient à apprécier ce genre de choses, à mélanger le réel avec la fiction. « Une mort, c’est une tragédie ; un million de morts, c’est une statistique », disait Staline.

 

Alors que le journalisme a déjà été le premier rempart contre la dictature, la concentration des pouvoirs et les procès populaires, il semble qu’aujourd’hui cette noble cause se soit effritée, tels les murs de Mossoul. Il suffit de lire « J’accuse » d’Émile Zola pour comprendre à juste titre l’étendue de la portée du journalisme d’enquête. « Savoir, c’est pouvoir », dit la maxime, et le journalisme et l’accès à l’information en général sont garants de toute démocratie qui se respecte.

 

Toutefois, pour que cela tienne, encore faut-il que l’information soit exacte et variée. À propos de l’exactitude, je n’ai pas très envie d’entrer dans le débat qui règne à la Maison Blanche. Informations exactes, inexactes ou alternatives, sites et agences de fact-checking, le sujet a été épluché de long en large. Ce que je veux ouvrir, aujourd’hui, c’est le débat sur la variété de l’information.

 

En effet, quand j’ouvre mes journaux, je suis toujours un peu déçu, voire même décontenancé, de voir apparaître les mêmes informations sur les mêmes sujets. Ce n’est pourtant pas comme si les événements manquaient !

 

Oui, Irma est impressionnante. Mais avez-vous eu vent des suites de la crise au Venezuela ? Continuez-vous de savoir ce qui se passe au Moyen-Orient ou en Asie du Sud-Est ? D’abord, cela démontre un manque de vision total de notre société. Comme s’il fallait absolument présenter la même nouvelle que son concurrent afin d’attirer les lecteurs. Ce manque d’ouverture constitue donc une première faille à l’information tel qu’elle est véhiculée actuellement. À voir sans cesse les mêmes événements, les mêmes images, on perd, d’une part, notre vision d’ensemble. Tel le cheval à qui l’on a mis des œillères, on voit très nettement ce qu’il y a devant nous. Pourtant, on aurait aussi avantage à voir ce qui se passe parallèlement, pour bien discerner les dommages collatéraux et les conséquences possibles dans le futur. Plus que ça, on devrait s’assurer d’avoir une vision globale, qui comprend notamment l’arrière, le passé, bref, les causes de ce que nous vivons aujourd’hui. D’autre part, nous nous désensibilisons de plus en plus face aux catastrophes. Elles arrivent de plus en plus souvent, apparemment, mais on en parle de moins en moins longtemps, en particulier des conséquences et des bilans à posteriori. Haïti, ça vous dit quelque chose ?

 

Justement, suis-je le seul à observer le mauvais état de notre mémoire collective ? Par rapport à Irma, par exemple, il suffit d’éplucher les archives quelques années en arrière pour revenir sur Katrina. Irma est désastreuse, certes, mais ce n’est pas la première fois qu’un ouragan frappe. C’est une première qu’il n’y en ait pas un seul, mais trois de très forte intensité en moins de trois semaines, mais nous aurions au moins pu tirer des leçons des tempêtes précédentes. Si l’on s’était penché de manière rigoureuse sur le cas de Katrina, ses causes (le réchauffement climatique, hum hum !) et ses conséquences, nous n’aurions sûrement pas été aussi dépourvus et abasourdis cet automne. Si au moins on se concentrait sur autre chose que le nombre de morts et la valeur marchande des dégâts, d’autres analyses plus intéressantes auraient pu être faites, notamment par rapport à la prévention.

 

Enfin, je suis toujours outré de constater le nombrilisme associé aux nouvelles. Déjà, je trouve personnellement qu’une analyse quantitative du nombre de décès vole ras-les-pâquerettes. Mais lorsqu’on me dit combien de canadiens ont perdu la vie, là, je dois avouer que je tombe en bas de ma chaise. Comme si un canadien valait plus qu’un guadeloupéen. Ce phénomène bien connu s’appelle la mort kilométrique, c’est-à-dire que l’on se sent plus touché par un seul mort près de chez soi plutôt que plusieurs morts dans une contrée lointaine. Et ce phénomène est apparemment fort problématique au Québec [1]. Premièrement, il s’avère une fois de plus que cette vision, popularisée dans les écoles de journalisme, vient nuire à l’analyse possible que l’on peut faire des situations. En se concentrant sur la nationalité et la provenance des « spécimens », on diminue la place qui aurait pu être faite à une observation bien plus utile. Parce que oui, des territoires comme la Guadeloupe, Saint-Martin ou Cuba vivent des problèmes à longueur d’année, et pas seulement quand des canadiens y meurent. Deuxièmement, cela traduit l’occidentalo-centrisme qui sévit dans notre société. Ce que les anglophones appellent first world problems, nous les publions chaque jour dans les médias, amplifiant un repli sur nous-mêmes et un affaiblissement de notre capacité d’empathie envers les humains, de quelque nationalité qu’ils soient. Si l’avocat du diable peut soutenir qu’il ne s’agit que de mots et de circonstances, de clientélisme pour attirer plus de lecteurs et donc de revenus, je qualifierais cette absence de vision large comme étant insidieusement à la source de la montée de l’intolérance et du rejet de l’étranger. À ne voir que le malheur de nos voisins en vacances, on oublie que les autres aussi sont humains et ont besoin d’aide.

 

En somme, il est temps de réformer le journalisme, qui devrait devenir un moteur de progrès social plutôt qu’un amplificateur de mauvaises nouvelles. Informer les gens, et non les divertir. Éduquer les gens, pas les abrutir. Savoir, c’est pouvoir.

 

 

 

[1] Jean-François Dumas, « La mort kilométrique », Le Journal de Montréal, en ligne : <http://www.journaldemontreal.com/2013/04/23/la-mort-kilometrique> (consulté le 21 septembre 2017).

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