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Corée du Nord et États-Unis : ce que l’histoire nous apprend sur les causes de cette nouvelle guerre froide

 

Difficile de ne pas remarquer la récente escalade des tensions émanant de la péninsule coréenne. Encore plus difficile de ne pas s’en inquiéter : les deux pays au centre du conflit sont des puissances nucléaires dirigées d’un côté par un dictateur impitoyable et de l’autre par un président impulsif et imprévisible.

 

Depuis quelques mois, la République populaire démocratique de Corée (ou Corée du Nord) multiplie les démonstrations de force et les essais nucléaires. Les pays voisins semblent de plus en plus inquiets face à cette menace. Ceci est particulièrement vrai pour la Corée du Sud dont la capitale, Séoul, qui compte 25 millions d’habitants, se trouve à seulement 60 km des lignes militaires de son voisin du Nord [1]. Le Japon se voit également directement menacé depuis que des missiles lancés depuis la Corée du Nord ont terminé leur course à moins de 200 km de ses côtes. Entre les États-Unis et le régime nord-coréen, c’est la guerre des mots : le président Trump a promis « le feu et la colère » à la Corée du Nord si celle-ci menaçait les États-Unis. La réponse de Pyongyang est sans équivoque : l’île américaine de Guam, dans l’océan Pacifique, est une cible considérée par le régime [2].

 

Au moment d’écrire ces lignes, la tempête du mois d’août a laissé place à une relative accalmie pour le début de septembre. Les États-Unis maintiennent leur pression sur la Corée du Nord, mais ont emprunté la voie du Conseil de Sécurité de l’ONU. Celui-ci a adopté une nouvelle ronde de sanctions afin d’accentuer la pression sur le régime de Kim Jung-Un, citant la menace à la paix et à la sécurité internationale que représentent ses essais nucléaires [3]. L’objectif est de le voir abandonner son programme nucléaire.

 

Face à cette situation, de nombreuses questions demeurent. Et pour cause, le régime nord-coréen maintient le pays dans un état d’isolement quasi total. L’information en sort (et y entre) au compte-gouttes [4]. Afin de mieux comprendre le conflit, il est utile de se pencher sur une question d’ordre historique : comment l’histoire explique-t-elle la tension qui règne présentement entre la Corée du Nord et les États-Unis ?

 

L’histoire de la Corée du Nord nous permet de mieux comprendre la situation actuelle entre Pyongyang et Washington. En 1910, le Japon annexa la région qui correspond actuellement à la péninsule coréenne. Il s’ensuivit une période d’occupation qui ne prit fin qu’en 1945, avec la défaite de l’Empire japonais aux mains des forces alliées lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est dans l’entente régissant l’abandon japonais de la région que fut établie la division de la péninsule coréenne : les troupes japonaises au nord du 38e parallèle se rendraient aux forces soviétiques, tandis que celles au sud feraient de même face aux forces américaines. C’est dans les années qui suivirent que se formèrent deux États distincts : la Corée du Sud, soutenue par les États-Unis, et la Corée du Nord, soutenue par l’Union soviétique [5]. En 1950, alors que la Guerre froide s’installait, la Corée du Nord lança une invasion de son voisin du Sud, visant à unifier la péninsule coréenne. C’était le début de la Guerre de Corée, qui dura jusqu’en 1953. Durant ces trois années de conflit, la Corée en général, mais tout particulièrement le Nord, fut le théâtre de bombardements américains meurtriers. En effet, 635 000 tonnes de bombes (plus que durant l’ensemble de sa guerre contre l’Empire japonais) furent larguées par l’armée de l’air américaine sur la Corée [6]. Selon les estimations d’un haut gradé des forces militaires des États-Unis, c’est près de 20% de la population coréenne qui périt sous les bombes américaines [7]. D’autres avancent que cette proportion serait en réalité plus près du 33%. Pour mettre ce nombre en perspective, la France et l’Angleterre perdirent respectivement 1,35% et moins de 1% de leur population lors de l’entièreté de la Seconde Guerre mondiale [8].

 

Aujourd’hui, la haine des Américains est enseignée aux Nord-Coréens dès leur plus jeune âge. À Pyongyang, on trouve un établissement préscolaire sur lequel une enseigne annonce : « L’impérialisme américain et le militarisme japonais sont les ennemis jurés du peuple nord-coréen [9]. » Dans la ville de Sinchon, c’est un musée entier qui est dédié aux atrocités commises par les Américains durant la guerre de Corée. On y apprend notamment que les militaires américains seraient cannibales et tueraient pour le plaisir. Ce musée est une destination prisée pour les sorties scolaires [10]. Tandis qu’une grande partie de cet enseignement relève de la propagande, il est indéniable que le ressentiment qu’éprouvent plusieurs Nord-Coréens envers les États-Unis n’est pas complètement manufacturé par le régime. Les horreurs de la Guerre de Corée persistent dans la mémoire collective [11].

 

Quant à l’importance de la force militaire pour le régime nord-coréen (celle-là même contre laquelle les États-Unis font pression), elle s’inscrit d’abord et avant tout dans une optique de survie. La légitimité de la dictature des Kim est bâtie en grande partie sur une promesse de grandeur et de protection contre une puissance ennemie menaçante. La force militaire et, plus récemment, la puissance nucléaire seraient donc nécessaires afin de maintenir au large la menace ennemie [12]. Or, ceci constitue bien plus qu’une fiction propagée par le régime. L’entêtement à développer l’arme nucléaire et à en faire la démonstration au monde entier témoigne d’une certaine rationalité de la part de Kim Jung-Un. L’Histoire a démontré que les dictateurs qui acceptent de se défaire de leur programme nucléaire connaissent une fin abrupte. La Libye de Mouammar Kadhafi et l’Irak de Saddam Hussein en sont des exemples flagrants. Tous deux abandonnèrent leur programme nucléaire avant de voir, quelques années plus tard, les États-Unis participer activement aux opérations de changement de régime menant à leur chute, puis à leur mort. Cela, Kim Jung-Un en est bien conscient [13]. L’arme nucléaire représente donc pour lui une police d’assurance contre une éventuelle campagne étrangère visant à le renverser militairement.

 

C’est sans se leurrer que l’on peut affirmer que Kim Jung-Un est un dictateur cruel, sanguinaire, totalitaire et inhumain. L’ONG Human Rights Watch décrit son régime comme étant l’un des plus répressifs dans le monde. Les violations des droits de l’homme commises par celui-ci incluent le meurtre, la torture, l’emprisonnement et l’esclavage. La peur est utilisée comme outil de répression à grande échelle [14]. Une autre ONG, le Committee for Human Rights in North Korea, estime que 80 000 à 120 000 prisonniers politiques y seraient détenus dans des camps de concentration [15]. Toutefois, il ne faut pas oublier le rôle qu’ont joué et que jouent toujours les États-Unis dans ce conflit. L’Histoire ne permet pas de justifier et encore moins d’excuser les actions du régime de Kim Jung-Un. Toutefois, elle se révèle être un outil indispensable à quiconque entreprend de les comprendre un peu mieux.

 

 

 

 

Sources: 

[1] http://www.huffingtonpost.com.au/2017/04/19/north-koreas-simple-but-deadly-artillery-holds-seoul-and-u-s-h_a_22046212/

 

[2] http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/08/08/trump-promet-le-feu-et-la-colere-a-la-coree-du-nord-si-elle-poursuit-ses-menaces_5170190_3222.html

 

[3] http://www.un.org/en/ga/search/view_doc.asp?symbol=S/RES/2375(2017)

 

[4] http://thediplomat.com/2016/03/north-koreas-self-imposed-isolation/

 

[5] https://www.britannica.com/place/Korea#toc35021

 

[6] https://theintercept.com/2017/05/03/why-do-north-koreans-hate-us-one-reason-they-remember-the-korean-war/

 

[7] https://www.washingtonpost.com/opinions/the-us-war-crime-north-korea-wont-forget/2015/03/20/fb525694-ce80-11e4-8c54-ffb5ba6f2f69_story.html?utm_term=.9232b8acdbed

 

[8] https://consortiumnews.com/2017/08/28/how-history-explains-the-korean-crisis/

 

[9] http://www.denverpost.com/2012/06/23/north-koreans-taught-to-hate-america-from-an-early-age/

 

[10] Ibid.

 

[11] https://www.washingtonpost.com/news/worldviews/wp/2017/05/17/why-does-north-korea-hate-the-united-states-lets-go-back-to-the-korean-war/?utm_term=.233217302ff3

 

[12] https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2017/07/the-worst-problem-on-earth/528717/

 

[13] https://theintercept.com/2017/07/29/dan-coats-north-korea-nukes-nuclear-libya-regime-change/

 

[14] https://www.hrw.org/asia/north-korea

 

[15] https://www.theguardian.com/world/2016/nov/29/north-korea-prison-camps-satellite-images


 

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