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Les martyrs de de la justice du Balochistan, un an plus tard

 

*Certains noms propres d'institutions ou de lieux du Pakistan sont cités en anglais, l'une des deux langues officielles du pays. De plus, lorsqu'un terme est utilisé au masculin seulement, c'est parce qu'il a été rapporté tel.

 

Le 8 août 2016, l'avocat Bilal Anwar Kasi, président du Barreau du Baloutchistan au Pakistan, était tué. Âgé de 46 ans, avocat depuis plus de 21 ans, il était marié et père de quatre enfants âgés de 8 à 18 ans. Il avait été élu président du Barreau en mai 2014. On se souviendra que des gens, dont plusieurs avocats, s'étaient rendus à cette occasion à l'hôpital pour honorer sa mémoire. Un nouvel attentat revendiqué par l'un des groupes les plus violents et sectaires du pays y avait alors tué plus de 90 personnes.

 

Le Balochistan est l'une des quatre provinces du Pakistan située au Sud-Ouest du pays. Frontalière avec l'Afghanistan, instable politiquement, rurale avec des réserves de pétrole et de gaz, elle est  géographiquement la plus grande de ces provinces, mais aussi la moins populeuse avec environ 15 millions de gens dans un pays d'environ 195 millions de personnes, ce qui fait du Pakistan le sixième état le plus peuplé au monde.

 

Farooq Anwar, avocat auprès de la Cour suprême du Pakistan, ami d'enfance du défunt à la St. Francis Grammar School et également son confrère d'étude à l’University Law College de Quetta, rappelle les événements : « Ce matin-là, alors qu'il quittait sa résidence pour se rendre à la cour, Bilal Anwar Kasi a été atteint par des tueurs. Il s'agissait clairement d'une attaque planifiée. En effet, en attentant à la vie du président du Barreau, il était certain que les avocats se réuniraient à l'hôpital pour prendre de ses nouvelles. C'est exactement ce qui se produisit lorsque plusieurs avocats, y inclus moi-même, nous sommes rendus au Civil Hospital. Là-bas, une bombe humaine portant l'habit juridique pour mieux se dissimuler s'est fait exploser, tuant alors d'autres responsables du Barreau : Qahir Shah, vice-président; Dawood Kasi, membre de l'exécutif; Baz Muhammad Kakar, scrutateur, ainsi que bon nombre d'avocats d'expérience. En tout, il y eut 95 morts, incluant 55 avocats, et 108 blessés. »

 

Deux mois plus tôt, c'est Amanullah Achakzai, doyen de l'University Law College situé à Quetta, capitale du Baloutchistan, qui était assassiné. Que peut-on dire de la situation un an plus tard?

 

Rappelons brièvement l'état du système de justice du Pakistan. Issu du droit anglais dans les suites de l'indépendance de 1947, tous les champs du droit y sont pratiqués : civil, criminel, du travail, constitutionnel, etc. Selon Farooq Anwar, il y aurait 1 200 avocates et avocats dans la province du Baloutchistan, et environ 5 000 dans tout le Pakistan. Et la profession serait pratiquée par un ratio d'environ 10% de femmes et 90% d'hommes. Il croit que l'un des piliers qui favoriserait la stabilité de la société est l'éducation des droits fondamentaux et de leur application.

 

Pour Ceci Chaudhry, directeur de la National Commission for Justice and Peace du Pakistan et récipiendaire du prix pour la paix 2016 remis par Pax Christi International, un grand nombre de groupes civils sont actifs pour contrer le sectarisme et les activités terroristes. Certes, les personnes qui défendent les droits humains courent toujours de grands dangers. Mais les voix pour la justice continuent de se faire entendre. Si la pauvreté et la culture tribale sont les deux grands champs à travailler, l'éducation sera la clé du développement.

 

De son côté, James Channan, directeur du Peace Center Lahore, croit que ces attentats ont permis un grand sens de solidarité dans la population en général, et spécialement dans le milieu juridique. Les défis actuels demeurent nombreux. Ils tournent autour du terrorisme, de la violence contre les groupes minoritaires, de la liberté d'expression, de l'éducation absente pour 25 millions d'enfants qui ne vont pas à l'école et de la pauvreté en général. Mais il regarde vers demain : « Même s'il y a des difficultés, je vois des signes d'espoir pour un avenir meilleur et plus pacifique, vers une société de respect et d'acceptation pour tout le monde. Il ne faut jamais perdre de vue cet objectif. »

 

Servir la société comme juriste appelle à des dépassements variés à travers le monde. Me Laurence Bory, présidente de l'Union internationale des Avocats qui tiendra son prochain congrès à Toronto en octobre 2017, nous partage cette vision complexe.

 

Elle reconnaît d'emblée qu'au niveau international, un axe important repose sur l'indépendance et le respect du secret professionnel pour la personne juriste. Par exemple, en Turquie, celle qui défend un terroriste peut être accusée de complicité au terrorisme pour avoir discuté avec son client, un terroriste. Elle mentionne aussi que depuis 2010, plus de 2 000 avocats à travers le monde ont payé de leur vie l'exercice de leur profession.

 

Plus largement, Me Bory voit que la mondialisation apporte de plus en plus d'enjeux transnationaux dans la pratique, tout comme la technologie n'en est qu'à ses balbutiements dans l'assistance ou la représentation par une personne juriste via Internet.

 

Elle croit que l'accès à la justice demeure aussi un grand défi. Si, par exemple, aux États-Unis, 80% de la population n'a pas les moyens d'accéder à la justice autre que pénale faute de pouvoir se payer les services d'une avocate ou d'un avocat, ailleurs dans le monde, la distance à parcourir lorsque le tribunal est à plusieurs jours de marche constitue un empêchement réel. La discrimination envers les femmes, ou parce qu'en certains pays elles doivent être parrainées par un homme de leur famille pour être représentées devant la justice, ou parce qu'elles gagnent encore souvent moins qu'un homme, ce qui les désavantage au niveau financier, est aussi un problème criant.

 

Plus largement, comment faire évoluer la société de droit? Me Bory conclut qu' « il ne peut y avoir d'État de droit sans véritable séparation des pouvoirs entre le législatif, l'exécutif et le judiciaire, le premier adoptant les lois, le second les mettant en œuvre et le troisième en contrôlant la bonne application. » Les défis sont là pour les juristes d'aujourd'hui et de demain.

 

Nous avons probablement choisi de compléter des études en droit par souci de servir la justice. Et qui saurait déjà dire, à l'aube de ses études, quel travail précis sera le sien au sein de notre société dans 5, 10, 15 ans? Quand le conventum du 25e anniversaire arrivera, bien plus vite qu'il ne peut y paraître, des fous rires marqueront l'événement en voyant ce que chacune, chacun sera devenu. Mais il y aura aussi de la fierté. Pour avoir servi, à travers des choix divers et des carrières hétéroclites, l'idéal qui animait l'entrée à la faculté de droit.

 

Bilal Anwar Kasi a payé de sa vie cet idéal. Pour Malik Muhammad Azeem, ancien secrétaire du Barreau du Balochistan, sont martyrs de la justice lui et ses collègues tués dans ces attentats. Et leur mémoire peut nous inspirer à donner le meilleur de nous-même. À nous engager pour rendre notre société plus juste. À cultiver notre souci d'équité et de respect qui rendent notre monde plus accueillant, plus inclusif, plus solidaire.

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