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Peuple, Gauche et Moumoutte

 

S’il est un constat qui est accablant, c’est bien celui de la montée inexorable de l’extrême droite à travers le monde. L’exemple le plus saillant et certainement le plus brutal fut celui de l’élection de Donald Trump comme 45e président des États-Unis d’Amérique. Dans une époque où le Front national (FN) (1) est le premier parti du pays qui a vu naitre Rousseau et Victor Hugo, posons-nous la question de savoir pourquoi la gauche est devenue bien incapable de s’opposer aux forces nationalistes d’extrême droite. 

 

Ce sont dans les pays où l’on a pu observer une fin progressive de la distinction entre la gauche et la droite (2) que l’on a vu émerger ces figures d’extrême droite. Effectivement, force est de constater que c’est de la disparition du « clivage gauche-droite » qu’est né un malaise démocratique lequel a permis l’émergence d’un populisme de droite s’adressant aux émotions plutôt qu’à la raison. La question est alors de savoir si face à ce populisme de droite il ne faudrait pas chercher à toucher les gens plutôt qu’à les écarter des engagements collectifs en lui opposant un populisme de gauche.  

 

En effet, la politique a à voir avec l’établissement d’une frontière avec la gauche et la droite, c’est par conséquent de la démocratie et de la souveraineté dont il est question. Il est de notoriété publique que le mot démocratie signifie « le pouvoir au peuple » (demos : le peuple; kratos : le pouvoir), mais il est souvent bien moins connu que kratos signifie « avoir le dessus ». Cette compendieuse étude étymologique du mot « démocratie » permet de comprendre qu’il s’agit d’un système de pouvoir où la société est divisée et où le peuple a « le dessus ». Aussi, ce sont dans des sociétés très inégalitaires que nous vivons, sociétés où une classe s’enrichit toujours davantage et où celles populaires sont accablées par leur situation de grandes perdantes de la mondialisation. C’est pourquoi si l’on considère l’égalité et la souveraineté populaire comme des principes fondateurs et centraux, on se rend très vite compte que ce sont eux qui ont été éliminés suite à l’installation du néolibéralisme.  

 

Mais revenons-en à la démocratie. Bons juristes nous savons qu’il existe deux conceptions de la démocratie avec d’une part une conception libérale prônant la séparation des pouvoirs ainsi que la défense des libertés individuelles et d’autre part une conception démocratique fondée sur l’idée de souveraineté populaire et d’égalité. Aussi, c’est de la tension entre ces deux conceptions que dépendent l’équilibre démocratique et le pluralisme démocratique (3). Aujourd’hui, c’est la conception libérale qui règne et cette hégémonie fait consensus y compris à gauche. Exit donc les principes d’égalité et de souveraineté populaire. Quand des dissidences se manifestent, elles sont de facto qualifiées comme porteuses « d’antagonismes dépassés et bloqués dans les années 70 ». Il n’y a plus d’espaces agonistiques où les adversaires débattent de positions réellement différentes et reconnaissent une légitimité à leurs opposants (4). Nous sommes par conséquent entrés dans une ère postdémocratique (5) car comme l’ont révélé les Indignados en Espagne : « nous avons un vote, mais pas de voix ». Or, l’entrée dans cette nouvelle ère a bénéficié aux partis populistes d’extrême droite qui prirent la seule place de « dissidence » dans cette ère de la « démocratie » consensuelle. C’est bien souvent parce qu’ils sont les seuls à prétendre offrir une alternative que ces partis d’extrême droite ont tant de succès. Si l’on s’arrête sur les élections des États-Unis, on se rend compte que Trump était le seul à prétendre comprendre certains citoyens américains victimes d’une mondialisation qu’ils n’ont pas voulue. Aussi, il pouvait bien dire n’importe quoi, mais au moins il disait quelque chose face à une candidate qui avait fait preuve d’un certain mépris à l’égard des électeurs Tirons les leçons de cette désastreuse élection qui a porté au pouvoir l’ignoble Trump.  

 

La force de ce populisme d’extrême droite réside dans le fait que les populistes sont très conscients du pouvoir que constitue la mobilisation des affects. La politique a toujours à voir avec le « nous et le eux, l’établissement d’une frontière » (6). Cependant, la séparation peut être érigée de différentes manières. Il faut voir dans le vote d’extrême droite (notamment en celui du FN) le fait qu’il y a des demandes démocratiques auxquelles les partis de gauche n’apportent plus de réponse. À un populisme de droite, il faudrait alors opposer un populisme de gauche dont le discours reconnaitrait les aspirations démocratiques qui s’expriment et qui soit capable de mobiliser les passions dans d’autres directions. Bref, c’est d’un populisme capable de construire une alternative permettant de faire émerger un sens nouveau pour que celui-ci domine à son tour dont nos démocraties en crise ont besoin. Faire comprendre que le problème ce ne sont pas les immigrés c’est donc chercher à lutter contre les forces néolibérales en répondant par un populisme de gauche suffisamment puissant pour mobiliser les affects populaires et détruire ce dangereux populisme de droite. La récente défaite d’Hillary Clinton nous fait saisir l’ampleur de la nécessité d’apporter une réponse adaptée aux aspirations d’une nation accablée par l’application rigoureuse et sans pitié d’une doctrine néolibérale et dont les élites ne cherchent pas à écarter le message leur rétorquant leur évidente bêtise, leur inculture et leur racisme ou peut-être même leur manipulation par des forces extérieures (7). 

 

Une identité collective doit pouvoir se créer à travers une véritable différence gauche/droite et à travers la présentation de différents projets de société permettant à la population de s’y identifier évitant qu’elle ne s’identifie à d’autres bien plus problématiques à gérer de façon démocratique. Lutter contre cette crise de la démocratie c’est chercher comment rétablir les éléments fondamentaux de la perspective démocratique et trouver la manière de redonner au peuple la possibilité d’avoir un choix. Construire un autre peuple avec des idéaux nouveaux, elle est là la vocation de ce populisme de gauche.  

 

Il faut par conséquent retrouver une conflictualité antagonistique de type républicaine entre un « eux » et un « nous » permettant le rapport de force nécessaire d’une véritable démocratie. Le populisme de gauche présente alors cette conflictualité entre un « peuple classe » et une oligarchie (constituée des multinationales, du monde de la finance, de la bancocratie et … n’en disons pas plus, les grands cabinets nous surveillent!). Ce populisme de gauche n’a donc rien à voir avec celui de droite qui se base sur l’opposition nationaux/immigrés ou (pour le cas français) entre une « France sécularisée de subculture catholique » et des résidents de culture musulmane sur le territoire national (8). C’est sur le terrain du populisme qu’il faut être pour détruire ce clivage ethnico-national voir ethnico-culturel et proposer d’y opposer un clivage social et économique, ceux d’en bas contre ceux d’en haut sur la base d’un projet d’émancipation durable.  Par conséquent, pour diminuer la force du néolibéralisme et aussi la force du national-populisme, il importe de mobiliser le peuple classe sur d’autres valeurs d’émancipation. 

 

Comme le rappelait Christiane Taubira en ces doux murs de l’Université de Montréal l’an dernier : « si en 2002 (9) la gauche s’était interrogée sur les raisons de son échec […] nous n’en serions pas là aujourd’hui. Je [ChT] ne serais pas là à vous expliquer l’accumulation des échecs de la gauche, de cette défaite sémantique, de cette défaite culturelle, de cette défaite politique. […] Est-ce que la gauche a choisi de s’interroger sur les raisons pour laquelle les électeurs ne l’ont pas reconduit? Non » (10).  

 

Et si un populisme de gauche était la réponse? 

 

(1) Principal parti français d’extrême droite 

(2) C’est le cas en Allemagne ou le CDU (la majorité de droite) et le SPD ont formé une « Grande Coalition », en France où le président Hollande (issu du Parti socialiste) a mené une politique plus à droite que son prédécesseur (Nicolas Sarkozy) et c’est le cas aux États-Unis où la confrontation Clinton-Trump avait plus ressemblé à une sorte de confrontation Merkel-Berlusconi avec des divergences essentiellement stylistiques. 

(3) Il s’agit de la théorie Chantal Mouffe, philosophe belge proche de Podemos (en Espagne) et de Jean-Luc Mélenchon (en France). 

(4) L'Illusion du consensus, Chantal Mouffe, Éditions Albin Michel, 2016. 

(5) Post-démocratie, Colin Crouch, Éditions Diaphanes, 2013. 

(6) https://www.youtube.com/watch?v=FtriFMxsOWw 

(7) http://www.liberation.fr/planete/2016/12/16/piratage-russe-dans-l-election-americaine-barack-obama-vise-directement-vladimir-poutine_1535941 

(8) http://www.gauchemip.org/spip.php?article28008 

(9) Date à laquelle le candidat du Parti socialiste (Lionel Jospin) n’a pas accédé au second tour de l’élection présidentielle laissant la place au Front national de Jean-Marie Le Pen.  

(10) https://youtu.be/EuAhmfN6pJI?t=1h35m12s 

 

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