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La rue : une avenue de non-droit pour les plus démunis

 

Entrevue avec deux étudiants de la faculté, impliqués auprès de justiciables défavorisés. À la recherche de justice, sur la voie publique, Samuel Gauthier et Philippe Brizard racontent leur implication auprès de la Clinique juridique itinérante.  

 

Un organisme jeune, une problématique ancienne 

En 2014, un étudiant en droit à l’UQAM, Donald Tremblay, aujourd’hui directeur de la CJI, fondait un organisme pour venir en aide aux plus démunis : les personnes en situation d’itinérance. L’idée était de tenir, dans les refuges et ressources, des séances d’information juridique. Deux ans plus tard, avec l’aide de quelque trente-cinq étudiants issus de toutes les facultés de droit de la métropole, la clinique vient en aide à pas moins d’une douzaine de refuges. L’ancienne juge de la Cour suprême du Canada, Louise Arbour, est même devenue ambassadrice de la clinique en 2016 afin de promouvoir cette initiative. 

 

Comment brosser un portrait concret de l’itinérance? En 2015, la Ville de Montréal a réalisé un recensement des personnes en situation d’itinérance dans la région métropolitaine. Quoique controversé, le recensement de l’administration a au moins eu l’effet positif de donner une estimation du nombre d’itinérants et de ramener dans le discours public cette problématique pourtant très ancienne. Des itinérants, il y en aurait environ 3 000 à Montréal, même si depuis longtemps les organismes communautaires évaluaient ce nombre à 30 000. Les trois quarts seraient des hommes. Dix pour cent d’entre eux seraient issus de communautés autochtones, alors qu’en proportion, les Autochtones représentent moins d’un pour cent de la population de la métropole. 

 

Véritable problématique sociétale, l’itinérance toucherait un Canadien sur dix, selon Statistiques Canada. L’itinérance se définit par une instabilité non seulement en matière de logement, mais aussi au niveau économique. Elle est la résultante de l’exclusion des personnes défavorisées de la société, phénomène lui-même accentué par l’état de désorganisation d’une personne itinérante. Dans ce cercle vicieux, où l’on perd généralement tout, certains organismes tentent de venir en aide. La Clinique juridique itinérante est de ceux-là. 

 

Le 7 mars dernier, le Pigeon Dissident rencontrait Samuel Gauthier, étudiant de deuxième année, et Philippe Brizard, étudiant de troisième année, tous les deux bénévoles à la CJI.   

 

Qu’est-ce que vous faites?  

« Le plus grand défi, c’est d’entrer en contact avec eux », affirme Samuel, d’entrée de jeu. L’étudiant de deuxième année explique la méfiance qui règne entre les personnes défavorisées et les juristes en général. « Le seul contact qu’ils ont eu avec le droit, c’est des policiers qui les ont arrêtés ou un juge qui les a sermonnés », renchérit-il. La confiance est donc le premier défi. Il faut la bâtir, par l’écoute active, du tact et de l’empathie.  

 

Le plus souvent, l’action des bénévoles se concentre sur l’information juridique et l’accompagnement. « Lorsque nous sommes dans les organismes, on monte une table et on écoute les gens », explique Samuel. « Parfois, on aide aussi les gens en les accompagnant dans leurs démarches dans le système judiciaire. On leur donne rendez-vous, on les guide dans l’enceinte de la Cour municipale », ajoute Philippe. Le plus souvent, les étudiants renseignent les clients sur leurs droits, surtout en matière pénale, mais aussi en matière de logement ou encore de discrimination. À ce sujet, c’est avec intensité que Samuel évoque un cas qui l’a marqué; celui d’un homme qui aurait été injustement mis à la porte d’un lieu public, alors qu’il ne faisait qu’être là. « C’est clairement juste parce qu’il ressemble à un marginal », dit-il, visiblement touché.  

 

Ce que les bénévoles accomplissent n’est pas à proprement parler du « droit », mais bien de l’accès à la justice. Les deux étudiants expliquent que, contrairement à d’autres groupes défavorisés, les personnes en situation d’itinérance sont confrontées à davantage de difficultés, surtout lorsque vient le temps de se défendre. « Trouver un avocat, c’est très difficile lorsque tu n’as pas d’adresse, ni de numéro de téléphone », renchérit Philippe. C’est principalement ici qu’entrent en action les bénévoles; ils mettent en contact les justiciables et leur avocat de l’aide juridique, les aident à préparer des plaintes, vont les déposer avec eux et vulgarisent les étapes du processus. 

 

En fonction des organismes où ils s’impliquent, les étudiants sont amenés à travailler avec différentes clientèles, que ce soit des autochtones, des travailleurs du sexe ou encore des jeunes. « Il faut adapter son approche. Certains organismes sont très précis sur le genre de bénévoles qu’ils recherchent », mentionne Samuel, expliquant que l’écoute est la qualité qui se développe le plus vite au contact des clients. En écoutant, il faut démêler, rassurer et renseigner la personne. Le tact et le calme sont parfois mis à rude épreuve.  

 

Est-ce que c’est le système judiciaire qui complique les choses?  

« Oui et non, le système de justice gagnerait à être moins complexe, c’est certain. Il l’est déjà suffisamment pour nous. Alors, imagine pour une personne un peu plus désorganisée le défi que ça peut représenter », répond Philippe.  

 

Philippe et Samuel évoquent aussi la crainte et la méfiance qu’ont parfois les personnes en situation d’itinérance, attitude qui ne joue pas toujours en leur faveur, mais qui s’explique par de mauvaises expériences passées. Comment réconcilier ces deux milieux, la rue et le judiciaire? Les deux bénévoles croient que cela doit passer par l’information, la vulgarisation et l’accès aux professionnels.  

 

Pourquoi est-ce que vous vous êtes impliqués?  

Samuel et Philippe expliquent que c’est d’abord l’envie d’être utile, mais qu’ensuite c’est l’intense sensation de valorisation qui accompagne le fait d’aider quelqu’un qui les motive à poursuivre leur engagement. « Ça varie un peu. Parfois, c’est quelques heures par mois, parfois plus, lorsque l’on se voit confier un mandat de recherche », explique Philippe, avant de dire que sa semaine de relâche a été consacrée à de l’accompagnement. « Faire la différence dans la défense des droits d’une personne, mais aussi être à même de voir le soulagement sur le visage de cette même personne », c’est ce qui semble continuer de motiver les bénévoles. 

 

Le côté pratique de l’engagement a aussi beaucoup apporté aux deux jeunes hommes. « Avant, j’ignorais comment déposer une plainte en déontologie policière, mais maintenant je sais, parce que je suis allé lire la loi. C’est pas vraiment quelque chose que j’aurais vu à la faculté sinon », illustre Samuel.  

 

Briser le cercle 

Le cercle vicieux de l’itinérance, où se mêlent exclusion, désorganisation, pauvreté, précarité et souvent maladie, est un feu destructeur qui s’alimente malheureusement lui-même. Pire, ce feu consume des individus au sein même de leurs communautés, dans les rues, dans les parcs, au vu et au su de tous. Autant de personnes dont la société ne peut pourtant pas se passer, que ce soit sur le plan économique, social ou culturel. Il y a plusieurs arguments pour justifier une lutte sans merci à l’itinérance et l’exclusion et, de surcroit, des arguments qui s’appliquent pour tout le monde.  

 

Briser ce cercle commence par s’attaquer aux multiples problématiques qui l’entretiennent : le logement, l’alimentation, l’accès à l’information... D’entre tous, la problématique de l’accès à la justice est celle que la Clinique juridique itinérante a choisi d’attaquer, faisant le pari qu’une personne qui ne peut pas faire valoir ses droits ne peut pas espérer sortir de la précarité.  

 

Cette approche inclusive de la justice, qui vise à revaloriser cette catégorie de citoyens, autrement exclue et marginalisée, ne trouve pourtant pas autant d’écho qu’il le faudrait dans le milieu juridique. Les avocats, professionnels du droit, ceux-là mêmes qui ont le monopole du conseil juridique et de la représentation pour autrui, en font-ils assez, en tant que groupe, pour la société québécoise et les plus faibles? Un examen de conscience doit être fait à cet égard. 

 

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