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Un cas pour ces femmes d'ailleurs

 

C’est bien connu : lorsque vient le temps de faire le tour de piste des meilleurs endroits où habiter sur notre vulgaire et hostile planète, certains pays semblent avoir leur place acquise. Suède. Danemark. Australie. Canada, même. Des stéréotypes selon lesquels les habitants de ces pays sont candides tellement ils sont heureux semblent même parfois faire surface tellement la vie y semble faite d’amour et d’eau fraîche. Or, tous ces préjugés selon lesquels certaines populations sont plus heureuses que d’autres sont appuyés par des chiffres, des données concrètes récoltées par des recherches sérieuses et empiriques. Éducation, mortalité infantile, espérance de vie, coût de cette dernière… voilà autant de facteurs qui permettent d’établir s’il fait bon ou pas de vivre à un endroit. Évidemment, il existe une certaine corrélation entre la qualité de vie générale en ces lieux et celle des femmes qui y habitent; après tout, celles-ci constituent environ la moitié de la population mondiale (1). Leur poids est donc impossible à négliger dans la détermination des indices de qualité de vie.  

 

Là où on se méprend, cependant, c’est lorsqu’on semble porté à croire que ce lien niveau de vie/droit des femmes frôle la perfection.  

 

Tel que mentionné antérieurement, il y a, sans aucun doute, une corrélation. Au risque de se répéter, mentionnons simplement que, règle générale, plus les indices de qualité de vie et sociaux-économiques sont élevés (PIB par habitant, indice de développement humain, indicateur de pauvreté, indice Mercer, etc.), plus les femmes ont des droits importants, leurs rapports avec les hommes étant la vaste majorité du temps plus égalitaires que dans les pays dits sous-développés. Mais quels outils sont utilisés afin de déterminer ces droits et cette balance des genres? Il y en a plusieurs. Notons notamment l’Indice sexospécifique du développement humain mis en place par les Nations Unies (2), le Global Gender Gap Report (GGGR) (3), outil utilisé par le Forum économique mondial. Ces indicateurs, bien que fortement pertinents lorsque vient le temps de dresser des portraits socioéconomiques, ne traitent pas directement de questions proprement et exclusivement juridiques, ou du moins juridico-politiques. En effet, rien dans leurs méthodes de calcul et dans les éléments retenus pour ces derniers n’indique que des règles de droit (droit de vote, présence de dispositions empêchant la discrimination ou des gestes haineux, etc.) n’y soient utilisées. Par conséquent, les grandes organisations, les Nations unies en tête, n’ont pas vraiment d’indicateur purement juridique afin de déterminer quels sont les écarts entre les genres.  

 

Par conséquent, une question s’impose : le stéréotype selon lequel les femmes en milieu occidental, où les indices socioéconomiques sont normalement plus élevés, ont des droits et opportunités semblables est-il justifié?  

 

Comme dans bien des choses, la réponse à cette question n’est ni noire ni grise.  

 

Pour clarifier, usons de quelques exemples. Les Philippines, avec leur indice de développement humain relativement bas (4), sont reconnues comme étant un pays où les droits féminins n’ont rien à envier aux autres pays asiatiques, voire occidentaux. Le pays reste cependant extrêmement bien classé au GGGR, surpassant de nombreux pays pseudodéveloppés, y compris le Canada, l’Australie ou l’Allemagne. Ayant obtenu le droit de vote en 1937, les femmes de l’archipel se sont rapidement engagées de manière active dans le domaine politique, engagement ayant mené à l’élection de Corazon Aquino à titre de présidente durant les années 80. Le pays est également à l’avant-garde en ce qui a trait à sa législation relativement aux droits féminins; de nombreuses dispositions contre la discrimination à l’embauche, la violence domestique, le harcèlement sexuel et le trafic humain ont été mises en place depuis la prise du pouvoir par Aquino (5). Leur statut est également protégé par la constitution de 1987, qui reconnaît l’importance du rôle des femmes dans la société tout en garantissant « l’égalité devant la loi entre les hommes et les femmes. » (6) Bémol; cette même constitution garantit les « valeurs sacrées de la famille », élément de texte qui a été interprété comme étant une interdiction pour la femme d’avoir recours à l’avortement.  

 

Outre les Philippines, se retrouvent dans cette situation des pays comme le Nicaragua, la Lettonie, et le Lesotho où les indices de niveau de vie sont relativement bas, mais qui sont bien classés au GGGR et où les femmes bénéficient de droits relativement étendus. Ainsi, ces situations témoignent bien de l’inverse de la croyance qui veut, tel qu’expliqué, que seuls les pays occidentaux produisent une législation pour défendre la gent féminine.  

 

Malheureusement pour la condition féminine à travers le monde, il existe également certains contre-exemples. Le meilleur, désormais un classique dans le domaine du respect général des femmes, est l’Arabie Saoudite. (Très) bien classé au palmarès des pays par leur IDH (7), le régime est cependant (très) mal positionné au GGGR. Ainsi, des indices comme ce dernier, malgré le fait qu’ils n’aient pas d’indicateurs juridiques dans leur méthodologie, semblent tout de même brosser un portrait semblable à celui de l’état du droit des femmes. Car évidemment, celui-ci est bien connu : le droit de vote n’a été obtenu qu’en 2015, les femmes ne peuvent pas conduire de voiture et aucune législation n’empêche les hommes de gérer la vie des femmes comme ils le font actuellement. On parle ici de décider si elles peuvent ou non poursuivre une carrière, entretenir des contacts avec d’autres personnes, voire carrément sortir de la maison (8). Certes, aucune loi n’autorise ces pratiques et usages témoignant d’un retard social évident, mais aucune législation ne les empêche non plus. Ainsi, les « Lois de base de l’Arabie Saoudite », texte équivalent à la constitution du pays, ne garantissent que l’obligation pour les habitants de vivre en harmonie avec les principes de l’Islam tels qu’interprétés par le régime. Bref, malgré le fait que la population soumise au régime Abdulaziz bénéficie de bonnes conditions de vie fédérale selon les indices socioéconomiques, il est clair que la manière d’y traiter les femmes ne reflète pas cette donnée.  

 

Ainsi, qu’en est-il de notre conjecture initiale selon laquelle seuls les pays où il fait bon de vivre garantissent des droits à leur population féminine? Évidemment, les exemples susmentionnés dressent un portrait très sommaire de la situation des pays selon leur catégorie en termes de qualité de vie. La conclusion qui suivra est une généralisation que nous estimons juste, mais qui pourrait bénéficier de mille nuances supplémentaires. Reste que notre réponse à la question posée est elle-même un amalgame de nuances. D’abord, mentionnons qu’il est vrai de dire que les pays (souvent occidentaux) dits riches sont souvent ceux qui accordent le meilleur encadrement en matière de droits féminins. Que ce soit dans leur constitution ou dans des lois particulières, ils bénéficient d’une protection contre les discriminations. Quant aux pays dits plus pauvres, il est faux de mentionner que la corrélation entre niveau de vie et droits des femmes est si faible. Au contraire, certaines nations, souvent historiquement matriarcales, assureront une certaine/grande égalité entre les sexes. Il y a une telle corrélation, bien sûr. Mais elle est simplement moins forte qu’on puisse le penser.  

 

Voilà donc un pied de nez à cette attitude occidentale selon laquelle eux et rien qu’eux ne se préoccupent de la condition féminine et des droits humains en général, droits dont ils se servent souvent pour justifier leur place sur l’échiquier mondial.  

 

  1. http://unstats.un.org/unsd/gender/chapter1/chapter1.html  

  2. http://hdr.undp.org/en/content/gender-development-index-gdi  

  3. http://reports.weforum.org/global-gender-gap-report-2016/ 

  4. http://hdr.undp.org/sites/all/themes/hdr_theme/country-notes/PHL.pdf  

  5. Iwanaga, Kazuki. Women's Political Participation and Representation in Asia: Obstacles and Challenges. Copenhagen: Nordic Institute of Asian Studies. p. 243. 

  6. Art. II, par. 14 de la Constitution des Philippines de 1987 

  7. http://hdr.undp.org/sites/default/files/hdr_2015_statistical_annex.pdf 

  8. https://www.hrw.org/report/2016/07/16/boxed/women-and-saudi-arabias-male-guardianship-system 

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