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Lors de mon admission à la faculté de droit de l’UdeM, mes ambitions ressemblaient de près à celles de tout nouvel admis : j’allais obtenir une bonne cote, trouver un bon stage suivi d’un emploi bien rémunéré et d’une carrière épanouissante dans un cabinet de Montréal, ville où j’avais toujours vécu. Fils d’une avocate généraliste qui avait de peine et de misère réussi à se trouver un stage et qui a longuement galéré pour vivre de son titre, j’étais pleinement conscient qu’un bac en droit n’était en rien l’assurance d’une vie aisée. Or, j’ai voué l’unicité de mon sort.  

 

À l’orientation, je me moquais de ces jeunes admis directement du CÉGEP qui avaient toujours réussi à l’école, qui avaient suivi les souhaits de leurs parents sans trop savoir pourquoi, et qui croyaient en ce mythe qu’un diplôme en droit représentait un laissez-passer vers une vie de privilège. Moi, j’étais plus vieux et plus mature, j’avais déjà un bac et du vécu. Moi, j’allais y arriver.  

 

Après mes premiers intras, comme tant de mes pairs, j’ai dû rapidement réévaluer mes attentes. Dorénavant, mon objectif premier ne serait pas d’obtenir une moyenne de A; une cote de B me semblait très respectable. Ce ne serait donc pas mes notes qui me permettraient de me démarquer sur le marché du travail. Il me fallait un autre atout. J’étais parfaitement bilingue, certes, mais même dans un monde aussi homogène et francophone qu’est la communauté juridique québécoise, je savais que ce n’était pas assez. C’est alors que j’ai découvert l’existence peu publicisée d’un programme en common law offert à l’UdeM qui me permettrait d’obtenir un Juris Doctor en plus de mon bac en droit civil sans devoir prolonger mes études. De plus, ce programme me permettrait de pratiquer partout sur le continent! J’avais trouvé une façon de me démarquer, mais encore là, je n’avais jamais songé à quitter le Québec. Il s’agissait simplement de me rendre plus attrayant aux futurs employeurs.  

 

Une fois dans le programme, j’ai participé à une séance d’information portant sur les examens du Barreau du Haut-Canada (Ontario) et de New York donnée par le professeur Harrington. Celui-ci nous a fortement conseillé de passer les examens du Barreau du Haut-Canada dès le mois de juin suivant – avant même de commencer l’École du Barreau du Québec. J’ai suivi ce conseil et je lui en serai toujours reconnaissant.  

 

Ce n’est qu’une fois sur les bancs de l’École du Barreau que j’ai réellement commencé à songer à fuir le Québec. Les réponses aux annexes qu’il fallait donner à tour de rôle comme à l’école primaire, les suppléants auxquels il fallait donner sa carte étudiante pour aller aux toilettes lors des conférences; il était bien difficile de voir en quoi il s’agissait d’une « formation professionnelle ». Les offres de stages sur le site du Barreau n’étaient pas particulièrement alléchantes non plus.  

 

Après avoir subi – malgré de longues heures d’étude et, entre autres, plusieurs lectures et relectures de l’abomination législative qu’est le Code des professions – un lourd échec au célèbre examen de déontologie, le syndrome du couloir de la mort s’installa. Je cédais lentement à l’échec qui viendrait inévitablement. La dépression prit le dessus et les pensées suicidaires se multipliaient. L’insomnie et les difficultés de concentration aussi. À quoi me serviraient ces trois ans d’études? Comment allais-je rembourser les milliers de dollars de dettes encourues? Je me sentais complètement dévalorisé. Le manque de motivation qui accompagne souvent une dépression est assez dévastateur dans la vie de tous les jours. Au Barreau, c’est fatal. J’ai contacté le programme d’aide psychologique aux étudiants de l’École du Barreau et laissé un message pour prendre rendez-vous. On ne m’a jamais rappelé. J’ai donc suivi une thérapie à mes frais, mais avec les examens finaux qui approchaient à grands pas, les bénéfices étaient minimes.  

 

Avant même d’avoir reçu mes résultats aux premiers examens, je me suis mis à l’étude pour les examens de reprise. Enfin, les résultats sont sortis. J’avais eu 52 %. Ce n’était pas si horrible considérant que j’avais eu 8/20 en déontologie. Après tout, un de mes bons amis qui avait passé l’examen de déontologie avait fini avec 47 %. J’ai tout de suite appelé pour réserver une consultation d’examen individuelle avec une professeure du Barreau; peut-être qu’une fois qu’on m’aurait expliqué mes erreurs, je serai en mesure de passer la reprise.  

 

Je dois avouer qu’une partie de moi avait déjà décidé d’entamer ma carrière juridique en Ontario. Cela dit, je suis arrivé à la consultation d’examen avec l’esprit ouvert et prêt à apprendre de mes erreurs. Après tout, la reprise ne coutait qu’environ 300 $; après les plus de 5 000 $ que j’avais déjà dépensé en frais et en livres pour le Barreau, il serait ridicule de ne pas au moins tenter la reprise.  

 

Les cinq premières minutes de la période de consultation se sont écoulées et le cellulaire de la professeure se mit à sonner. Ne semblant pas connaitre la fonction « ignorer » de son iPhone, nous avons attendu que son téléphone arrête de sonner pour continuer la consultation. Puis, son téléphone se remit à sonner et nous avons de nouveau attendu qu’il tombe sur la boite vocale. Ce, à quatre ou cinq reprises. Elle aurait pu l’éteindre son téléphone. Mais non, elle a fini par répondre. Elle a répondu! Cette dame, rémunérée à mes frais de Barreau et qui avait devant elle un jeune juriste qui venait de subir l’échec le plus couteux de sa vie a eu l’audace de répondre à son téléphone plutôt qu’à mes questions! J’en avais ras-le-bol! À mes yeux, cette expérience représentait l’ultime symbole de l’attitude de l’École du Barreau envers les nouveaux diplômés en droit.  

 

Lorsque la consultation s’est conclue, elle m’a abruptement avisé que notre demi-heure était terminée et m’a souhaité bonne chance à l’examen de reprise. « Ah non », ai-je rétorqué, « c’est en Ontario que je vais commencer ma carrière. » Ma décision était finale. Tant pis la reprise. Rendu là, ce n’était même plus une question pratique ou même logique. C’était une question de retrouver ma dignité et mon estime de moi. Un an plus tard, je ne regrette aucunement cette décision.  

 

 Or, la situation d’emploi chez les jeunes juristes n’est pas si différente en Ontario. En effet, on y compte plus d’avocats par habitant qu’au Québec et la pénurie de stages est tout aussi prononcée, si pas plus. Ce qui est fort différent, c’est l’attitude de la communauté juridique face à cette situation.   

 

Au Québec, la seule solution qui figure sérieusement à l’ordre du jour est le contingentement. Il faut coûte-que-coûte limiter le nombre d’avocats sur le marché, nous dit-on. Ce n’est pas assez que 20 % des diplômés en droit ne puissent pas pratiquer la profession pour laquelle on les a formés, il faudrait que ce pourcentage augmente à 50 %! Il faudrait qu’il y en ait davantage qui vivent le cauchemar kafkaïen que j’ai vécu au Barreau. Or, nous sommes en pleine crise d’accès à la justice, le justiciable moyen ne pouvant se permettre les honoraires que demandent même les avocats les plus raisonnables. En principe, un surplus d’offres devrait provoquer une baisse de prix. Mais nous n’observons guère ce phénomène sur le marché des services juridiques et les frais d’avocats demeurent prohibitifs pour la personne physique moyenne. Au lieu de se poser les importantes questions qui s’imposent à savoir ce que la communauté juridique doit faire pour se rendre accessible au public et ainsi regagner sa confiance, on cherche par tous moyens à maintenir le statu quo. Le message que l’on envoie au public, c’est qu’au Québec, les avocats se fichent du justiciable, tout ce qu’ils veulent, c’est maintenir des honoraires élevés. Et ce, même aux dépens de leurs prochains! C’est tout à fait honteux. 

 

En Ontario, les voies conservatrices s’agitent pour un contingentement plus strict existent aussi, certes. Mais elles sont contrebalancées par un courant progressiste faisant appel à une approche plus compréhensive qui vise tant à pallier la pénurie de stages qu’à alléger la crise d’accès à la justice.  

 

À titre d’exemple, le Barreau du Haut-Canada offre, comme alternative au stage, la possibilité de s’inscrire au Programme de Pratique du Droit, un projet pilote qui a été mis en place pour offrir une solution au manque de stage. Ce programme vise entre autres à contrecarrer la réalité qu’un grand nombre de diplômés en droit qui peinent à trouver un stage proviennent de milieux marginalisés et demeurent sous-représentés au sein de la profession. Le programme est fondé sur la prémisse que le public est mieux desservi par une communauté juridique qui reflète sa propre composition et que tout juriste compétent devrait pouvoir pratiquer sa profession et ainsi servir le public.  

 

Si j’ai quitté le Québec, c’est parce que j’ai été séduit par cette mentalité, basée non pas sur l’exclusion et l’élitisme, mais sur l’inclusion et l’accessibilité.  

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