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La victoire rouge, ou la défaite bleue ?

 

Le « plafond de verre » n’aura finalement pas cédé le 8 novembre. Cette élection restera mémorable pour des raisons plus obscures : la constatation que les États-Unis sont divisés. Déjà les résultats connus depuis quelques jours que les internautes et les médias tentent de rationaliser la victoire du candidat hors normes Donald Trump. Certains crient victoire et dénoncent la propagande des médias pour banaliser l’image raciste, sexiste et sans vergogne qu’ils auraient propagée de Trump; d’autres encore croient que cela aura le mérite de remettre les démocrates sur la voie du peuple, et non de l’élite politique représentée par « Hillary la menteuse »; et l’équipe d’Hillary Clinton n’aura d’ailleurs pas tardé à remettre la faute de leur défaite sur le dos de James Comey, affilié au Parti républicain, et de sa réouverture d’enquête à quelques jours du jour fatidique. Enfin, n’oublions pas l’argument féministe du « double standard », résumé par Pauline Marois dans l’émission de Mario Dumont : « Ça l’a joué d’abord parce qu’on a été beaucoup plus dure avec elle qu’avec lui. […] Ensuite, une femme qui a de l’ambition […] c’est très mal perçue. » (https://www.youtube.com/watch?v=LQ1ZVtbuo_o : 3 :30) 

 

Mais, si on dit que les chiffres parlent, que disent les statistiques de ceux et celles (qui ont d’ailleurs voté pour Trump à 43 %, malgré les commentaires déplacés qu’on lui connait) qui ont voté? En particulier dans quelques-uns des États pivots (il va sans dire que les républicains ont encore eu l’appui indéfectible de la Bible Belt) qui ont voté démocrate aux élections précédentes.

 

Avertissement : ceci n’est qu’une analyse partielle. 

 

La Rust Belt

En 2008, la Pennsylvanie était à 55 % démocrate, l’Ohio à 51.5 % et le Michigan à 57 %. En 2012, c’est respectivement 52 %, 50.7 % et 54.3 % de ces États qui ont voté démocrate. Si elle avait remporté ces trois États, Hillary Clinton serait aujourd’hui la future présidente des États-Unis avec 286 Grands électeurs contre 252 pour Trump. 

 

Que voyait la majorité de ces électeurs en Trump? S’il est vrai que le taux de chômage américain reste relativement bas, les conditions de travail des emplois manufacturiers sont très avantageuses (un salaire moyen qui atteint 20 $ dans ce type d’emploi) et sont en chute libre depuis 2000 (5 millions d’emplois manufacturiers perdus depuis 2000). Selon le Bureau of Labor Statistics, au Michigan, c'est près de 300 000 emplois manufacturiers perdus depuis 2000; en Ohio plus de 300 000 et en Pennsylvanie près de 400 000. Trump a ainsi promis de bloquer les accords de libre-échange en cours de négociation et a démonisé l’ALÉNA, qui aurait fait perdre, selon sa plateforme, « un tiers des emplois manufacturiers ». « The worst deal we have ever made » répétait-il en boucle. D’ailleurs, sa plateforme économique (dont je recommande d’aller jeter un coup d’œil) mise fortement sur la nostalgie du « labor force ». 

 

Au Michigan, bastion fort des démocrates depuis 1992 et reconnu pour son industrie automobile (terre natale de Henry Ford), c’est, depuis 2000, plus de 100 000 emplois dans cette industrie qui se seraient perdus (d’ailleurs, depuis l’élection de Trump, GM annonce la suppression de 2000 emplois au Michigan et en Ohio). Trump blâme la délocalisation des entreprises automobiles vers le Mexique et l’augmentation accrue de l’importation des pièces automobiles mexicaines. Une étude de la Banque Scotia semble confirmer l’expansion de l’industrie automobile mexicaine en Amérique : selon elle, chaque automobile construite aux États-Unis contient en moyenne 4000 $ de pièces automobiles importées du Mexique, comparativement à 1000 $ avant l’ALÉNA (il va sans dire qu’il faudrait effectuer de plus profondes analyses pour savoir si cela a mené à une perte d’emplois aux États-Unis, ou simplement à une importation plus concentrée vers le Mexique). De plus, l’annonce de Ford d’investir 1,6 milliard $ US au Mexique dans une usine de production automobile a semblé donner du tonus à son argumentation. 

 

En Ohio, deuxième État producteur de fer aux États-Unis, il y a eu la crainte du dumping chinois, que Trump n’a cessé de dénoncer (malgré le fait qu’il ait lui-même utilisé le fer chinois pour construire ses projets immobiliers). Une situation qui a mené à la suppression de plusieurs emplois, comme dans une usine de fer de la région de Lorain « where about 1,200 steel jobs will recently have been lost, in large part because of cheap China steel flooding the market. » Fait intéressant, en 2012, la région de Lorain votait à 56 % Démocrate; à l’élection de 2016, il n’était plus que 47.5 % à appuyer le Parti de Clinton (contre 47.8 % pour Trump). 

 

En Pennsylvanie, l’industrie du charbon est féroce. Hillary Clinton ne s’est pas aidée lorsqu’elle a fait son annonce sur les minières : « We are going to put a lot of coal miners and coal companies out of business. », a-t-elle annoncé avant de se faire rappeler à l'ordre. (https://www.youtube.com/watch?v=ksIXqxpQNt0) Sa plateforme prévoyait d’ailleurs la transition de l’industrie du charbon aux énergies renouvelables. Bien que louable, sans compter le plan d’aide qu’elle comptait accorder aux mineurs pour la transition, les mineurs ont craint pour leur emploi : « Obama s’est rangé du côté des environnementalistes qui veulent éliminer le charbon et les autres énergies fossiles dès maintenant, sans transition. Ils se foutent des gens qui perdent leur emploi et des communautés qu’ils détruisent », dénonçait en 2012 le syndicat United Mine Workers of America. Selon le BLS, la Pennsylvanie aurait perdu près de 20 000 emplois miniers depuis 2012. Il semble que le message ait résonné plus fort cette année, alors que des régions comme Luzerne (52 % démocrate en 2012) sont passées du bleu au rouge (58.4 % républicain en 2016).

 

Trump sera-t-il donc le sauveur espéré de tous ces travailleurs anxieux? Car s’il appert qu’il y a effectivement eu des pertes d’emploi manufacturier, ces pertes n’ont pas uniquement comme facteur l’ouverture des frontières américaines; la robotisation des emplois manufacturiers à un grand rôle à jouer, ainsi que les changements climatiques et la compétitivité des entreprises face à un marché toujours plus globalisé. Il n’est pas certain, pour ne pas dire impossible, que Trump puisse freiner cet essor; particulièrement pour un président qui trouve le PIB américain atrocement bas. Mais qu’importe, aux yeux de cet électorat, ce candidat républicain était une chance de changer le système; un système qui change à vitesse grand V et dont personne ne comprend vraiment les tenants et aboutissants. Voilà enfin un candidat qui prend leurs préoccupations au sérieux, apporte des réponses simples et en fait même la pierre angulaire de sa campagne, se disaient-ils. Michael Moore résume d’ailleurs assez bien ces propos sur sa page Facebook : « What you mean to say is that you were in a bubble and weren’t paying attention to your fellow Americans and their despair. YEARS of being neglected by both parties, the anger and the need for revenge against the system only grew. Along came a TV star they liked whose plan was to destroy both parties and tell them all “You’re fired”. »

 

 Trump sera-t-il pragmatique (homme d’affaires qui a contribué autant au Parti démocrate que républicain) ou idéologue? Son étiquette « anti-establishment » sera-t-elle apparente autant en substance qu’en surface (il a refusé le salaire attribué au président américain)? S’effritera-t-elle devant les idéologies républicaines traditionnelles de Mike Pence et du congrès républicain, qui, faut-il le préciser, n'a cessé d'appuyer le libre-échange? Ce futur est l’objet d’un autre débat. 

 

La Défaite démocrate

Ce constat amène une autre question : le Parti démocrate et la gauche en général seraient-ils encore les représentants des travailleurs? On a dénoncé de plus en plus le tournant intellectuel de la gauche, au détriment de la classe populaire. Elle aurait délaissé le discours d'égalité économique pour des questions de culture, d'identité et d'environnement; ce qui lui aura été fatal dans une élection où on décriait les inégalités grandissantes entre les classes. Pour reprendre les termes du philosophe Francis Fukuyama : « The party has won recent elections by mobilizing a coalition of population segments : women, African Americans, young urbanites, gays, and environmentalists. The one group it has completely lost touch with is the same working class that was the bedrock of Franklin Roosevelt’s New Deal coalition. » Il continue en posant l’hypothèse qu’ils n’appuient pas l’Obamacare car ils ne croient pas que ce programme leur est destiné. 

 

Dans la même veine, un vidéo est devenu viral suite à la victoire de Trump, de Jonathan Pie, « How and why… ». Bien que vulgaire (quoique cela ne semble plus être un obstacle), il est particulièrement intéressant; il blâme les démocrates pour ne pas s’être remis en question ou avoir cherché à discuter avec les trumpistes. En effet, selon lui, les intellectuels, dans leur tour d’ivoire scolaire ou professionnelle, seraient de plus en plus déconnectés de la réalité : « How many times did the vote not have to go our way before we realise that our argument isn’t one by hurling labels and insults. […] When will we learn that key is discussion? » Pour approuver son point, il ne suffit que de voir le qualitatif que Clinton a apposé aux électeurs trumpistes (« pathetic »), ou encore les commentateurs qui criaient au parti fasciste, argument tellement simpliste qu’il est déroutant, plutôt que de tendre la main à ces cris de désespoir. On peut aussi penser à la candidature d'Hillary Clinton, plutôt qu'à celle de Bernie Sanders. 

 

Comme Pierre Rosanvallon l’a si bien dit, il ne faut pas « se contenter donc d'un rejet pavlovien et automatique pour faire du mot “populisme” un épouvantail qui ne serait pas pensé » (texte que je suggère fortement d’ailleurs). De faire cela serait de rejeter la démocratie que l'on prétend défendre.

 

Se peut-il que les positions xénophobes de Trump sur le mur du Mexique, l’expulsion inconditionnelle des sans-papiers, les « badges » pour les musulmans ne soient que le reflet haineux d’une partie de la population qui ne se sent plus écoutée? L’appui ou l’indifférence à ces propos racistes n’est-il pas la peur de ce qu’ils ne comprennent pas, et le corollaire d’un nationalisme économique grandissant qui, croient-ils, sauvera leur emploi et redonnera à l’Amérique sa Grandeur? Est-ce vraiment par la peur de l’autre que Trump rassemble, ou bien est-ce par l’exploitation de l’incompréhension, à son paroxysme, entre des entités (concitoyens, représentants et représentés) qui se doivent normalement réciprocité, dialogue et confiance? 

 

Boycottage « anti-establishment »

Une autre réponse partielle viendrait d’un défaut de la part des démocrates de rassembler ses partisans. En effet, la soif de changement et le discours « anti-establishment » étaient si présents durant cette élection, qu’Hillary Clinton, incarnation même de la politicienne expérimentée, en a souffert. Le taux de participation, surprenant pour une élection américaine aussi médiatisée et émotive, a été le plus bas depuis 2000. De plus, il ne faut pas oublier les candidats indépendants qui ont récolté plusieurs centaines de milliers de votes, ce qui témoigne aussi du mécontentement d’une part de l’électorat des deux candidats en lice. 

 

Certes, il ne faut pas non plus occulter le fait que Clinton ait gagné le vote populaire. Il reste néanmoins qu’elle a gagné moins de votes qu’Obama en 2012. Au Michigan notamment, le vote démocrate a été de 2 561 911 votes en 2012, comparativement à 2 267 798 en 2016; alors que le vote républicain est passé de seulement 2 112 673 en 2012, à 2 279 221 en 2016. 

 

Ainsi, des partisans du Parti démocrate préféraient ne pas soutenir Hillary Clinton, au risque de voir des valeurs diamétralement opposées aux leurs, qu’incarnait Donald Trump, accéder à la présidence. Ils préféraient, par le silence de leur abstention ou de leur vote à un candidat autre, soutenir les propos qu’ils auraient normalement jugés outranciers. De toute façon, il avait le mérite de brasser les cartes politiques; le statu quo qu’Hillary Clinton représentait lui aura ainsi coûté la victoire.

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