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Trump, démocratie et le rêve américain

15/11/2016

 

Déjà beaucoup de choses se sont écrites sur l’élection inattendue du milliardaire Donald Trump au poste de « chef du monde libre », comme les Américains se plaisent à surnommer leur président. Analyses politiques et statistiques et chroniques d’opinion se sont succédé à un rythme effarant dans les derniers jours. Toutefois, peu de chroniqueurs ont traité, dans leurs réactions, de démocratie. Pourtant, c’est bien ce dont il est question ici : près de 60 millions d’Américains ont voté pour Donald Trump, et il a gagné selon les règles électorales légitimes, règles qui sont au cœur du pacte social américain depuis plus de 200 ans. Comment en est-on arrivé là ? 

 

Les parallèles sont trop faciles à faire entre le message porté par Trump durant sa campagne et celui qui avait propulsé, il y a 83 ans, Adolf Hitler à la chancellerie allemande. Trump n’est pas un soldat désabusé par une défaite militaire humiliante, il n’est pas particulièrement charismatique et n’est pas supporté par une force paramilitaire d’importance, comme l’était le chef nazi (les chemises brunes ou SA). Il n’a pas essayé, auparavant, de prendre le pouvoir par un putsch (le putsch dit « de la Brasserie »). Et pourtant… la peur, la haine de l’autre, les références à la gloire américaine passée et la perte totale de confiance envers le système électoral tel qu’il existe (rigged system) ont été exploitées à fond par le président-élu, tout au long de sa campagne. 

 

Comme l’analysait l’historien spécialiste en fascisme Robert Paxton, ces thèmes sont directement issus du « livre de recette » fasciste (1). Il souligne aussi que les grands leaders fascistes (Hitler et Benito Mussolini en tête) étaient, tout comme Trump, profondément inconstants et imprévisibles : parfois progressistes au plan social et parfois conservateurs, favorables au rapprochement avec les démocraties libérales ou belliqueux, etc., soulignant que les idées fondatrices du NSDAP (le parti nazi), établies en 1921, s’éloignent grandement de ce que les nazis ont effectivement fait une fois rendus au pouvoir. Ainsi le fascisme n’avait pas de programme; ce qui relie les fascistes est plutôt l’exploitation du sentiment de délaissement d’une classe homogène de citoyens, et leur style populiste et opportuniste. 

 

Évidemment, il y a aussi plusieurs différences entre ce que Donald Trump représente et les fascismes de la première moitié du XXe siècle. L’une d’entre elles est fondamentale : alors que le premier défend l’individualisme, les seconds aspiraient à subordonner l’individu à la collectivité, et voyaient l’individualisme comme une cause de la décadence sociale. S’il faut donc rester prudent avec les comparaisons entre « trumpisme » et fascisme, force est de constater qu’il existe tout de même des ressemblances troublantes entre les deux, du moins dans le discours mis de l’avant. 

 

En dépit de cela, et contrairement aux prétentions de certains partisans démocrates suite à l’élection, contester la légitimité démocratique de cette victoire est difficile. Il est vrai que le magnat de l’immobilier a perdu au vote populaire (par quelque 240 000 voix), mais il est très hasardeux de supputer le comportement hypothétique, lors d’un deuxième tour, des électeurs ayant supporté les tiers partis. Ainsi, contre toute attente, malgré une campagne hors-norme empruntant ses thèmes à une idéologie politique honnie depuis un demi-siècle, Donald Trump est aujourd’hui président-élu. Il a respecté les règles constitutionnelles en place tout en ayant amassé un impressionnant 47,5 % des voix exprimées mardi dernier, ce qui représente près de 60 millions d’électeurs. Là se situe la plus bouleversante des similitudes entre la victoire de Trump et l’arrivée au pouvoir du parti nazi, lors des législatives de mars 1933 : le NSDAP d’Adolf Hitler a lui aussi pris le pouvoir démocratiquement, récoltant plus de 17 millions de voix, soit 44 % des suffrages. Dans les deux cas, on a joué – et gagné – le jeu de la démocratie. 

 

Il y a donc, aux États-Unis, de nombreux citoyens séduits par la rhétorique d’exclusion mise de l’avant par Trump. Assez, en tout cas, pour faire élire légalement et constitutionnellement un président qui en a fait son « programme ».Ce constat est dur, spécialement pour des juristes, entraînés à voir dans la loi le rempart protégeant les minorités, les faibles et les opprimés. Pire encore : avec un congrès entièrement républicain, il aura vraisemblablement beaucoup de latitude à l’intérieur du cadre légal pour transformer l’Amérique : nomination de juges conservateurs, annulation du programme Obamacare et réalignement complet de la politique étrangère sont quelques-uns des changements qu’il pourra légalement apporter. Mais il faut aussi penser à tous les changements extérieurs à ce cadre légal qu’il pourra aussi provoquer. 

 

En effet, Donald Trump a déjà prouvé qu’il ne s’embarrasse ni de la vérité (2), ni de la légalité (3), et qu’il sait user de populisme. Ainsi, dès mercredi et jeudi passé, les réseaux sociaux recensaient une recrudescence d’actes à caractères raciste et haineux (4) : insultes envers les minorités ethniques, graffitis racistes et chants xénophobes se sont multipliés partout aux États-Unis. Le KKK a l’intention d’organiser une parade afin de célébrer la victoire du candidat républicain. Tous ces éléments illustrent une chose : le racisme américain s’assume complètement et entend se révéler au grand jour. Quant au droit, malheureusement, ce dernier s’annonce être un bien faible allié. 

 

Toutes ces variables sont assurément difficiles à saisir pour nous, juristes. Plusieurs d’entre nous voyons la légitimité du droit dans une forme de pacte social, intimement lié au système démocratique : si le droit est légitime, c’est parce qu’il est le fruit d’un processus débutant ultimement avec le dépôt d’un bulletin de vote dans une urne. Mais qu’arrive-t-il lorsque le droit n’a plus l’appui de la majorité? Lorsqu’une grande proportion de la population rejette certains de ses principes les plus fondamentaux? Quelle est la valeur d’une loi édictée par un système en lequel tant de justiciables ne croient plus? 

 

Car au-delà de l’attitude condescendante adoptée par plusieurs d’entre nous à l’égard des électeurs de Trump, il nous faut regarder les causes profondes qui poussent tant de gens à perdre confiance. Après avoir clamé avec enthousiasme la mort de la société et le règne de l’individu (les mots sont de Thatcher), ne devrait-on pas maintenant réaliser que nous avions tort? Peut-être devrions-nous comprendre qu’il existe bien des mythes sociaux, et que ceux-ci sont diablement importants en démocratie. Car si les gens commencent à avoir de bonnes raisons de ne plus croire en ces mythes fondamentaux, ils se retourneront vers la première personne qui leur en offrira d’autres, avec les conséquences que nous connaissons. 

 

C’est arrivé en 1933 et peut-être est-ce ce aussi arrivé mardi dernier : les classes ouvrière et moyenne blanches, qui ont longtemps embrassé un système travaillant pour elles, ont brusquement cessé d’y croire. Elles ont vécu à fond le rêve américain, la « terre de liberté » et le pays de tous les possibles, mais se sont réveillées brutalement : ces gens se sont fait saisir leur maison et ont perdu leur emploi. Ils ont découvert le fentanyl, ce tueur faisant des ravages dans le Midwest. Et alors qu’ils vivaient des moments difficiles, les financiers de Wall Street continuaient à engranger des profits astronomiques, sous l’œil bienveillant de la Réserve Fédérale.  

 

C’est donc le mythe fondateur de la démocratie américaine qui est remis en cause ici : l’idée d’un gouvernement by the people, for the people (les mots sont de Lincoln). Et qu’importe si le sauveur est lui-même issu de la classe ultra-riche qui continuait à vivre dans le luxe, même dans les pires années de la récession : ses solutions sont simples et compréhensibles, il s’adresse directement aux gens qui commencent à peine à connaitre la misère. 

 

Comment leur en vouloir? 

 

  1. http://www.slate.com/articles/news_and_politics/interrogation/2016/02/is_donald_trump_a_fascist_an_expert_on_fascism_weighs_in.html 

  2. Le site spécialisé The Hill recensait que Trump a dit près de 500 mensonges ou faussetés durant les sept dernières semaines de la campagne 

  3. Le USA Today a relevé plus de 4000 contentieux impliquant les affaires de Donald Trump dans les 30 dernières années, dont 17 seulement à propos de sa campagne présidentielle 

  4. Voir « Day 1 In Trump’s America » sur Twitter ; http://www.independent.co.uk/news/world/americas/us-elections/donald-trump-president-supporters-attack-muslims-hijab-hispanics-lgbt-hate-crime-wave-us-election-a7410166.html 

 

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