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La mauvaise cible

Le vendredi 21 octobre dernier, dans des déclarations faites lors d’un rassemblement qui s’inscrivait dans le contexte de la série d’agressions sexuelles ayant eu lieu à l’Université Laval, Alice Paquet alléguait avoir été victime d’agressions sexuelles. Les allégations eurent des effets d’autant plus retentissants que la personne visée par ces accusations est bien connue de la scène publique : Gerry Sklavounos, le leader adjoint du gouvernement Couillard. 

 

Cette affaire n’est pas sans rappeler d’autres du même genre, notamment l’affaire Ghomeshi, ou celle des allégations concernant Claude Jutra, pour ne nommer que celles-ci. 

 

D’ailleurs, ces histoires ne manquent pas de susciter de vives réactions. Elles se présentent sous différentes formes : journaux, reportages à la télévision, décisions politiques, ou manifestations de colère sur les médias sociaux et dans la rue. Dans la sphère publique, ces envolées se caractérisent souvent par des attaques acerbes dirigées contre la ou les personne(s) qui sont soupçonnée(s) d’avoir commis ces agressions. 

 

L’idée de discréditer les victimes qui osent dénoncer est loin de moi, surtout quand on sait la faible proportion d’entre elles qui ose le faire. Être une victime qui dénonce, encore en 2016, c’est d’abord et avant tout faire preuve d’un grand courage. 

 

Néanmoins, en matière d’agressions sexuelles, il n’est pas rare d’assister à des procès sur la place publique. Ceux-ci font désormais partie de notre quotidien. Ces soulèvements populaires ne constituent toutefois pas une panacée. En effet, des nombreux désavantages qu’ils représentent, deux me semblent particulièrement évidents. D’abord, on sanctionne sévèrement des personnes sans procès juste et équitable. Ensuite, on braque les projecteurs à la mauvaise place, à savoir sur des « individus agresseurs » plutôt que sur les cultures qui les engendrent, ce qui, loin de contribuer à la résolution du problème, peut l’empirer. Et que dire des conséquences… 

 

Gerry Sklavounos perd sa place au caucus libéral, Jian Gomeshi perd son emploi à la CBC, la « soirée des Jutra » est renommée « le gala du cinéma québécois » et le parc « Claude-Jutra » devient le parc « Ethel Stark ». Ces exemples, qui peuvent aisément être jumelés au cas des professeurs de l’UQAM qui ont vu leur porte de bureau se faire tapisser d’autocollants les accusant d’être des agresseurs sexuels, font partie d’une vaste série d’accrocs à la présomption d’innocence qui font peser sur les épaules des personnes visées de lourdes peines sociales. 

 

On pourrait rétorquer à cela que le fardeau de preuve employé dans une cour de justice en matière criminelle est celui du « hors de tout doute raisonnable », et que ce fardeau est excessivement difficile à renverser dans le contexte des agressions sexuelles. Or, ces peines sociales sont souvent plus imposantes que les peines qui sont données par les tribunaux en la matière, et en comparaison, leur déclenchement est certes beaucoup trop facile… Il y a là de quoi faire réfléchir. Soyons clairs : bien qu’un verdict de non-culpabilité ait été rendu, la CBC ne va pas réengager Jian Ghomeshi. Dans le même ordre d’idées, il est difficile d’imaginer que Gerry Sklavounos pourrait réintégrer le caucus libéral, et ce, que des accusations officielles soient ou non déposées contre lui. 

 

Et même s’ils étaient véritablement coupables des crimes qu’on leur reproche, ce qui est bien possible, ces sanctions sociales, loin de régler le problème, risqueraient d’aggraver le problème. Il y a lieu de s’interroger. Ces peines, à elles seules, contribueront-elles à faire diminuer le nombre d’agressions? Difficile de répondre à cette question par l’affirmative. Ces peines provoqueront-elles des victimes collatérales? Sans aucun doute. Pensons aux conjointes de ces personnes, ou encore à leurs enfants qui auront à survivre aux commentaires dans la cour d’école. D’autre part, ces peines sociales favorisent-elles la réintégration sociale des personnes ayant commis les agressions, principe pourtant au cœur de la détermination des peines données par les tribunaux? Non, c’est évident. 

 

Et n’en déplaise aux bourreaux de ce monde, les « agresseurs sexuels », ça n’existe pas. Ce sont des « personnes ayant commis une ou des agression(s) sexuelle(s) ». Quelqu’un qui a fait quelque chose de mal peut, sauf exception, changer. 

 

Qui plus est, ces accusations publiques qui, à grands coups de goudron et de plumes, s’en prennent à des individus nous éloignent du véritable problème : la culture du viol. Car oui, le danger en accusant certains individus est de déresponsabiliser tous les autres. En voulant lutter de cette façon contre la culture du viol, on alimente la culture du « c’est pas moi, c’est l’autre ». 

 

Pour lutter contre une culture, il ne suffit pas d’en attaquer la pointe. Nous sommes tous et toutes coupables, du maintien de cette culture, bien malgré nous. Ces blagues, ces initiations, ces vidéoclips que nous regardons, la publicité qui nous entoure, tous ces éléments dans lesquels nous baignons et que nous ne remarquons même plus tellement ils nous sont ordinaires, un peu comme la vision qui est embrouillée lorsqu’on ouvre les yeux sous l’eau… 

 

Des manifestations qui s’en prennent d’abord et avant tout à la culture du viol, plutôt qu’aux personnes qui ont commis une ou des agression(s), des discussions publiques qui mènent vers une introspection, plutôt qu’une extrospection, un véritable mouvement de société, une réforme des institutions, une commission parlementaire, des publicités qui sensibilisent à la problématique dans les transports en communs et sur la rue, des brigades, une règlementation de l’industrie de la pornographie, que sais-je! Quand on choisit la bonne cible, les instruments pour l’atteindre nous viennent plus aisément. 

 

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