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Did I tell you about Jeremy ?

 

Did I tell you about this old friend whom I know from elementary school? He was a brilliant boy. Even now, when I think about him, I can say he is still actually more intelligent than I am. But for no reasons, he stopped coming to school, began to take some weird drugs and became an outcast.  

 

Did I tell you about this unreachable star, happiness? Jeremy found it.   

 

Je vais écrire à propos d’un ami. Il ne se nomme pas Jérémy, mais c’est le nom que je vais lui donner. D’entrée de jeu, je dois dire qu’il n’est plus vraiment mon ami, puisque nous ne nous sommes pas parlés depuis qu’il a été retrouvé, entre la vie et la mort, dans un parc de la Rive-Sud, une seringue plantée dans son bras gauche, les yeux révulsés. C’est ce que l’on m’a raconté. Vraiment, il n’est pas une « bonne influence ». Son parcours représente un échec, mais je trouverai toujours qu’il y a chez lui un grand courage. Il a réussi là où nous avons tous échoué : il refuse. 

 

Jérémy n’a jamais été une bonne influence aux yeux de mes parents. Jeune, il ressemblait à tous les autres enfants. Sa famille n’était pas très riche, mais nous ne l’étions pas davantage en l’an deux-mille. Il avait deux frères plus vieux que lui, une sœur plus jeune. Il était blond aux yeux bleus. Je me souviens d’une fête organisée pour mon anniversaire où il était venu chez moi. Il s’exprimait bien, mes parents avaient été charmés. Ce garçon brillait d’une intelligence incroyable. Je ne saurais dire pourquoi ni comment, mais il semblait voir les choses avec une perspective différente de la nôtre. Il formait les lettres et les chiffres différemment, par exemple ; il commençait les problèmes mathématiques par la fin, pouvait lire un « roman d’adulte » bien avant moi et les autres. 

 

Pour une raison que j’ignore, il a changé à l’école secondaire. Il est devenu une autre personne. Son chemin semblait complètement différent du sentier classique que devait emprunter un jeune homme, dans ce moment étrange entre l’enfance et l’âge adulte. Il a commencé à consommer de la drogue, plusieurs drogues. Pas seulement les drogues que l’on trouve dans les départements de sciences humaines, les autres, celles qui vous plongent dans de profonds délires, vous déconnectent de la réalité et vous rendent accro. Il faisait toute sorte d’expériences étranges. Il se battait, répondait avec des questions lorsqu’on le questionnait, écrivait des poèmes dans son agenda au lieu d’y inscrire les devoirs à faire. Les professeurs ne l’appréciaient guère. De plus en plus de gens s’éloignaient de lui, mais j’étais là. Il était l’un de mes plus vieux amis. 

 

Lorsque nous étions en deuxième année du secondaire, Jérémy a quitté notre école. Il était renvoyé, mais officiellement, il quittait le programme de son plein gré. Son plein gré? Le plein gré n’existe pas à quatorze ans. C’était ainsi. Quelques professeurs et directeurs bienpensants trouvaient qu’il ne cadrait pas bien dans le programme dans lequel nous étions, le programme d’éducation internationale. J’en voudrai toujours à ces gens qui refusaient de voir le potentiel dans ce garçon et se bornaient à voir le cheval sauvage impossible à maitriser. Il ne se fondait pas dans le moule, il devait partir. Ce fut un coup dur pour lui. Il ne s’est pas accroché. Il se trouvait trop différent. En quittant ce programme, il devait reprendre le cours normal de l’école publique, mais il n’y cadrait pas non plus. Il a cessé de réviser ses leçons, malgré le fait qu’il avait de bons résultats. Il a cessé d’aller à l’école vers l’âge de dix-sept ans, terminant de peine et de misère une cinquième secondaire, sans grande perspective. Il s’est mis à la musique sans succès. Après un petit moment, il a fini par se réfugier dans les jeux vidéo en ligne. Il pouvait y jouer des heures entières, sans manger et sans sortir de son sinistre sous-sol mal éclairé où ses parents, désespérés et dépourvus, continuaient de l’héberger, même à l’aube de son vingtième anniversaire.  

 

Devant lui se dressait le néant. Déjà à ce moment, son corps portait les marques de ses dépendances. Ses dents étaient négligées, ses avant-bras blessés des piqûres et des coups de compas qu’il s’infligeait la nuit dans le désespoir. Il avait une vie sexuelle débridée. Essayant littéralement tout, trouvant un plaisir dans une certaine forme de douleur. J’avais très peur de lui alors, mais même dans ses pires moments, il me téléphonait le jour de mon anniversaire. Il pouvait tenir des propos très cohérents à l’occasion, puis il partait sur un nowhere. Il était difficile à comprendre, mais, lorsqu’une nuit dans un parc, nous avons discuté de son existence et de la mienne, qui ont toutes deux des points de départ identiques, j’ai compris qui il était devenu. 

 

Jérémy a rejeté ce qu’il devait être. Il ne sera jamais comme nous. Il a fait le choix, conscient ou non, de devenir une personne libre, libérée des cadres, n’adhérant à absolument aucune convention. Il paie un prix pour ça : nous le considérons comme un fou. À nos yeux, il est un paria. Il n’aura jamais d’emploi et ne sera pas capable de s’offrir une certaine liberté, matérielle, comme celle que nous voulons tous. Est-il libre malgré tout? Certes, il est démuni. Il le sera toujours. Il vivra aux crochets de la société, du moins c’est ainsi que nous le verrons. Mais je crois qu’il est libre. Bien davantage que nous tous, il a su se défaire de toutes les chaines qui le liaient à un cadre qu’il ne comprenait pas et qui ne le comprenait pas.  

 

En se détachant, il est tombé. De haut, nous, ses amis d’hier, nous le regardons maintenant, mais je ne crois pas que nous avons en nos mains toute la vérité. Que nous le voulions ou non, il nous tient en échec. Il accède à un certain bonheur que nous ne trouverons jamais. Il s’arrête complètement lorsqu'il le souhaite. Alors il observe la société dans laquelle il n’évolue plus d’un œil extérieur. Je ne peux pas cacher une certaine jalousie ; il a ce point de vue que je n’aurai jamais et que je ne peux même pas imaginer. Il voit les êtres humains avec cette objectivité que je n’aurai pas dans ma vie.  

 

Pourquoi ai-je raconté cette histoire? De deux choses l’une : elle est vraie. Cet homme existe toujours. Pas sous la même forme, car ses cheveux aujourd’hui sont noirs et blancs et il doit avoir quelques tatouages de plus. Il est toujours accro à certaines drogues que je ne saurais nommer, mais qui lui donnent ce teint malade en permanence. Jérémy demeure une personne à laquelle je pense lorsque je passe devant sa rue, c’est-à-dire à tous les jours. Il me rappelle la personne que je suis devenue, le chemin que je n’ai pas emprunté et celui que j’ai pris. Aujourd’hui, je dois dire que, lorsque j’avais douze ans, j’aurais très bien pu devenir exactement comme lui et que lui pourrait être en train de vous parler, ici, dans les pages du journal étudiant de la plus prestigieuse faculté de droit francophone d’Amérique. Il est aussi intelligent que vous, que moi. 

 

En second lieu, c’est ma rage. Je suis fâché contre ceux qui ont bâti ce cadre stupide, ces situations d’apprentissage évaluatives, toutes ces compétences transversales et autres conneries que je ne saurais nommer. Ceux qui ont fait de notre système d’éducation une belle machine d’où peuvent sortir des saucisses d’un gabarit et d’une saveur bien particulière, rien d’autre. Il ne faut pas que la viande soit trop agitée ou encore qu’elle ait une autre saveur, parce qu’alors elle ne fera pas une saucisse convenable. Que deviendra-t-elle alors? De la viande pour les chiens. S’il avait seulement pu exploiter pleinement son potentiel, être motivé et mieux conseillé à l’heure des choix, il ne serait pas devenu cette personne qui, malgré qu’elle soit libre, n’exploitera jamais ses capacités dans leur entièreté. Peut-être est-ce dans sa tête que se trouve le remède pour le cancer, mais nous ne le saurons jamais, parce que nous l’avons échappé.  

 

Je conclurai en répondant à mes détracteurs. Certains diront qu’il s’est « échappé tout seul », qu’il y a une limite à aider les gens, que ses parents auraient dû veiller à ce qu’il ne tombe pas dans ce mauvais pas. Toutes ces conclusions hâtives, je les rejette. Ne sommes-nous pas tous des êtres humains? Ne devrions-nous pas nous assurer qu’aucun d’entre nous ne tombe? Ne devrions-nous pas nous assurer que chacun d’entre nous s’accomplisse pleinement, parce qu’ainsi nous avançons tous ensemble? Alors, ne venez pas me dire que nous valons mieux que lui. Jérémy n’est pas unique. Il existe beaucoup de Jérémy. Tous sont des êtres humains, comme nous.  

 

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