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Retour sur les initiations

19/10/2016

 

Comment faire un bon scandale ?

par Ghiles Helli

 

On ne démarre pas un scandale comme une voiture. Il ne suffit pas d’un tour de clef pour partir en voyage. Un peu comme une recette de cuisine, rassembler quelques ingrédients, les mélanger avec soin, croiser les doigts et surveiller la cuisson sont des étapes cruciales pour avoir la chance d’être à l’épicentre du séisme. Premier ingrédient : un titre contenant un mot dans le champ lexical de sexe, race ou terrorisme. Pour emboiter le pas de la marche des évènements et aux fins de cet article, nous allons nous concentrer sur le premier terme. 

 

Opter pour une partie génitale, une position sexuelle ou une pratique bizarre serait un bon début. Mais si vous êtes un Maître Sith pour qui les forces obscures de l’épiderme sacré et leurs conséquences sociales n’ont aucun secret, vous pouvez essayer de placer un mot primé à maintes reprises au palmarès de l’horreur humaine, la clef de voute des bas-fonds de l’âme, l'épice qui transforme une pâte pâtissière en C4; la nitroglycérine qu’il faut manier avec la dextérité d’un orfèvre, j’ai nommé : « viol ». Si aucune tentative pour commettre cet acte horrible n’ait eu lieu, l’infamie que recèlent en leur sein ces deux voyelles et deux consonnes, l’ignominie de cette agression contre nature doit être inférée à tous. Pour le généraliser donc, un mot éponge vous sera utile. Je recommande les suivants : culture, société, comportement, et la liste peut s’allonger selon les besoins de votre cause. On n’est ni dans la mécanique de précision ni en mathématiques appliquées. Plus c’est vague, mieux c’est. Ces mots peuvent être utilisés pour tout, mais surtout pour n’importe quoi. Leur vertu principale est qu’ils renvoient à tellement, mais à si peu à la fois. Les paradoxes qu’ils arrivent à concilier ne sont clairs que pour l’expert, même si leur étendue dans le vocable populaire est énorme. Votre critère peut se résumer ainsi : plus grand est le nombre de tours que les nominalistes feront dans leurs tombes à la lecture du titre, plus grand sera le tollé qu’il soulèvera.    

 

Nul besoin de vous casser la tête avec des faits, ni même qu’ils corroborent votre titre. Une fois attiré l’œil de votre lecteur avide, assoiffé, asséché par le conformisme ambiant et qui ne cherche qu’à se divertir dans sa révolte contre quelque chose, votre premier but est atteint. De toute manière, il reprendra vos mots pour nommer les maux qui l’accablent. L’innommable est désigné, il y aura sensation. Perdu dans le froid polaire de l’individualité, votre lecteur compte ressentir et s’émouvoir. Il veut du drame, des pleurs, de la morale, des sermons, de la honte, et vite s’il vous plait! Un titre court, concis, avec une image de fond douloureuse. En substance, c’est une seringue de sexe, d’alcool et de drogue qu’il faut lui injecter pour le délivrer de la moribonde routine dans laquelle le plonge la disparition de toute culture personnelle construite. Lancer un pavé dans la mare ne change pas la couleur de l’étang, mais à coup sûr, il y aura des remous. Votre lecteur sera très heureux de se scandaliser à côté de la machine à café au bureau. « Oui, Monsieur! Nous, c’était différent dans notre temps. On avait des valeurs, nous. Nous faisions autre chose de notre temps, nous » qu’il dira avec un rehaussement de sourcils bien calculé.    

 

Il se sentira rehaussé dans son estime, dans sa pureté chaste, dans ses valeurs. Qu’il soit ministre ou chauffeur de bus, l’esprit d’indignation sans discussion animant notre temps, ce Zeitgeist pour reprendre l’expression consacrée, n’est pas sélectif. On se révolte d’abord, on étaye ensuite. Des explications, il y en a, il n’a qu’à se rabaisser. Il faut oublier la cohérence du message objectif, ce n’est pas sa place. Ici, nous sommes entrainés dans le domaine sentimental, le subjectif roi. Sentiment contre lequel on ne peut, à proprement parler, rien opposer. Pour que le titre prenne, un peu comme la pâte, il ne faut pas que l’ennui des faits et leur narration rigoureuse viennent perturber l’intitulé de votre article. Nous sommes dans un discours qu’on peut qualifier de dialectique par sa finalité : on ne peut prouver que c’est vrai, mais personne ne peut prouver que c’est faux. Avec un peu de doigté, vous avez déjà réussi à bien apprêter votre plat.    

 

 

Deuxième ingrédient : le style d’écriture. Il faut être détaché, au-dessus du lot. Emparez-vous des mots, mais pas du sens. On dit souvent que celui qui regarde les gens du haut d’une montagne les voit petits comme des mouches, mais qu’eux ne l’aperçoivent même pas. Votre ignorance sur le sujet caché derrière vos mots abstraits, les cimes de la pensée humaine, inférez sans règles et jugez tout en faisant semblant d’expliquer la situation. Il faut justifier ce qui choque par des arguments vagues. Je vous recommande, en accord avec le titre, les expressions telles que « pression sociale », « culture du viol ». Là, vous n’accusez personne en particulier, mais tout le monde en général. Il apparaitra que vous ne désignez aucun coupable, vous le faites deviner. On vous créditera de l’esprit de nuances et votre lecteur se prendra pour un génie. Il aura tout compris sans rien savoir. Les accusations les plus horribles se trouvent entre les lignes.  

Gardez en tête qu’actuellement, les préjugés sont légion et votre public les collectionne. Ils sont comme des timbres qu’il colle sur des enveloppes vides. Ils sont essentiels pour envoyer une lettre et faire passer un message. Que la page qui s’y trouve soit blanche, c’est de second ordre. C’est à votre lecteur médusé devant cette pâleur qu’il incombe de la noircir en exprimant son ressentiment. Comment au diable sinon pourra-t-il laisser voguer son imagination délirante sur le sujet, y développer et y déployer ses vertus morales exubérantes, cette sorte de hauteur d’âme proéminente de qui feint la modestie? 

Si, par mégarde, il vous arrive de citer des exemples, faites-le comme avec le sel, par petites pincées. Parsemez et mélangez après l’ajout. Il ne faut pas qu’il y en ait plus d’un ou deux, cela risque de trop assécher la langue de vipère de votre cible. Il se pourrait qu’il y voie des contradictions factuelles, et la cuisson en serait perturbée. Essayez si possible de donner un contre-exemple, mais faible, subjectif et marginal. Faire en sorte que le témoin ne soit pas contre, mais qu’il ignore tout simplement ce dont il s’agit est un art qui se perd.  

 

Votre scandale sort du four, mais il est trop tôt pour manger. À ce moment précis, vous êtes tout juste prêt pour le coup de grâce : le crémage. La transformation d’une corrélation faible en une causalité établie, à la limite, prouvée et confirmée par une étude américaine récente. Promis, peu importe votre sujet et votre point de vue, il y en aura une qui satisfera vos désirs. Mais vous sachant vulnérable — les critiques pourraient fuser sur votre manque d’esprit critique — il est nécessaire de trouver un porte-voix de longue portée, aussi peu porté sur les faits que votre ami lecteur. Un ministre démagogue, avant d’avoir fait des consultations avec son spin doctor, est ce que tout bon sensationnaliste qui se respecte devrait rechercher. Les politiciens, eux, en vrais cordons-bleus — ou rouges — savent comment faire monter la crème. Glissez-vous dans la peau d’un paparazzi. Demandez-lui son avis tôt le matin, si possible avant son café. Essayer de le cueillir à froid tant que la nouvelle est chaude. L’erreur à ne pas commettre est celle de le laisser écouter des émissions de radio avant que vous ne l’ayez vu. Il y puisera des arguments cohérents, et l’effet recherché sera perdu.  

 

Tout est prêt, il ne reste qu’à mettre la table. Ne prévoyez pas sortir la porcelaine, réservez-la pour les moments où vous avez quelque chose à dire. Vous n’êtes pas dans un restaurant classé trois étoiles par le Guide Michelin. Votre public, aussi habitué à la malbouffe qu’à l’opinion sans fondement, s’attend à une ingestion rapide de l’information et une digestion polémique très lente. Fourchettes et couteaux (la critique) qui permettent de découper et de se délecter de chaque bouchée du discours sont donc à proscrire. Se gaver sans vergogne, ne pas gouter ce que l’on mâche, se remplir sans déguster; voilà le processus par lequel une discussion objective sur un phénomène se transforme en polémique qui ruine la réputation, le travail acharné, les perspectives et la vie — entendue dans son sens le plus réel — des personnes visées. Il faudrait s’inspirer de McDo. Ajoutez du sucre, de l’huile et de la graisse pour bien faire glisser un message qui ne passerait pas sans cela. Servir dans un sac jaune ou sur un plateau-repas, prêt à ingurgitation.   

 

Mes conseils touchent à leur fin, mais en dernier lieu, je vous recommanderais, en tant qu’apprenti scandaleux, d’observer et surtout de suivre les percepts édictés par le fer de lance de cette industrie, le firmament de l’indignation, le geyser de la démagogie, l’institution dont la vérité lumineuse trop forte empêche de voir clair…  

 

Il est clair que mon article ne porte que sur le scandale et l’indignation exagérée de certaines personnes qui feignent d’ignorer un phénomène prépondérant en Amérique du Nord. La discussion sereine, le dialogue amical et le débat dont jaillira, on l’espère, l’étincelle qui guidera les actions et politiques futures, devraient s’affranchir de cette attitude. Il n’est pas question d’ignorer les sentiments et les passions qui animent les différentes parties, mais à les crier, on n’entendra que l’alarme; pas le message. Ainsi, je ne réduis en aucun cas le problème ni la gravité de la « culture du viol », bien au contraire. Chaque chose a sa place et une discussion sur un sujet si profond, si elle était menée à la manière d’un « tabloïde », ne ferait qu’exacerber les dissensions. C’est pour ainsi dire leur rendre leur gravité et leur sérieux que de rire de l’alarmisme et de la fiction créés à partir d’une bonne intention conjuguée à un mauvais vocabulaire.  

 

Le courage, c’est rire face à la tempête.

 

 

Réflexion sur les initiations 

par Mariève Gaudreau-Presseau

 

Je crois que le problème relève du contexte. Nous sommes dans une université très bien cotée et nous étudions dans un programme de droit bien reconnu ici, ailleurs au Canada et dans le monde. Dès le début de nos études, nous sommes informés d’être l’élite, le fleuron d’une nouvelle génération de juristes et que nous avons tout le mérite du monde. Ces beaux mots fièrement partagés par nos supérieurs, soit nos professeurs et le personnel du programme de l’Université de Montréal ainsi que par d’autres, des étudiants qui ne se sont pas qualifiés au concours d’entrée du programme de droit ou d’anciens étudiants ou même des avocats, nous enflent la tête. Bien sûr, vous me direz, y’a de quoi être fiers! Et c’est normal. Tous et chacun ont travaillé fort pour être admis. Mais je crois que cette fierté additionnée d’un système qui encourage la compétition et la performance peut être néfaste. Elle peut révéler le pire de nous-mêmes. Si des incidents comme ceux de la période des initiations sont arrivés, ou du moins dénoncés pour une première fois, il y a lieu de s’interroger sur le cadre qui les a créées. Il me semble que nous soyons capables de nous amuser sainement sans virer boutte-pour-boutte. Il me semble que nous soyons assez humains pour respecter l’intégrité de nos confrères et consœurs. Oui, le cadre est hautement compétitif. Oui, on nous répète sans cesse que nous sommes la crème de la crème. Et oui, nous sommes fiers en maudit d’avoir été admis dans le programme de droit de l’Université de Montréal. Mais est-ce que nous sommes obligés de déraisonner face à de telles choses? Est-ce que nous sommes en droit d’abuser de notre supposé statut de privilégiés pour commettre une des plus grandes ignominies, celle de porter atteinte à l’intégrité de ses pairs? J’ai de sérieux doutes…

 

 

Réponse à l'article « La bière est amère »

par Pavel Roubstov et Marilou Simard

 

Bien que la pertinence de porter attention aux divers abus possibles tout au long du parcours universitaire soit indéniable, nous croyons qu'il est important d'ajouter quelques nuances par rapport à ce qui a été écrit dans l'article original. Nous tenons à faire part, par écrit, de notre opinion, partagée par un nombre considérable d'étudiants de notre section, l'Éternelle E

 

En premier lieu, nous aimerions faire le point avec le commentaire de l’étudiante de deuxième année. Quand elle écrit que « le but ultime des initiations c'est de gagner des coupes, right? Eh bien tu ne peux tout simplement pas en gagner s’il n’y a pas au moins trois ou quatre filles dans ta section qui se mettent en brassière pratiquement toute la semaine », nous tenons à mentionner que notre section a remporté La Maudite sans qu'il n'y ait de filles qui se dénudent. On ne peut répondre des autres années, mais parfois il faut reconnaitre que la motivation et l'esprit d'équipe lors des épreuves peuvent faire gagner une équipe. En ce qui concerne la pression sociale, nous avons bien au contraire remarqué que nos boosters, les membres de l'AED, les initiés et les autres étudiants qui ont participé ont fait preuve de respect et de maturité. Dès qu'un étudiant n'était pas à l'aise à faire quoi que ce soit, des responsables étaient à l'écoute et prêts à corriger la situation (d'ailleurs un grand merci pour le contrôle des cellulaires). Le refus de certains de boire était respecté et n'était pas remis en question. Ainsi, les épreuves étaient explicitement facultatives. 

 

C'est ce que l'étudiante de première année, qui a directement participé aux initiations, semble partager comme avis, et nous trouvons qu'elle a calqué très justement la réalité.  

 

En deuxième lieu, nous croyons qu'il est injuste de parler d'une « culture du viol » aux initiations d'après nos impressions. Le respect était profondément ancré dans l'esprit de la vaste majorité des participants. Ceci ne se résumait pas qu'à des slogans qu'on répète, mais c'était aussi une valeur que tenaient à cœur tous les organisateurs et tous ceux qui nous ont permis d'avoir une folle semaine. On pouvait le voir par l'attention que ceux-ci portaient à tous et aux comportements à risque (longue mémoire à LA trompette, nos oreilles ne l'oublieront pas). D'après ce que nous avons pu entendre, il n'y a pas eu de dérapages, mis à part quelques individus qui ont trop bu. Donc, parler d'une culture qui encourage le viol est un peu trop fort pour décrire nos initiations (nous restons par contre conscients d'autres cas ailleurs et nous encourageons la campagne de prévention de telles situations).  

 

Finalement, nous aimerions dire que le contexte importe quant aux paroles qui sont dites, criées et hurlées. En effet, elles sont absolument inappropriées dans presque tous les contextes de vie, mais les initiations, c'est une exception, c'est un évènement unique dans la vie de chacun, c'est une semaine pour être autre que le soi habituel et former des amitiés. Rien des initiations ne se ferait en contexte ordinaire : que ce soit boire dès le matin, porter un chandail avec un nom absolument déplacé, hurler au point d'être incapable de commander un déjeuner Chez Valère, manger un melon d'eau parterre, etc. Nous aurons bien le temps de parler du droit international privé en ce qui concerne les successions, mais parfois, il faut se « lâcher lousse » et se permettre de parler de sexualité librement. Il ne faut pas oublier que ces chansons et répliques ne visent personne en particulier et n'ont pour but que de donner vie au fantasme de briser les tabous sexuels, sans jamais se prendre au sérieux. Certes, la qualité artistique de ces élans lyriques est à discuter et ils gagneraient à être plus subtils en laissant l'esprit tordu des étudiants ivres les compléter, mais il ne s'agit pas d'une dissertation analytique de Matante Germaine ici. D'ailleurs, cette envie de simplement briser un interdit, celui de parler de sexualité comme l'on parle de la ventilation du pavillon Jean-Brillant dans le simple but de rire, traverse les siècles et frappe les gens les plus respectables : Homère, Voltaire, Gary, Frisch, Müller et bien d'autres n'y font pas exception. Que dire de Rimbaud et Verlaine qui ont composé le Sonnet du Trou du Cul

 

Malgré les nuances que nous ajoutons, nous appuyons l'effort de faire prendre conscience aux étudiants de l'importance du respect, du consentement et de la triste réalité qui frappe certaines institutions. Merci à tous ceux qui ont contribué aux articles, aux initiations et aux comités qui sensibilisent la population étudiante à ces réalités. 

 

 

Lettre ouverte 

ANONYME 

 

J’aimerais commencer cette lettre ouverte en déclarant que les initiations du mois passé m’ont permis de tisser des liens auprès de ceux qui seront mes collègues pendant les trois prochaines années à la Faculté. Elles m’ont même permis, ou du moins m’ont aidé, à me faire des connaissances qui, j’en suis sûr, me seront fort enrichissantes durant et au-delà de mes trois années au baccalauréat. Bref, je n’ai personnellement rien à redire sur les initiations en ce qui concerne leur apport à l’intégration.  

 

Cela étant dit, la réflexion critique sur l’initiation par l’équipe du Pigeon Dissident la semaine dernière m’a ouvert les yeux sur la teneur déplorable de certains de nos comportements dans le cadre de ces initiations. Je l’avoue, cet inconfort s’est carrément transformé en sentiment de honte lorsque j’ai vu l’histoire couverte dans l’édition du samedi de La Presse.  

 

Et pas juste parce que c’est dans La Presse. Je me suis mis à penser à ce qui s’était passé, cette semaine-là. Dans les faits, je ne suis coupable de rien de plus que d’avoir chanté. Comme plusieurs de mes collègues, j’ai initialement froncé des sourcils à l’écoute de certaines de ces chansons que l’on nous encourageait à apprendre par coeur et crier à tue-tête en raison de leurs propos carrément dégradants pour la femme. Je m’imagine ensuite hausser les épaules, me dire que « c’est pas si pire que ça, y’a même des filles qui chantent » et de les aboyer à mon tour.  

 

Je me souviens qu’un collègue m’a fait remarquer à la blague, à la vue de tout ce spectacle, qu’il était drôle de se dire que tous ces gens autour de nous (et l'on s’incluait dans le lot) étaient de futurs juristes. À bien y repenser, ce n’était pas vraiment drôle. Et ce n’est pas vraiment drôle de se dire que ceux qui seront responsables de faire évoluer le droit et de se battre pour la justice n’hésitent pas à participer à l’objectification de la femme. Considérant la longue marche vers l’égalité homme-femme toujours inachevée, c’est même plutôt pathétique et manifestement arriéré.  

 

Les initiations sont une belle façon de s’amuser et d’apprendre à connaitre ses collègues autour d’une ou (bon, OK) plusieurs bières si le coeur nous le dit. Cet objectif d’intégration n’est-il pas atteignable sans une myriade de refrains sexistes? Le moment est parfait pour se regarder dans le miroir et se poser la question. Sans être un fan fini de Justin Trudeau, son because it’s 2016 m’apparait ici drôlement de mise.  

 

 

La culture victimaire 

par Jad Elmahboubi 

 

Dans l’incendie qu’est la vie, seules nos larmes et celles des autres semblent pouvoir nous rafraichir. Feignons de les considérer émouvantes, mais ne nous leurrons guère : ce sont des larmes de crocodile. Au palmarès des causes de la décadence occidentale, la culture de la victime rafle la palme. Seules des fouilles archéologiques extrêmement poussées permettraient de trouver dans l’Histoire une civilisation qui, presque par ennui, affabule sur des scénarios inénarrables. Nous sommes passés d’un monde rechignant à admettre le concept de droit inviolable à un autre qui se refuse à remettre en question toute limite à la liberté, notamment en ce qui a trait aux retombées de cette dernière. Au cœur de l’œil du cyclone, une œillère nous obstrue la vue, nous prohibant de constater que nous baignons dans la lumière.  

 

L’État de droit a enfanté d’une société pour laquelle des concepts tels que « devoir », « responsabilité » ou encore « travail » sont à ce point énigmatiques qu’elle en vient même à douter de leur existence. La progéniture est vraiment des plus bâtardes. On pourrait presque identifier dans cette perception une vision solipsiste de la vie : rien n’existe en dehors de ce en quoi je crois (ou veux croire). L’accent est intarissablement mis sur la liberté individuelle et les droits de la personne. Pourtant, c’est tout juste si on mentionne la présence nébuleuse de responsabilités, de choix et de conséquences subséquentes. La société se doit à la fois de pourvoir aux desiderata de tout un chacun et de recevoir le blâme lorsque les individus échouent dans leurs entreprises. À travers ses normes, elle serait aussi bien l’expression de la volonté populaire à laquelle il faudrait se plier, qu’une force mystérieuse et néfaste pour l’individu qui le conduit contre son gré dans le chemin du malheur duquel il ne saurait se détourner. Ce serait à mourir de rire si ce n’était que de la fiction; hélas cette farce dépeint l’État-providence. La notion intemporelle de pression sociale n’a jamais été autant décriée qu’aujourd’hui, alors même que les droits individuels sont au summum de leur triomphe et qu’ils n’ont jamais été aussi largement partagés.

 

Céder à la pression sociale ne constitue pas immanquablement la preuve d’une grande faiblesse. Je ne crois pas tomber dans le piège des généralisations abusives en affirmant que nous avons tous, à un moment ou un autre, trahi notre être en agissant aux antipodes de nos désirs et principes en raison de l’influence du groupe. Le besoin de reconnaissance sociale est immanent à l’être humain. J’y ai cédé, j’y cède et j’y cèderai de nouveau. Bien que je sois d’avis qu’il faille combattre ce mauvais penchant, je considère que flancher épisodiquement n’est pas en soi une bourde irrémissible. Par contre, j’estime qu’il faut véritablement avoir un culot démesuré et être dénué de vergogne pour faillir à ses valeurs et déléguer la faute à autrui. La liberté est indissociable de la responsabilité. En cette ère marquée par le règne du pathos, la raison doit faire preuve de mutisme lorsqu’elle ébranle la sensibilité. À entendre certains, l’influence de la société serait une force coercitive à mettre sur le même plan que les mesures décrétées par certains régimes dictatoriaux, rien de moins. Le bouc émissaire est toujours recherché par les brebis égarées. 

 

Passons maintenant brièvement aux initiations. Ceux qui s’offusquent de l’hypersexualisation sont les mêmes qui jérémiadent intarissablement dès qu’il est question de pudeur ou de tradition, répugnant à admettre que ce phénomène n’est pas la conséquence du patriarcat, mais qu’il est consubstantiel à la Révolution sexuelle. Ils ont abattu l’Église et la religion, mais se plaignent de l’omniprésence de la sexualité dans la société moderne. Le ridicule ne tue pas, mais devrait. Je rappelle qu’en les temps honnis du patriarcat, l’hypersexualisation était inexistante. Sur le plan de la moralité, on peut défendre cette tendance sociale. Cependant, a-t-on réellement le droit de se plaindre des effets d’une idéologie qui n’est que la conséquence logique des moqueries incessantes contre la tradition? Cette déresponsabilisation n’est pas sans lien avec le narcissisme ambiant auquel plus personne n’échappe, même ceux ayant une faible estime d’eux-mêmes. Le monde entier est responsable de nos difficultés, car il est devenu impensable de reconnaitre que nous avons fauté, nous qui sommes à l’avant-garde de l’évolution. Le cri d’orgasme des scientifiques est audible à des kilomètres à la ronde. Le matériau le plus solide du monde n’était ni le diamant, ni le Q-carbone, mais la tête dure des progressistes remplie de certitudes absolues. Quand bien même nous plierions-nous à leurs doléances indénombrables, soyez assurés que nous n’aurions pas la paix pour autant; leurs arguments spécieux cachent leurs motivations véritables, indicibles, cachées. Ils ne servent en effet pas à autre chose qu’à justifier leur besoin de commisération. Au concept marxiste de besoins artificiels, il convient d’ajouter celui de problèmes artificiels. Dans une société vivant dans un luxe sans pareil, il est difficile de justifier l’insatisfaction constante ressentie par beaucoup. Les nouveaux moralistes n’ont guère trouvé mieux que de déblatérer sur des bagatelles pour les transformer en tragédies grecques. Hélas, contrairement aux histoires de l’Antiquité, le dénouement de leurs scénarios n’est pas leur mort, mais un sempiternel pleurnichage. Prenez garde mes amis. Les sirènes que vous entendez ne sont pas celles de l’ambulance qui vient vous porter secours, mais plutôt celles des tréfonds infernaux qui, par leur chant envoutant, vous invite à plonger tête première dans le fleuve Léthé et étancher votre soif. L’eau verte entrainera votre amnésie et vous oublierez tout, à commencer par le fait que vous êtes le principal responsable de votre mésaventure. N’espérez pas atteindre ainsi la plénitude. 

 

Je ne doute pas que la majorité de ceux qui s’offusquèrent contre les débordements aux initiations soit emplie de bonnes intentions. Cependant, je ne peux que demeurer perplexe et m’interroger sur l’impact du culte de la victime. Le viol implique une absence de consentement, c’est même le critère fondamental de ce dernier. Dans le cas présent, les élèves ont participé aux activités de leur propre chef, en pleine connaissance de cause et en l’absence de toute force contraignante. N’est-ce pas désensibiliser les gens que de faire un amalgame qui n’a pas lieu d’être entre le viol (ou sa culture) et les activités qui eurent lieu à la Faculté? Accomplir une action et la regretter par la suite ne suffisent pas pour être disculpé?  

 

Mon opinion est certes partielle et limitée, n’ayant pas été présent aux initiations. D’aucuns voudront dire que j’ignore tout de la pression sociale exercée lors de celles-ci et que je ne saurais par conséquent rendre compte d’un avis équilibré sur la question. Ils ont peut-être raison. Je tiens à leur rappeler cependant que nul n’était tenu de se rendre aux initiations et que les organisateurs ont suffisamment insisté lors des invitations (et je suis persuadé qu’ils ne l’ont fait que davantage lors des activités) pour réaffirmer l’importance de l’assentiment. On semble presque reprocher aux autres leur inaptitude à lire dans nos pensées. Les initiations jouissent tout de même d’une certaine réputation, il est quasi inconcevable que quelqu’un s’y soit rendu en ignorant tout de ce qui l’attendait.  

 

J’oserai ajouter que, quand bien même les reproches adressés à la société seraient fondés, je ne changerais pas ne serait-ce qu’une lettre de ce texte. En effet, je demeure persuadé qu’aucun arbre ne saurait pousser grâce aux larmoiements de l’apitoiement, aussi nombreux fussent-ils. Il n’y a guère de mot plus éloigné de l’accomplissement que la victimisation, qui sape les forces morales de l’individu et l’invite à se complaire dans sa souffrance. C’est la compétition du malheur; le plus affligé (ou celui qui prétend l’être) s’attire aussitôt la compassion des autres. Le gagnant est le perdant. Il ne s’agit pas de nier l’injustice, mais plutôt de la combattre. Seuls le travail et le développement personnel permettent de s’affranchir de la douleur, l’appel à la pitié ne le pourra jamais. Que ceux qui se noient dans leurs larmes cessent de blâmer la pluie, et apprennent à nager. 

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