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Croisades : entre mythe et réalité

19/10/2016

 

« À tous ceux qui partiront, s'ils viennent à perdre la vie en cours de route, que ce soit par voie de terre ou par voie de mer, ou en combattant les païens, la rémission de leurs péchés leur sera aussitôt accordée. C'est investi par Dieu que j'accorde ainsi ce don à ceux qui partiront » 

(Extrait du discours d'Urbain II selon Foucher de Chartres) (1). 

 

Depuis plusieurs années, le terme croisade a acquis une grande visibilité médiatique, probablement en raison de la situation actuelle caractérisée par une résurgence du phénomène religieux. Les croisades ont eu aussi une tribune cinématographique avec le film de Ridley Scott sorti en 2005 intitulé Kingdom of Heaven. Au-delà des images d'Épinal, je propose de prendre une certaine distance afin de comprendre le phénomène des croisades dans toute sa complexité. 

 

Genèse de la Première croisade 

D'entrée de jeu, il faut mentionner que le terme croisade est postérieur aux évènements que les historiens qualifient de croisades. En effet, bien que les participants à ces expéditions ont été qualifiés de croisés très tôt par les contemporains, l'expédition, quant à elle, a été qualifiée de passage par ces derniers. Le qualificatif de croisade est apparu vers le XVe siècle, donc bien après la fin des croisades.   

 

La croisade est la fille de deux concepts importants dans l'Europe chrétienne du XIe siècle : la doctrine de la guerre juste et les pèlerinages pénitentiels. La doctrine de la guerre juste prévoyait qu'une guerre est juste si elle est faite pour se défendre, récupérer des territoires perdus ou réparer un préjudice. De plus, il faut qu'une autorité légitime conduise cette guerre, et dans l'esprit de l'époque, il s'agissait des autorités religieuses ou politiques. Les pèlerinages pénitentiels ont connu un essor important à l'époque et ils consistaient en des pèlerinages vers des lieux importants de la Chrétienté (Rome, Saint-Jacques-de-Compostelle ou Jérusalem) afin de racheter ses fautes. Autrement dit, des particuliers ayant manqué à leurs obligations de chrétiens accomplissaient ces pèlerinages afin d'obtenir la rémission de leurs péchés.  

 

Le bassin méditerranéen de l'an 1095 était divisé entre trois acteurs principaux : la Chrétienté latine, l'Empire byzantin orthodoxe et le monde musulman. En 1054, le grand schisme a scellé la rupture entre le monde catholique et le monde orthodoxe. En 1095, le pape Urbain II a prêché la croisade lors du concile de Clermont et l'objectif principal était la libération de Jérusalem, lieu saint premier de la Chrétienté, du contrôle des musulmans. L'objectif secondaire était de venir en aide à l'Empire byzantin qui avait perdu des territoires en Anatolie au profit des Turcs seldjoukides afin de favoriser éventuellement la réunion des Églises latine et orthodoxe. On voit donc derrière ces deux objectifs la volonté pontificale de prééminence. Un certain engouement pour l'appel de Clermont s'en est suivi auprès des habitants des différents royaumes et principautés de la Chrétienté latine. Dans les mois suivant l'appel de Clermont, plusieurs grandes expéditions ont été planifiées par de grands seigneurs et se sont mises en route vers le Proche-Orient (2) via l'Empire byzantin. Le résultat de la Première croisade a été la conquête de la côte syro-palestinienne par les croisés. 

 

Les croisades du XIIe siècle 

La principale conséquence de la Première croisade, terminée en 1099, a été la création de quatre États au Proche-Orient par les croisés : le royaume de Jérusalem, la principauté d'Antioche, le comté de Tripoli et le comté d'Édesse (3). Entre 1099 et 1145, ces nouveaux États se sont consolidés et, conséquemment, sont devenus des acteurs de l'échiquier régional. Corollairement, des échanges diplomatiques, économiques et culturels se sont noués entre ces États et leurs homologues musulmans. Il faut noter que durant cette période, les États latins d'Orient ont profité de la fragmentation politique de leur voisinage musulman afin de s'imposer en acteurs incontournables dans la région. Ainsi, il est arrivé que des seigneurs musulmans sollicitent l'aide des États croisés contre d'autres seigneurs musulmans. Toutefois, ce contexte favorable aux États latins d'Orient n'a pas duré, car un mouvement ayant pour objectif la reprise de territoires aux États croisés a commencé à se former au sein du monde musulman proche-oriental. En 1145, le comté d'Édesse est tombé; cet évènement a déclenché la Deuxième croisade (1145-1149). La Deuxième croisade, contrairement à la Première, a été organisée par les deux souverains les plus importants de la Chrétienté, soit le roi de France et l'empereur du Saint-Empire romain germanique. L'objectif de cette croisade était de prendre Damas, mais sans grand succès. Le début des années 1170 voit l'ascension d'un chef de guerre musulman nommé Saladin. En effet, ce dernier, qui a pris contrôle de l'Égypte, a commencé à étendre son influence sur une bonne partie du Proche-Orient musulman, encerclant ainsi les États latins d'Orient. En 1187, Saladin a pris Jérusalem : cet évènement a été le catalyseur dans le déclenchement de la Troisième croisade en 1189. La Troisième croisade est caractérisée par l'implication du roi d'Angleterre, du roi de France et de l'empereur romain germanique et par des résultats mitigés.  

 

Hybris et Némésis 

Les deux mots grecs indiquant la présente section résument bien le XIIIe siècle dans l'histoire des croisades : chaque démesure (Hybris) rencontre sa mesure (Némésis). Après la Troisième croisade, la perte de Jérusalem est scellée, mais les États latins d'Orient ont conservé le littoral syro-palestinien. À la fin du XIIe siècle, une inflexion s'est produite dans la logistique de la croisade, en ce sens que la papauté veut désormais s'occuper de la promulgation, de la prédication et de l'organisation de la croisade (4). Dans l'histoire des croisades, la Quatrième (1204) a opéré un changement important. En effet, bien qu'initialement l'objectif était la vallée du Nil, un jeu de circonstances a eu pour effet de détourner la croisade, chapeautée par la République de Venise, vers Constantinople, la capitale de l'Empire byzantin. Le résultat de ce détournement a été la mise à sac de Constantinople par les croisés. Si la Première croisade a une motivation essentiellement religieuse, le détournement de la Quatrième croisade vers Constantinople a renversé la prémisse initiale, et a contribué à faire de la croisade un outil pouvant être utilisé par la papauté et les États séculiers pour justifier une lutte contre leurs ennemis intérieurs comme extérieurs. L'idée de croisade comme outil a donc permis l'élargissement géographique des expéditions militaires vers d'autres régions que le Proche-Orient. Plusieurs exemples ont illustré cette idée de croisade-outil : la croisade contre les Albigeois dans le midi de la France, les croisades baltiques, les appels du pape à la croisade contre Frédéric II du Saint-Empire. L'idée de croisade-outil a entrainé une perte de légitimité de la croisade au sein de la Chrétienté et plusieurs critiques des fondements de la croisade ont vu le jour (5). Parallèlement à ces critiques de fond, les ressources engagées pour de telles expéditions ont suscité des diatribes au sein des États séculiers, car on estime que les ressources limitées disponibles seraient plus utiles pour les intérêts domestiques.  

 

Malgré ces critiques, le XIIIe siècle peut être considéré comme l'apogée des croisades que ce soit par le nombre d'expéditions organisées ou par l'intégration de l'idée de croisade dans la vie des croyants (6). Ce nombre élevé d'expéditions ne doit pas nous faire occulter les relations économiques qui se sont nouées entre l'Europe chrétienne, les États latins d'Orient et le Proche-Orient musulman. En effet, le XIIIe siècle a vu l'installation d'échanges commerciaux importants à travers la Méditerranée et les États latins d'Orient étaient très bien situés pour être les intermédiaires entre l'Europe chrétienne et le Proche-Orient musulman. Les cités marchandes italiennes comme Venise, Pise ou Gênes ont grandement profité de ce phénomène. Toutefois, à partir de 1250, deux évènements ont illustré que le temps jouait contre les États latins d'Orient : les invasions mongoles et l'arrivée au pouvoir en Égypte des Mamelouks (7). Concernant les invasions mongoles, il faut rappeler que les conquêtes de Gengis Khan ont redessiné la carte géopolitique eurasiatique et ses successeurs ont continué ce dessein en poussant les conquêtes jusqu'au Proche-Orient. Cette poussée a désorganisé les routes commerciales de la région qui avant trouvaient leur point d'arrivée au littoral syro-palestinien, causant ainsi un déclin économique pour les États latins d'Orient. L'arrivée au pouvoir des Mamelouks en Égypte a changé la donne pour les États latins d'Orient, parce qu'ils vont être très agressifs après avoir repoussé la menace des Mongols. En 1291, la chute d'Acre aux mains des Mamelouks a sonné le glas de l'existence des États latins d'Orient. Un chapitre s'est donc refermé dans l'histoire du Moyen Âge.  

 

Conclusion 

Que faut-il retenir du phénomène des croisades? D'abord, les croisades furent un mouvement qui a structuré l'histoire du Moyen Âge pendant environ deux cent ans. Durant ces deux siècles, la croisade a subi de profondes transformations par rapport à la prémisse initiale. Deuxièmement, la dimension religieuse des croisades, bien que centrale dans la justification de ces dernières, n'en constitue pas l'unique aspect. Les motifs politiques, diplomatiques ou économiques ne sont donc pas à négliger, surtout pour les croisades-outils du XIIIe siècle. Troisièmement, les croisades n'ont pas empêché les échanges économiques, culturels et scientifiques entre les chrétiens et les musulmans. Pour clore cet article, je donnerai la parole à Steven Runciman, historien britannique des croisades qui a écrit ceci à propos de son objet d'étude : « On y vit tant de courage et si peu d'honneur, tant de dévotion et si peu de compréhension. » (8) 

 

 

(1) Document se trouvant dans Jean Flori, Prêcher la croisade : XIe-XIIIe siècle, Communication et propagande, Paris, Perrin, 2012, p. 399-400. 

(2) Par Proche-Orient, il faut entendre l'ensemble géographique qui s'étend de la Mer méditerranée jusqu'au Golfe persique et qui comprend l'Égypte. 

(3) Dans l'historiographie, on les appelle les États latins d'Orient. 

(4) Jean Flori, op.cit., p. 184. 

(5) Voir Martin Aurell, Des Chrétiens contre les croisades, Paris, Fayard, 2013. 

(6) Christopher Tyerman, God's war: A New History of the Crusades, Londres, Penguin, 2007, p. 715. 

(7) Ibid

(8) Histoire des croisades, t.2 : 1188-1464, Paris, Tallandier, 2013, p.394. 

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