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La bière est amère

Du 29 août au 2 septembre dernier s’est déroulée l’édition 2016 des initiations de notre Faculté de droit. Chapeautée par l’Association des étudiants en droit, les initiations, c’est neuf juges, des boosters dans chaque section, et près de quatre cent nouveaux étudiants. On y fait plusieurs activités ludiques, des activités pour découvrir la Faculté et découvrir ceux avec qui l’on entreprend de traverser le droit canadien, à pied. 

 

Les initiations, c’est un sujet sulfureux. Il est difficile d’en parler objectivement, surtout lorsqu’on est passé par là, surtout lorsque l’on aime ça. Avouons-le, nous avons été nombreux à rire dans notre barbe en voyant le tollé médiatique soulevé par la fameuse « liste de défis » de l’UQO plus tôt ce mois-ci. S’ils savaient seulement ce que nous faisons ici. Mais, réflexion faite, nous ne croyons pas que cela soit dans l’intérêt du public de révéler le contenu détaillé de nos initiations. 

 

Or, dans l’optique où c’est notre faculté qui les organise, dans l’optique où nous voulons qu’elles nous représentent, nous devons tout de même soulever un élément très délicat qui nous a frappés lors des initiations ultérieures et, encore cette année, lorsque le chemin était montré à de nouveaux étudiants : nous perpétuons la culture du viol et banalisons la sexualité. 

 

Malgré tous les efforts déployés, et ils ne sont pas seulement symboliques, citons la fameuse campagne « Sans oui, c’est non » et les nombreux messages des organisateurs, il demeure certains archaïsmes profondément dérangeants qui échappent souvent au contrôle de tous les acteurs. Ils se manifestent par des chansons dégradantes, des slogans au gout très douteux, et nul besoin d’être prude ou pudibond pour l’observer, qu’on se le dise. 

 

Quand on entend encore chanter « à Laval, les filles avalent » ou « Ottawa, y sucent même pas » (référence aux universités du même nom, ici), ou encore l’intégralité de la fameuse Matante Germaine où l’on va se faire « sucer la graine », il y a de quoi être rebuté. Disons-le, personne n’ignore ces réalités. Nous savons tous ce qu’est la sexualité et nous ne disons nullement que la vivre pleinement est un mal. Mais faut-il pour autant en faire quelque chose d’aussi banal? D’aussi déconsidéré et facile? 

 

Le plus dérangeant avec ces chansons, c’est qu’elles déconsidèrent surtout la femme en la montrant comme un vulgaire objet, facile et docile, utile et bonne uniquement à amuser des phallus. Nous croyons fermement que nous ne pouvons plus tolérer un tel état de fait. Tout cela est mal, même si nous rions, même si nous chantons à tue-tête. 

 

Et le problème ne se limite malheureusement pas qu’à l’objectification de la femme. Réalité trop souvent ignorée, les répercussions de la culture du viol et de la banalisation de la sexualité sur les hommes sont également inquiétantes. Une pression sociale analogue tendant vers l’hypermasculinité encourage effectivement plusieurs étudiants à accepter de poser ou de subir des comportements sexuels déplacés, chose que l’on ne peut que dénoncer. 

 

Que faire, toutefois? Nous ne croyons pas que désigner un coupable soit la meilleure fin possible pour ce texte. Il convient d’ailleurs de saluer les efforts de l’association des étudiants en droit et la qualité de l’organisation qu’elle a offerte cette année. Clairement, ce n’est pas là que le problème réside, et nous ne tentons pas ici de faire tomber des têtes. 

 

Nous tentons plutôt de vous, de nous, tendre un miroir dans lequel nous devons nous confronter et nous demander si c’est vraiment là l’image que l’on veut avoir de nous-mêmes. On se balance bien de ce que pensent les autres, en dehors de ces murs, mais nous sommes d’avis qu’il y a ici un sérieux examen de conscience à faire, pour nous-mêmes. 

 

Nous ne pouvons pas tolérer des paroles, des actes, des comportements entre nous que nous réprouvons autrement ailleurs, dans un autre contexte. Nous devons être cohérents. Il n’y a pas de coupables ici. Ce ne sont pas les organisateurs. Ce ne sont pas les participants. Les coupables, c’est vous, c’est nous, c’est chacun d’entre nous pris isolément qui accepte par son silence de cautionner que des idéaux aussi distants de ce que nous défendons soient perpétués. 

 

Pour que ça change? Il faut se taire lorsqu’un d’entre nous entonnera Matante Germaine où dira « Tu nous délaisses » à un de ses collègues. Il faut prendre la mesure de nos paroles; elles sont l’extension et le reflet de notre pensée. 

 

Le Pigeon Dissident prend la parole. Faites de même! 

L’équipe du Pigeon dissident 2016-2017 trouvait pertinent d’aborder de front l’enjeu de la culture du viol dans notre Faculté étant donné l’importance d’opérer un changement de mentalité. Ceci étant, nous reconnaissons la pertinence des initiations qui ont encore une fois cette année accomplis leur but de forger une camaraderie au sein de la Faculté. L’organisation est excellente, la présence est forte et le plaisir se fait sentir. Il faut toutefois convenir que plus d’étudiants seraient intéressés à y participer et, surtout, s’y sentiraient plus à l’aise en l’absence de certains des éléments discutés plus haut. Les changements nécessaires pour en arriver là n’auront lieu que si les étudiants osent faire part de leurs opinions. C’est pourquoi le Pigeon invite les étudiants à lui communiquer leurs opinions, quelles qu’elles soient, pour qu’elles puissent être diffusées dans nos prochaines éditions. 

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Pour mieux comprendre les manifestations de la culture du viol et de l’hypersexualisation aux initiations, le Pigeon dissident a demandé à deux étudiantes de partager leurs observations à ce propos. 

 

Étudiante de 2e année au baccalauréat en droit : 

Le but ultime des initiations c'est de gagner des coupes, right? Eh bien tu ne peux tout simplement pas en gagner s’il n’y a pas au moins trois ou quatre filles dans ta section qui se mettent en brassière pratiquement toute la semaine. Tu ne peux pas gagner si, pendant la danse du jeudi, il n’y a pas encore des filles qui font semblant de se faire rider par des gars en brassière... C'est juste que c'est tellement valorisé d'enlever son chandail et ses pantalons que même moi, et je me considère assez classy, des fois je me sentais mal de pas le faire ou de pas encourager des filles à le faire pour faire gagner ma section. 

 

Il n’y a pas vraiment d'activités comme ce qui s'est passé à l'UQO, où c'est expressément dit que tu dois te déshabiller. C'est juste que tu te sens presque obligé de le faire pour faire partie de la gang. Et, t’sais, les filles qui gagnent les camisoles des juges à la fin de la semaine, c'est celles qui étaient le moins habillées toute la semaine 

On dirait que cette culture est tellement ancrée que c'est difficile de la critiquer, parce que justement ce n’est pas écrit explicitement sur un bout de papier qu'il faut se mettre toute nue, c'est juste vraiment trop valorisé. Et si tu veux le moindrement gagner, tu n’as pas le choix. 

 

Par exemple, la section A ne gagne jamais les coupes, right? C'est vrai que d'habitude, il n’y a pas beaucoup de monde qui participe, alors c'est compréhensible. Mais c'est aussi le fait qu’il n’y a personne qui se déshabille. Cette année, il y avait autant de monde que dans les autres sections qui participaient, on criait aussi fort, voir plus fort! Mais il n’y avait pas de seins… C’est juste qu’il y a une très grande corrélation entre le nombre de brassières et les coupes. 

 

Étudiante de 1re année au baccalauréat en droit : 

Les boosters, toutes sections confondues, étaient vraiment super. On se sentait soutenu, encouragé et inclus. On avait envie de participer, mais en même temps le « Sans oui c'est non » s'est bien rendu : personnellement je ne me suis jamais sentie « forcée » de participer à des activités si je n'avais pas envie. 

 

Concernant l’objectification de la femme et l’hypersexualisation, c’est vrai qu’on se mettait souvent en chest ou qu’on m’a demandé de frencher un gars pour impressionner les juges. Mais, personnellement, je n’ai pas trouvé que c'était si déplacé, puisque je n’avais pas l'impression que si je refusais, vous m'auriez jugé ou rejeté. Je pense qu'on avait juste envie d'avoir du plaisir, et ce que je retiens des initiations, c'est clairement pas qu'on devait enlever notre t-shirt pour la danse. On peut même le voir comme un mouvement « libérateur », pour montrer que les filles peuvent être à la fois wild et studieuses, mais bon c’est peut-être un peu poussé. En plus, c'était surtout un effet de gang : on le faisait ensemble, c’était vraiment un truc de groupe. Puis on est jeunes, so let's be crazy. Mais c'est ça, comme je disais, l'hypersexualisation, c'est vraiment pas ce qui m'a marqué des initiations. Comparé à ce qu'on entend ailleurs, je trouve que nos initiations étaient plutôt basées sur la gang, pour rassembler tout le monde. On se sentait pas rabaissées (en tout cas pour moi), ou que notre corps était utilisé. 

 

Pour consulter le communiqué de presse de l'AED publie un communiqué en réponse à l'article « La bière est amère »

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