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Le Grand Large

24/08/2016

 

Le 23 juin 2016, les Britanniques ont participé à un référendum historique afin de décider si leur pays devrait ou ne devrait pas sortir de l'Union européenne. Le lendemain, une onde de choc a balayé les médias: le camp du out a gagné avec 51,9 % des voies. Toutefois, un référendum n'a qu'un rôle consultatif, c'est-à-dire qu'il ne lie pas juridiquement les acteurs politiques. De ce fait, le navire Grande-Bretagne doit naviguer sur des mers houleuses avant de parvenir à une sortie de l'Union européenne. Le résultat du référendum du 23 juin 2016 doit se comprendre selon une dichotomie ayant structuré l'histoire de la Grande-Bretagne, c'est-à-dire entre une politique du grand large pour reprendre les mots de Winston Churchill et une politique continentale. Le but de cet article est donc d'expliquer cette dialectique qui a traversé l'histoire des relations internationales de la Grande-Bretagne. Nous allons commencer notre récit au 18e siècle avec la guerre de Sept Ans pour le terminer à aujourd'hui.

Entre l'Océan et l'Europe: 1756-1914

En 1756, la guerre de Sept Ans a éclaté et elle a opposé principalement la Grande-Bretagne à la France1. D'autres acteurs ont participé à ce conflit d'ampleur mondial: l'Autriche, la Russie et l'Espagne du côté de la France, la Prusse du côté de la Grande-Bretagne. Le conflit était d'ampleur mondiale en raison des théâtres nord-américain, antillais et indien des opérations. Sur ces théâtres, la France et la Grande-Bretagne se sont affrontées parce que ces deux puissances y possédaient des territoires. De 1756 à 1757, la Grande-Bretagne a privilégié le théâtre européen en raison des intérêts dynastiques du roi Georges II en Allemagne du Nord. En effet, Georges II en plus d'être roi de Grande-Bretagne était aussi le prince de l'électorat d'Hanovre en Allemagne du Nord2. Toutefois, après 1757, la politique britannique s'est recentrée sur les théâtres extraeuropéens. Ce recentrage conjugué à d'autres événements a conduit à une victoire britannique, victoire consacrée par le traité de Paris de 1763. Une des principales conséquences de cette guerre était le début de la suprématie navale britannique, suprématie qui a structuré les relations internationales jusqu'à la Première Guerre mondiale. 

La Grande-Bretagne s'est opposée fermement à Napoléon en raison de la tentative de ce dernier de créer un bloc continental fermé au commerce britannique. Le projet de Napoléon s'est notamment illustré par le blocus continental en novembre 1806, c'est-à-dire la fermeture des ports du continent au commerce britannique. La Grande-Bretagne ne pouvait pas vaincre seul Napoléon, et c'est pourquoi elle s'est alliée aux puissances européennes hostiles à la France du Premier Empire. Ici, un point central de la politique britannique envers l'Europe est à dégager: quand les intérêts maritimes et commerciaux de la Grande-Bretagne sont menacés par ce qui se passe sur le continent européen, Londres y intervient pour établir un équilibre qui lui est favorable. Avec la chute de Napoléon en 1815, une nouvelle époque dans les relations internationales débute. 

La période 1815-1900 est caractérisée par trois événements importants pour la politique étrangère britannique: l'extension des possessions coloniales, l'hostilité envers la Russie et l'unification allemande de 1871. L'extension des possessions coloniales était une des priorités de la politique étrangère britannique de l'époque. En effet, Londres voulait des territoires outre-mer pour avoir des ressources, des marchés pour écouler la production industrielle de la métropole et des points d'appui pour sa marine de guerre. Cette expansion coloniale a provoqué des tensions avec d'autres puissances européennes et notamment la France lors de la crise de Fachoda de 1898. L'hostilité envers la Russie était un élément important de la période 1815-1900, car la Russie était la rivale de la Grande-Bretagne en Méditerranée orientale et en Asie. L'unification allemande de 1871 a été un choc géopolitique sans précédent pour l'époque, en ce sens que les rapports de puissance en Europe ont été profondément modifiés. Une des conséquences de l'unification allemande sera le contentieux franco-allemand au sujet de l'Alsace-Lorraine3. Ce contentieux a forcé l'Allemagne à adopter une politique étrangère dans laquelle toutes les puissances européennes auraient besoin d'elle, mais pas de la France. Toutefois, un rapprochement franco-russe s'est produit dans les années 1890 à la suite d'un éloignement entre l'Allemagne et la Russie. Ce rapprochement est illustré par l'alliance franco-russe de 1894, événement qui aura des conséquences sur la politique étrangère britannique. En effet, la conjoncture internationale commençait à accroître la pression sur la défense des possessions coloniales de la Grande-Bretagne. De ce fait, il fallait que Londres reconsidère sa hiérarchie d'ennemis et d'alliés potentiels afin de sécuriser ses possessions coloniales et ainsi d'avoir une plus grande marge de manœuvre sur la scène internationale.

Durant la période 1900-1914, l'hostilité envers la Russie est remplacée par une hostilité envers l'Allemagne. En effet, vers 1905, la Grande-Bretagne a commencé à considérer l'Allemagne comme une plus grande menace que la Russie4. L'accroissement de la puissance navale et industrielle de l'Allemagne est ce qui explique ce changement. En 1904, l'Entente cordiale est signée entre la France et la Grande-Bretagne. Ce rapprochement anglo-français de même que l'hostilité grandissante envers l'Allemagne a conduit à la convention anglo-russe de 1907, accord scellant le rapprochement entre les deux ennemis d'hier. En somme, on peut dire que les intérêts maritimes et économiques de la Grande-Bretagne l'ont conduit à participer à la nouvelle dynamique diplomatique européenne soit celle des systèmes d'alliances. 

Les Deux Guerres mondiales (1914-1945)

En aout 1914, la Première Guerre mondiale a éclaté et la Grande-Bretagne a joué un rôle important dans cette guerre. Je laisse de côté la mécanique qui a conduit à la guerre, car j'ai déjà traité de cela dans un article précédent5. À la fin de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne a été la principale bénéficiaire du règlement de la paix, en ce sens que ces principaux objectifs sont atteints soit la fin de la suprématie économique allemande en Europe, le désarmement naval de l'Allemagne et l'extension de l'empire colonial6. 

Durant l'entre-deux-guerres, la Grande-Bretagne a privilégié le grand large au détriment d'une implication directe dans les affaires européennes. De ce fait, ce qui comptait aux yeux de Londres était qu'il y ait un était d'équilibre. Ainsi, Londres voulait éviter que l'Allemagne soit trop affaiblie par rapport à la France7. Les accords de Locarno d'octobre 1925 ont illustré la conception britannique d'un équilibre automatique dans les affaires européennes. En effet, ce traité signé entre la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, la Belgique et l'Italie voulait apporter une garantie des frontières occidentales de l'Allemagne et amener les ennemis d'hier à renoncer à la guerre pour régler leurs différends. Avec Locarno, la Grande-Bretagne a réussi à concilier deux choses: son refus d'un traité bilatéral avec la France et la volonté de la France d'obtenir des garanties sur ses frontières avec l'Allemagne8. Dans les années 1930, la Grande-Bretagne a continué à privilégier la politique du grand large; et l'Allemagne nazie a exploité les failles du système diplomatique de l'entre-deux-guerres pour accroître sa puissance. En septembre 1939, une nouvelle guerre a éclaté et la Grande-Bretagne est forcée d'intervenir.

Commonwealth ou Europe ? (1945 à aujourd'hui)

Une fois la guerre terminée en 1945, la Grande-Bretagne est entrée dans une période tumultueuse caractérisée par la décolonisation. En effet, entre l'indépendance de l'Inde en 1946 et la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997, l'ancien domaine colonial de la Grande-Bretagne s'est rétréci de manière spectaculaire. Les nombres parlent d'eux-mêmes: à son apogée en 1920 l'Empire britannique avait une superficie de 33.5 millions de kilomètres carrés pour une population de 540 millions d'habitants, et aujourd'hui les territoires confettis de l'Empire ont une superficie de 18 000 kilomètres carrée pour 340 000 habitants9. Toutefois, les liens entre les anciennes colonies et la métropole perdurent dans le cadre du Commonwealth. Le Commonwealth a été créé en 1926 pour les Dominions, c'est-à-dire le Canada, l'Australie, l'Afrique du Sud, la Nouvelle-Zélande et l'État libre d'Irlande. L'Irlande s'est retirée en 1937. Dans le cadre du processus de décolonisation, le Commonwealth cesse d'être le club des Dominions pour englober les anciennes colonies africaines et asiatiques. 

Ce retrait de la Grande-Bretagne de l'espace impérial ne s'est pas accompagné immédiatement d'un recentrage sur l'Europe. Ce recentrage s'est fait après l'échec de l'expédition de Suez en 1956, car une des principales conséquences de cet échec était une prise de conscience par la Grande-Bretagne de la perte de son statut de grande puissance10. Concernant sa politique européenne, la Grande-Bretagne était hostile à tout projet supranational; ce qu'elle désirait en revanche était une zone de libre-échange entre pays européens11. En 1957, le trait de Rome a créé la Communauté économique européenne (CEE), et la Grande-Bretagne a tenté d'y adhérer en 1963. Cette tentative s'est heurtée à un refus catégorique de la France du général de Gaulle. En effet, le général de Gaulle, devenu président de la France en 1958, voulait utiliser la CEE comme un levier pour faire de la France le pays prépondérant en Europe12. Pour De Gaulle, la prépondérance de la France en Europe serait réalisée si la Grande-Bretagne ne faisait pas partie de la CEE. La Grande-Bretagne a finalement adhéré à la CEE en 1973, et la CEE est devenue l'Union européenne en 1993. Londres a donc privilégié le continent au lieu du grand large. 

Conclusion

«Être, ou ne pas être, telle est la question», cet extrait d'Hamlet de Shakespeare résume bien la dichotomie ayant structuré l'histoire des relations internationales de la Grande-Bretagne depuis les trois derniers siècles, c'est-à-dire être pleinement européen en participant activement aux affaires du continent ou ne pas l'être afin de privilégier le grand large. Loin d'être toujours en contradiction, les intérêts continentaux et maritimes de la Grande-Bretagne peuvent parfois être imbriqués les uns dans les autres; et donc, privilégier une facette revient à paradoxalement défavoriser l'autre. Le résultat positif au profit du Brexit est loin d'être un événement spatio-temporel isolé; il est au contraire l'avatar contemporain de la dialectique continent/grand large. De ce fait, une majorité de Britanniques a considéré que les intérêts de la Grande-Bretagne seraient mieux servis par un recentrage sur le grand large.  

  1. À ce sujet voir: Edmond Dziembowski, La guerre de Sept Ans: 1756-1763, Québec, Septentrion, 2015.

  2. Il faut se rappeler qu'à l'époque, l'Allemagne comme nous la connaissons aujourd'hui n'existe pas. En revanche, il y a le Saint Empire romain germanique composé de royaumes, de principautés, de duchés et de villes libres. 

  3. Province française rattachée à l'Allemagne en 1871.

  4. Christopher Clark, The Sleepwalkers: How Europe went to war in 1914, New York, Harper Collins, 2013, p.160.

  5. Édition d'août 2015 du Pigeon dissident: Retour sur les origines de la Première Guerre mondiale.

  6. René Girault et Robert Frank, Turbulente Europe et nouveaux mondes: 1914-1941, Paris, Payot, 2004, p. 165 (coll. «Petite Bibliothèque Payot»).

  7. Ibid., p. 167.

  8. Ibid., p. 259.

  9. François-Charles Mougel, «Le Reflux de l'Empire britannique: De la puissance à l'influence (1945 à aujourd'hui)» dans Thierry Lentz et Patrice Gueniffey, dir., La fin des empires, Paris, Perrin, 2016, p.377-379.

  10. Ibid., p.387: La crise de Suez a commencé lorsque l'Égypte de Nasser a nationalisé le canal de Suez au détriment des intérêts français et britanniques. Il s'en est suivi une expédition militaire qui tournera au fiasco diplomatique.

  11. René Girault, Robert Frank et Jacques Thobie, La loi des géants: 1941-1964, Paris, Payot, 2005, p. 483(coll. «Petite Bibliothèque Payot»).

  12. Ibid., p.491

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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