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Tout ça pour ça? Vraiment?

Auteur·e·s

Jérôme Coderre

Publié le :

2 novembre 2021

Avouons-le, c’était une élection plate. Pas de grande victoire, pas de grande surprise, pas de grand revirement. Pas de grande défaite non plus. Surtout, on connaissait d’avance le résultat.  Au point où le discours semblait unanime le lendemain : « Tout ça pour ça? » Comme si les partis avaient comploté pour nous en passer une vite et refaire exactement le même coup qu’en 2019. « 618 millions pour une élection! Quel scandale! » Et si c’était simplement le prix de la démocratie?

Je comprends que ça fait partie de la game de critiquer nos gouvernements, notamment pour leur reprocher de déclencher une élection inutile; mais cela me parait toujours un peu antinomique de critiquer le fait d’avoir le droit de s’exprimer dans une élection juste, ouverte, libre, et où la plupart du temps, des enjeux de fond sur l’avenir de notre société sont débattus.

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Oui, Trudeau aurait pu se garder une gêne. Après tout, les choses se passaient plutôt bien à Ottawa depuis 2 ans. Avec l’appui du NPD, et parfois du Bloc, le Parti libéral réussissait à gouverner sans problème, fort mieux que bien des gouvernements minoritaires dans le passé.


Il est vrai aussi que cette élection avait un but, et un but seulement : offrir un gouvernement majoritaire à Justin Trudeau. Difficile de ne pas être un brin cynique en voyant nos politiciens utiliser de la sorte les lois électorales à des fins partisanes.


Surtout, on aurait facilement pu se passer du déclenchement d’une élection à fort coût en pleine vague de COVID-19. De toute façon, avec les élections municipales au Québec en novembre, celles du gouvernement provincial ontarien au printemps prochain, sans oublier les élections provinciales au Québec dans un an, les analystes politiques ne manqueront pas de travail, c’est garanti!


Tout cela est juste. En même temps, je me dis que si c’est ce que ça prend pour être dans une démocratie, je peux bien ranger mes quelques frustrations à propos d’une élection un peu hâtive. Je suis persuadé que des citoyens de bien des pays en diraient tout autant.


Une connaissance à moi, haut placée chez GardaWorld, la firme en charge, notamment, de la défense de la base militaire américaine à Kaboul, me racontait l’opération de sauvetage que l’entreprise avait dû exécuter pour éviter que ses employés meurent lors du coup d’État orchestré par les talibans. Je vous laisse imaginer les messages de détresse des gens sur place, quand l’autobus qui devait les sauver s’est fait barrer la route par une bombe tombée non loin de là…


Je comprends que ça fait partie de la game de critiquer nos gouvernements, notamment pour leur reprocher de déclencher une élection inutile; mais cela me parait toujours un peu antinomique de critiquer le fait d’avoir le droit de s’exprimer dans une élection juste, ouverte, libre, et où la plupart du temps, des enjeux de fond sur l’avenir de notre société sont débattus.


Je pense à la Russie, où le parti de Vladimir Poutine place, comme des pantins, deux candidats qui portent le même nom et qui partagent la même apparence physique que son adversaire principal, le tout pour déjouer les électeurs dans ce pays qui n’est déjà plus une démocratie depuis longtemps. (1)


Je pense à Israël, obligé de tenir 4 élections en à peine 2 ans en raison des trop grandes divisions entre les forces en présence. (2)


Je pense à l’Allemagne, pourtant un modèle de démocratie et de stabilité, où l’on retrouve malgré tout un parti populiste anti-immigration d’extrême droite – l’AfD – qui récolte plus de 10% des suffrages. J’ai beau croire que Maxime Bernier est le politicien ayant le plus progressé au Canada en 2021, je me réjouis quand même de voir que les Canadiens ont refusé de lui offrir le moindre siège au Parlement.


Je pense aussi à tous ces pays dont les dirigeants sont cités dans les Pandora Papers. Jordanie, Côte-d’Ivoire, République tchèque, Équateur et j’en passe. Ces mêmes personnes qui prétendent être élues pour guider leur peuple dans la bonne direction, pour améliorer les choses, qui sont aujourd’hui démasquées à prioriser leurs propres intérêts avant ceux des autres.


D’ailleurs, je dois me permettre d’être particulièrement déçu de voir le nom de Tony Blair, que j’admire particulièrement, aux côtés de tous ces dirigeants crapuleux. Blair est pourtant celui qui a véritablement transformé la politique britannique, en ralliant les grands principes de la gauche avec le pragmatisme de la droite pour offrir au Parti travailliste un premier gouvernement en près de 30 ans. Avec ce dévoilement d’évasion fiscale, disons qu’on repassera pour la poursuite des grands principes.


Je pense même à ce brillant livre, sorti récemment, qui dévoile le jeu des pots-de-vin de SNC-Lavalin en Lybie. Le genre de compagnie qui payait des yachts et des prostituées au fils de Kadhafi afin d’obtenir des contrats dans cette dictature du Moyen-Orient. Quel genre de contrat? Construire des armes et des prisons pour le régime… (3)


Je pense à toutes ces entorses récentes à la démocratie et je me dis que la situation ici pourrait être bien pire. Un gouvernement minoritaire réélu dans le calme, avec des partis d’oppositions prêts à collaborer, sans qu’on passe des mois à crier à la fraude électorale. En fait, c’était tellement sans histoire cette élection qu’on l’a presque déjà oubliée.


Alors oui, cette élection était peut-être de trop, mais la démocratie, elle, ne le sera jamais.