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Survol du Pigeon aux lignes de piquetage

Auteur·e·s

Judith Morin

Publié le :

27 septembre 2021

Jeudi le 23 septembre, 17h. C’est un Alexandre Flynn Simard (VP sensibilisation et mobilisation du Comité environnement de la Faculté de droit) épuisé, et surtout débordé, qui accepte, malgré ma demande formulée à la dernière minute, de répondre à mes questions concernant ses plans pour le lendemain. Quelques jours avant le 2e anniversaire de la plus grande manifestation ayant eu lieu au Québec, la situation se ressemble néanmoins.

« Le droit de la famille, ça sert à rien si on n’a plus de famille! » - Une étudiante

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Durant l’après-midi, nous avons tous et toutes reçu un courriel de Nicolas Vermeys, vice-doyen à l’administration des programmes, nous informant que « bien que l’Université appuie sans hésitation l’engagement de [ses] étudiant(e)s envers la cause de l’urgence climatique, […] les cours prévus à l’horaire ce vendredi seront maintenus ». Flynn Simard n’est pas surpris : « Oui, mon enfant, je suis d’accord avec tes élans de liberté et de vouloir t’affranchir, mais va faire la vaisselle », discours qu’il présente en analogie avec celui de la Faculté. Il affirme cependant croire en sa bonne foi, et comprend que plusieurs facteurs administratifs ont pesé dans la balance. De toute façon, l’organisation des lignes de piquetage est déjà bien établie; il ne restait qu’à confirmer leur nécessité. Flynn Simard me rassure également en ajoutant que le Comité environnement reçoit le plein support de la FAÉCUM et surtout, de l’AED, afin de faire respecter la levée de cours, appuyée à l’unanimité en A.G. spéciale.


Flynn Simard m’impressionne par son efficacité et par son aisance à naviguer le processus contestataire. Je suis décidément devant un activiste aguerri, à même de bien guider les étudiant⋅e⋅s dans les activités du lendemain. En concluant cette entrevue conviviale, mon interlocuteur tient à rappeler, au nom du Comité, qu’il est ouvert à tous commentaires, idées ou critiques, afin d’améliorer leur approche. Merci Alexandre pour cette discussion.


Pour quelqu’un qui n’a pas de cours le vendredi, je me suis trouvée assez d’enthousiasme pour aller assister, tôt le matin, au piquetage organisé à la Faculté, en compagnie de mes collègues Sophia et Thomas. Une quarantaine d’étudiant·e·s sont présent·e·s, dont la grande majorité des exécutant·e·s de l’AED. L’ambiance est conviviale et les personnes présentes m’affirment que l’organisation de l’événement est excellente. Distribution de pancartes et de café, assignation organisée aux différentes classes et pavillons, présence d’un guitariste présentant son meilleur répertoire québécois et/ou country; tous les astres sont alignés pour un piquetage réussi.


Je monte au troisième et j’y rencontre Philippe, étudiant en deuxième année, arborant fièrement un drapeau québécois sur lequel on peut lire en grandes lettres « PAYS VERT ». Il se dit très motivé, malgré l’heure matinale, à faire respecter la volonté démocratique des étudiant⋅e⋅s en droit et ne se cache pas de son aversion pour les briseurs de grève. Je le questionne à savoir s’ils s’attendent à beaucoup de résistance. « Bah non, c’est quand même juste la Fac de droit. »


Son intuition s’est avérée véridique. Je rencontre dans l’heure suivante seulement quelques contestataires. De ceux-ci, aucun n’était présent à l’A.G. spéciale.


Globalement, les étudiant·e·s venu·e·s pour assister aux cours me disent l’avoir fait par précaution. Ils appuient la levée de cours et reconnaissent la noblesse de la cause, mais sont déçus de la réponse de la Faculté qui les a forcés à se présenter, ce qui représente pour certains plusieurs heures de transport en commun.


Je monte au 4e, où on me dit qu’un réfractaire refuse de sortir d’une classe. Je rentre pour lui parler. D’entrée de jeu, il me dit que Thomas est passé tout à l’heure, mais je l’encourage à m’expliquer tout de même son point de vue. S’ensuit une conversation dans laquelle David, de son prénom, m’explique être un individualiste, et soutient que les manifestations ne sont, pour lui, que des signalements de vertu n’ayant que très peu d’impacts réels. « Pour faire le bien, il faut de l’argent. Le changement, ça se fait en allouant le capital efficacement. » Je le remercie de s’être ouvert et de nous avoir partagé son point de vue puis  lui demande s’il compte rester encore longtemps en classe :  « Peut-être le temps d’un autre chapitre. »


Du côté des professeur·e·s et chargé·e·s de cours, la réponse au vote de levée de cours est généralement positive. Je croise Frédéric Bérard qui, sans surprise, appuie pleinement les manifestants : « Connaissez-vous une cause plus importante que la survie de l’humanité, vous? », me demande-t-il. Il se dit également touché par la sincérité de ses étudiant·e·s et de leur confiance en ce qu’il qualifie de « militantisme nécessaire ». Gabrielle Cournoyer, présidente de l’AED, me fait part de la résistance de quelques dissident·e·s. En effet, un chargé de cours a tenté de donner son cours… directement à la cafétéria. Cela a bien entendu été perturbé par l’intervention rapide du Comité environnement, accompagné par leur fidèle guitariste, jusqu’à ce que le cours soit finalement suspendu. Au pavillon Claire-McNicoll, le chargé de cours Me Gérard Guay a brisé les lignes de piquetage avec quelques étudiant·e·s afin de donner son cours de droit de la famille. Également interrompu par une intervention musicale de plusieurs dizaines d’étudiant⋅e⋅s, celui-ci quitte la classe afin d’aller s’entretenir avec le vice-doyen. Dans le brouhaha, une étudiante crie : « le droit de la famille, ça sert à rien si on n’a plus de famille! » et est accueillie par de nombreuses acclamations. Je dois reconnaitre qu’elle a un excellent point.


Me Guay revient et je l’intercepte dans le corridor. Celui-ci se dit déçu de ses étudiant·e·s et considère que la levée de cours est contraire à l’enjeu climatique. Selon lui, les futur·e·s juristes à qui il enseigne ne pourront faire une différence dans la société que s’ils assistent adéquatement à leur formation. La prochaine étape? « Je m’en vais suspendre le cours, mais il ne sera pas repris et les étudiant·e·s devront s’arranger seuls pour voir la matière. »


À ces quelques exceptions près, la levée de cours et le piquetage ont eu lieu sans anicroches.