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Royal ou la violence comme fondement du droit

Auteur·e·s

Thomas Doré

Publié le :

10 décembre 2022

J’ai eu la chance d’aller voir la dernière représentation de Royal, l’adaptation théâtrale du roman de Jean-Philippe Baril-Guérard par les finissant⋅e⋅s du Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Je ne souhaite toutefois pas trop m’étendre sur un résumé de la pièce, voire du livre, que j’assumerai poliment déjà lu/vue/écoutée. Qu’il suffise de dire que le pendant théâtral du livre-dont-il-ne-faut-pas-prononcer-le-nom fut une version audacieuse mais assez fidèle de l'œuvre littéraire originale.

Le comportement des personnages dans Royal n’aurait donc rien de particulièrement choquant. La compétitivité, le désir de détruire l’autre ou celui d’amasser une fortune sont des formes d’une violence qui est le fondement même de notre société, et qui est par ailleurs généralement applaudie.

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Audacieuse, de par la variété des formes et médias utilisés, qui ont rendu l’expérience plus qu’immersive, et des choix faits en ce qui concerne les personnages (des personnages masculins joués par des comédiennes et vice-versa) et les différents moments-clés du récit (certaines scènes furent particulièrement percutantes jouées sur scène, alors qu’elles étaient peu mémorables dans le livre).


Fidèle, parce que l’essentiel du récit s’est, heureusement pour moi et pour les autres voyeur⋅euse⋅s rassemblés dans la salle, retrouvé dans la pièce: du droit, des notes, du sexe rarement consensuel, de la drogue, une envie récurrente de se tuer et, surtout, un nombre délicieusement limité de stages. Quoi de mieux que de se délecter du malheur des autres pour oublier le sien.


Bref, une pièce « bonne, mais confrontante », comme je l’ai brièvement décrite à un ami de troisième année qui, comme moi, a visionné la pièce et l’a aimée. J’ai dû lui expliquer ce que j’entendais par « confrontante », que la pièce me mettait des réalités inconfortables en pleine face, que j’anticipais ma deuxième course. Il a répondu qu’il comprenait, mais que la pièce avait quand même l’avantage de relativiser le tout, de démontrer que tout ça n’avait pas autant d’importance que ce qu’on l’y accorde. J’ai acquiescé.


En ayant lu le livre avant d’entrer en droit et vu la pièce pendant ma troisième et dernière année au bacc, il faut néanmoins admettre que cette deuxième expérience avec Royal était bien plus propice à une réflexion intelligente que la première, qui m’a essentiellement horrifié et m’a pas du tout donné envie d’aller en droit.


C’est donc ce que je souhaite vous proposer ici : une analyse socio-philosophique pseudo-intelligente de la demi-fantaisie jurisfacultaire imaginée par Jean-Philippe Baril-Guérard, et de ce qu’elle révèle sur mon quotidien, et celui de mes collègues et de ceux⋅celles qui m’ont précédé. Cette analyse, je l’aborderai d’un point de vue d’abord bourdieusien, puis žižekien. Il appert que les théories sociologiques et philosophiques de la violence élaborées par Pierre Bourdieu et Slavoj Žižek sont des outils de choix pour décortiquer cette réalité que nous connaissons trop bien.


La violence symbolique bourdieusienne

L’héritage de Pierre Bourdieu est massif. Sans doute l’un des sociologues les plus marquants des dernières années, ses théories teintent encore les réflexions scientifiques sur le fait social en France et ailleurs dans le monde. On se souviendra de certains concepts clés qu’il développe, popularise ou décrit : l’habitus, le champ, la reproduction sociale et les mécanismes de domination.


C’est toutefois au concept de violence symbolique, qu’il développe en collaboration avec le sociologue Jean-Claude Passeron dans La Reproduction, un ouvrage paru en 1970, que je m’intéresserai ici. La violence symbolique est une sorte de violence invisible qui permet de reproduire les inégalités sociales entre les groupes dominants et dominés. Elle fait en sorte que les préférences, les goûts, les méthodes, les choix et les croyances de la classe dominante sont perçus par la classe dominée comme universels et supérieurs.

Les personnes n’appartenant pas à la classe dominante, qui ne partagent pas les mêmes préférences, rationalisent leur infériorité et se sentent coupables des préférences de leur classe, dites moralement inférieures. Cette violence est donc invisible, la classe dominante n’ayant pas à forcer la classe dominée à penser ainsi. La domination se reproduira par la quête constamment insatisfaite de la classe dominée à se conformer aux diktats de la classe dominante, sans jamais y parvenir.


Dans le monde juridique, cette rationalisation semble s’opérer par le mythe libéral de la méritocratie, et celle de l’égalité des chances qui la sous-tend. Tous⋅tes et chacun⋅e⋅s des candidat⋅e⋅s au baccalauréat ayant une chance égale de réussir, en étudiant, en travaillant, en réseautant et en s’impliquant suffisamment, la réussite des un⋅e⋅s et l’échec des autres ne peut être que le fruit de leur propre travail. Le GPA « insatisfaisant » du personnage principal de Royal est une honte. Il faut se suicider pour que jamais l’on ne découvre l’imposteur⋅e que l’on est forcément.


On applaudit et admire les riches avocat⋅e⋅s des grands cabinets, et on méprise, comme le fait le personnage principal de Royal, les avocat⋅e⋅s de l’aide juridique et les syndicalistes, forcément paresseux⋅ses ou peureux⋅ses. Avoir 4.00 de GPA et ne pas faire la course, c’est un lâche gaspillage de talent. On met de côté ses valeurs et on va jusqu’à mettre en péril une relation amoureuse en défendant un client fortuné.


La supériorité des préférences de la classe dominante fait répéter à un nombre tout à fait impressionnant d’étudiant⋅e⋅s à quel point ils ont un intérêt marqué en droit des affaires. On boit du vin, on joue au golf, on parle anglais, on vote libéral, on s’habille chic pour les 4 à 7 et on participe à des soirées philanthropiques mondaines. On se rappelle le comportement maladroit du personnage de l’Italien du West-Island, qui sonne faux quand il s’adresse aux avocat⋅e⋅s avec un enthousiasme maladroit.


Même ceux et celles qui se conforment le plus aux préférences des grand⋅e⋅s de ce monde resteront forcément insatisfait⋅e⋅s. Le cousin Fred, un succès a priori, craque après quelque mois seulement à son cabinet. Après le Barreau, c’est le stage, puis la job, puis la maison à Ville Mont-Royal, puis le partnership, puis la magistrature, puis la Cour suprême, puis la collection d’art, puis la philanthropie, et puis c’est jamais assez. Ceux qui ne mourront pas pauvres mourront insatisfait⋅es et reproduiront à leur tour la domination des classes inférieures.


D’un point de vue bourdieusien, la détresse et la tension exprimées dans le roman de Jean-Philippe Baril-Guérard et, par le fait même, dans la pièce des finissant⋅e⋅s du Conservatoire, ne serait donc rien de moins qu’une manifestation de cette violence symbolique.


Les violences žižekiennes

Slavoj Žižek, un philosophe slovénien pour le moins controversé, va plus loin dans l’analyse de la violence qu’il effectue dans son ouvrage Violence, paru en 2012.


En plus de la violence symbolique, il introduit la distinction entre les violences subjective et objective. La violence subjective est celle que l’on voit à la télévision et au cinéma, qui se caractérise par des confrontations physiques manifestes et apparentes. La violence objective, quant à elle, est invisible. Elle est soit symbolique ou systémique, soit celle qui est inhérente au système.


Žižek postule que la violence objective, invisible, est en fait bien plus « violente », au sens courant du terme, que celle subjective, que l’on voit plus facilement. En fait, la violence subjective ne ferait que distraire les foules de la violence objective, qui est réellement à l’origine des problèmes sociétaux. Conformément à la pensée žižekienne, ce qui fait peur dans Royal, ce ne sont pas les agressions sexuelles, les confrontations entre étudiant⋅e⋅s compétitif⋅ve⋅s ou les pulsions autodestructrices ou suicidaires du personnage principal, mais plutôt la violence du système lui-même, qui permet à toute l’intrigue de se produire.


Il serait donc erroné de percevoir la Faculté de droit comme un « dépotoir de l’humanité », un endroit différent des autres où les interactions sont particulièrement toxiques, où les personnes particulièrement détestables de notre société se retrouvent le temps d’un baccalauréat. Non, ce qui fait peur dans Royal, c’est ce que l’œuvre révèle sur notre société capitaliste elle-même. C’est donc l’organisation même de notre société qui est un dépotoir.


Le comportement des personnages dans Royal n’aurait donc rien de particulièrement choquant. La compétitivité, le désir de détruire l’autre ou celui d’amasser une fortune sont des formes d’une violence qui est le fondement même de notre société, et qui est par ailleurs généralement applaudie. Dans un monde capitaliste comme le nôtre, cette violence est inévitable : soit on subit la violence de renoncer à ses racines et à ses valeurs pour rentrer dans le moule, soit on subit celle que nous impose la classe dominante.


Selon Žižek, les personnes qui n’ont pas quelque chose ne veulent pas la chose en elle-même, mais plutôt priver ceux qui ont la chose de leur possession de celle-ci. La vraie solution à cette violence serait donc de détruire le système qui permet à certain⋅e⋅s de tout posséder et aux autres de ne rien avoir, et non pas de distribuer également à tous⋅tes la chose désirée. Peu importe que l’objet du désir des étudiant⋅e⋅s en droit, fictifs ou non, soit l’argent, le prestige, le pouvoir ou l’accès à la profession juridique, la vraie cible d’une réforme se devrait dans tous les cas d’être le capitalisme.

Žižek émet par ailleurs que le langage est lui-même particulièrement violent. Le seul fait de mettre un concept en mots le priverait de sa réalité, tuant son essence. L’on pourrait donc affirmer que le droit est une forme extrêmement violente, dans la pensée žižekienne, de dénaturation des rapports sociaux, comme il consiste essentiellement à réduire la réalité en mots pour appliquer des règles qui, dans le cas de l’ordre juridique occidental, permettent au système capitaliste de fonctionner.


Les artisan⋅e⋅s et praticien⋅ne⋅s du droit que sont les juristes auraient en somme un rôle bien particulier dans l’élaboration et la perpétuation de la violence inhérente de notre société. Les étudiant⋅e⋅s en droit seraient donc à la fois victimes de la violence objective žižekienne en tant qu’individus, comme l’illustrent les déboires des personnages de Royal, et auteur⋅trice⋅s de celle-ci, en ce qu’il⋅elle⋅s s’adonnent à l’exercice sémantique violent de la pratique du droit.


Les juristes, victimes et artisan⋅e⋅s de la violence

Les idées de Bourdieu et Žižek permettent de remettre de l’ordre dans le traumatisant Royal et dans les rapports de force qui s’exercent au sein de la Faculté et sur le marché du travail. La fin douce-amère du bouquin et de la pièce (douce en ce qui concerne le personnage principal qui, attention divulgâcheur, décroche effectivement un stage au terme de la course) soulève toutefois la question de la responsabilité personnelle des juristes louant ou vendant à prix d’or, pour paraphraser la fille de syndicaliste, leur âme à un gros cabinet.


Les juristes les plus conformistes et couronné⋅e⋅s de succès, pris⋅e⋅s dans une quête perpétuelle de la distinction bourdieusienne, peuvent-il⋅elle⋅s être tenu⋅e⋅s responsables du mal causé à autrui en rationalisant le dégoût qui leur a été dicté pour les préférences d’une classe inférieure? Que penser de ceux⋅celles qui, contre vents et marées, ont une carrière juridique empreinte de succès, et ce, malgré qu’il⋅elle⋅s aient été, en raison par exemple de la couleur de leur peau, de leur religion, de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, particulièrement défavorisé⋅e⋅s?


Ferait-on mieux, comme la fille de syndicaliste avait originalement prévu le faire, d’aller plutôt défendre les intérêts de la veuve et de l’orphelin dans le milieu communautaire? Ou les juristes feraient-il⋅elle⋅s mieux d’accrocher robe et rabat et de combattre l’existence même du droit et de la violente mise en mots qui en est à l’origine?

Il faut dire que, si Žižek dit vrai et que les mots sont particulièrement violents, la sociologie et la philosophie sont tous deux des exercices sémantiques aussi agressifs que le droit. Même la fiction littéraire de Jean-Philippe Baril-Guérard défigurerait la réalité, à coups de phrases et de figures de style.


Quoi qu’il en soit, analyser et mettre des mots sur un problème comme la compétitivité de la course aux stages sous une multitude de points de vue, notamment littéraire, théâtral, sociologique et philosophique, permet dans tous les cas de poser un regard plus global sur une problématique qui est la nôtre. Ultimement, l’on ne pourra pas compter sur Bourdieu, Žižek, Baril-Guérard ou les finissant⋅e⋅s du Conservatoire pour venir nous sauver des problèmes de santé mentale, de consommation de drogues et d’alcool, de violences à caractère sexuel et d’accès à la justice du monde juridique dans lequel on évolue.


Il faudra, selon Žižek, ne pas se laisser éblouir par la violence subjective qui ronge notre milieu, puis se retirer et réfléchir avant d’agir, et ce, dans le but d’accomplir un changement en profondeur qui saura changer les choses pour les étudiant⋅e⋅s en droit de demain.

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