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Retour sur le Face-à-Face 2022

Auteur·e·s

Frédéric Lafond

Publié le :

16 septembre 2022

Hier soir avait lieu sur les ondes de TVA et LCN le premier débat électoral rassemblant les chef.fe.s des cinq principaux partis en vue des élections qui auront lieu le 3 octobre prochain. François Legault, Dominique Anglade, Gabriel Nadeau-Dubois, Éric Duhaime et Paul St-Pierre Plamondon ont eu la chance de débattre sur neuf enjeux : l’environnement, la qualité de vie, l’économie, la santé, la famille, l’éducation, l’immigration, la langue et l’identité. Les orateur⋅trice⋅s avaient une première période pour discuter en grand groupe du sujet, puis étaient divisé⋅e⋅s pour des débats un.e contre un.e. Cette formule devait avoir l’avantage d’éviter le brouhaha. Cependant, c’est plutôt à une cacophonie d’attaques contre la CAQ (dites ce passage à voix haute pour bénéficier au maximum de l’allitération) à laquelle nous avons assisté. Retour sur la soirée d’hier.

Fidèle à ses obsessions, TVA nous a ramené le débat sémantique sur l’usage du terme « racisme systémique ». Après tout, serait-ce un vrai débat si on ne permettait pas à Éric Duhaime de confondre le mot systémique et systématique?

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Du grand Quebecor


Je dois vous avouer que c’était la première fois que je me résignais à regarder la formule du débat des chef⋅fe⋅s proposée par les médias dirigés par Pierre-Karl Péladeau. J’avais en effet des préjugés sur la qualité des discussions que TVA et LCN étaient en mesure d’offrir. Après avoir visionné le Face-à-face, ces préjugés se sont avérés. En effet, les sujets traités et l’attitude de Pierre Bruneau à l’égard des candidat⋅e⋅s puaient la ligne éditoriale de Quebecor. En sus, la formule choisie incitait les candidat⋅e⋅s qui en sont capables à faire un « bon show » avant de se soumettre à l’exercice fondamental d’un débat d’idées.


Commençons par le bloc « Immigration, langue et identité ». Le tiers du débat a été consacré à des questions clivantes et chauvines alimentant le climat politique malsain. Les chef⋅fe⋅s ont pu s’attaquer de façon dénuée de toute empathie et purement comptable au nombre d’immigrant⋅e⋅s que le Québec peut accueillir. Personne ne s’est questionné sur les impacts importants que pouvaient avoir un déracinement sur la vie de nos concitoyen⋅ne⋅s. Non. L’important c’était de savoir quel était le nombre magique de nouveaux⋅elles arrivant⋅e⋅s et quelle langue ceux-ci et celles-ci parlaient. On a aussi eu droit au retour du Test des valeurs et de la Charte des valeurs. Clairement, on essayait d’accuser l’entièreté des néo-québécois⋅e⋅s de tous les maux. François Legault s’était d’ailleurs donné une longueur d’avance sur le sujet lors de la présente campagne électorale en déclarant que les immigrant⋅e⋅s non-francophones étaient une menace à la cohésion sociale.


Fidèle à ses obsessions, TVA nous a ramené le débat sémantique sur l’usage du terme « racisme systémique ». Après tout, serait-ce un vrai débat si on ne permettait pas à Éric Duhaime de confondre le mot systémique et systématique? Paul St-Pierre Plamondon, bien qu’il ait souligné l’inutilité de ce débat, s’est embourbé dans ses explications du pourquoi et du comment il préférait le mot institutionnel au mot systémique. Dominique Anglade s’est quant à elle illustrée en attaquant François Legault sur son refus d’adopter le principe de Joyce. Bref, le débat est resté stérile, mais à bien plu aux comptables de Quebecor puisque cela donnera du matériel à Mathieu Bock-Côté pour pleurer sous tous les toits les wokes envahisseurs dans sa prochaine chronique, amenant ainsi des clics sur les pages de Qub.


Pendant que les candidat⋅e⋅s au poste de premier⋅ère ministre stagnaient sur la question de l’identité, d’autres questions, tout autant d’actualité, comme la crise du logement, ont délibérément été laissées de côté. Il a brièvement été question de logements abordables lors d’un échange entre Gabriel Nadeau-Dubois et Dominique Anglade. Effectivement, cette dernière a soulevé le sujet lorsqu’elle esquivait le sujet du télétravail.


Le plus grand perdant a certainement été Pierre Bruneau. En effet, ce dernier, qui est sorti de la retraite pour l’occasion, aurait peut-être dû considérer y rester. Il est sorti à de multiples reprises de son rôle de modérateur pour devenir une partie prenante au débat. Suis-je surpris? Pas vraiment. Après tout, Quebecor fait de son business de créer une valeur marchande à l’information. Le show passe donc avant la qualité de l’information. Ses attaques sur la gestion des finances personnelles d’Éric Duhaime, bien qu’on doive la dénoncer comme électeur⋅trice, n’avaient nullement sa place. Comme modérateur, il doit s’assurer que tous⋅tes aient l’information en main pour faire un choix éclairé lors du vote. C’est aux chef⋅fe⋅s de parti de s’assurer que les manquements de Duhaime soient soulevés. De plus, il a littéralement empêché Paul St-Pierre Plamondon de répondre à une question de l’un de ses adversaires. Encore une fois, il a manqué à sa tâche de modérateur du débat.


Que dire de la scène ubuesque où Pierre Bruneau a littéralement forcé Gabriel Nadeau-Dubois à prononcer le « mot commençant par N ». Déjà là, la question de la liberté académique attribuée au candidat de Québec Solidaire semblait arrangée avec le gars des vues. C’est presque comme si on avait chuchoté à l’oreille de Pierre Bruneau de forcer le mot dans la bouche des candidats participants à ce face-à-face. Paul St-Pierre Plamondon et Gabriel Nadeau-Dubois avaient pourtant habilement répondu à la question concernant la liberté académique. Bien qu’ils aient décidé de rester plutôt vagues dans leurs réponses respectives, ils n’ont pas tenté de contourner la question. Cependant, Pierre Bruneau a décidé que le tout manquait de croquant. Il a donc imposé (plus à Gabriel Nadeau-Dubois qu’on accuse d’être affligé par le wokisme) aux candidats de nommer le livre célèbre de Pierre Vallières. Poussé dans les cordages après que le chef péquiste ait osé nommer le « mot commençant par N », le co-porte-parole solidaire se retrouvait devant un dilemme impossible. Dire le mot et déplaire à une partie de son auditoire ou ne pas le nommer et être victime des attaques des petits soldats de Pierre-Karl Péladeau pendant une semaine et détourner l’attention médiatique de ses idées. Bien qu’il soit déplorable qu’il ait eu à prononcer le mot, ce fut probablement l’issue la plus heureuse pour lui. Cependant, bien qu’il ait martelé que tous les mots peuvent être dits, Pierre Bruneau aurait dû respecter qu’on puisse aussi refuser de les dire. Au final, c’est le débat public qui en souffre.


La cote des chefs


Gabriel Nadeau-Dubois : 9/10

Il a prouvé encore une fois qu’il était le seul candidat qui pouvait tenir tête à la domination caquiste. Il a pu placer plusieurs de ses idées et plusieurs pointes savoureuses. Il a su imposer l’environnement comme un sujet majeur lors du débat, il s’est démarqué en ayant une position sur le télétravail. En comparant la gestion de la crise climatique de François Legault à la gestion de la pandémie d’Éric Duhaime, il a marqué de précieux points. Ses expressions faciales, bien que parfois baveuses, ont semblé plaire à son auditoire puisqu’elles relevaient avec ironie l’incohérence des propos de ses adversaires (principalement libérale et caquiste) tout en permettant de créer du contenu viral sur les réseaux sociaux. Celle-ci plaira peut-être moins à une partie de la population qui lui reprochait justement en 2012 d’avoir une tête trop enflée. Il a semblé déstabilisé cependant lorsqu’on l’a questionné sur les impôts sur les actifs de plus d’un million et sur les véhicules polluants. Je ne serais pas surpris s’il allait chercher quelques votes de libéraux progressistes lui permettant de former la prochaine opposition officielle.


Paul St-Pierre Plamondon : 8,5/10

Il n’avait rien à perdre hier soir et cette absence de pression s’est bien faite sentir. Il est arrivé avec un ton serein et il a su habilement s’élever au-delà de la mêlée. On est bien loin de l’arrogance de son prédécesseur Jean-François Lisée, qui malgré ses forts scores en débat faisait souvent stagner les débats en refusant de reconnaître les forces de ses opposant.e.s. L’approche pédagogique du chef actuel lui a permis de transmettre clairement ses propositions. Il a été solide sur la question de la langue avec ses nombreuses flèches visées vers François Legault, mais je l’ai personnellement trouvé un peu faible sur ses explications liées à la pénurie de main-d’œuvre et la baisse des seuils d’immigration. Il aura certainement rassuré plusieurs péquistes inquiets, ramené certains péquistes indécis et raflé des voix caquistes. Si le PQ obtient un piètre score le 3 octobre, ce ne sera certainement pas à cause de sa performance au débat d’hier soir.


Éric Duhaime : 7/10

Éric Duhaime a mené généralement un bon débat. Il a su utiliser des termes qui vont plaire à son électorat et qui pourraient aller chercher quelques votes à François Legault. Ses idées détonnent avec le reste des plateformes. Il a aussi su se démarquer en allant défendre les québécois⋅e⋅s anglophones face au projet de loi 96 qui fait peur à plusieurs membres de cette communauté. Cependant, il m’a habitué à plus de fougue et des arguments mieux ficelés. À part sur la question de la pandémie et des CPE, il n’a pas fait de faux pas et n’est pas tombé dans un populisme flagrant. Son inexpérience en débat peut expliquer sa performance. Je m’attends à un rebond de sa part lors du débat de la semaine prochaine si Patrice Roy le laisse placer quelques mots.


Dominique Anglade : 5,5/10

Quand ton parti ne propose aucun projet de société à part l’hypothétique hydrogène vert dans un futur lointain, c’est normal qu’il ne soit pas facile de se démarquer dans un débat d’idées. Pour pouvoir proposer des idées, il faut avant tout… des idées. Elle a traîné son projet ECO comme un boulet tout au long du débat. Elle s’est d’ailleurs fait attaquer à ce sujet par François Legault qui a soulevé qu’il faudrait 21 barrages comme celui de la Romaine en plus pour pouvoir faire vivre son projet. Elle avait bien commencé sur le sujet de la santé mentale avant de brandir l’épouvantail du référendum face à Gabriel Nadeau-Dubois. Elle a évité plusieurs questions parce qu’elle n’avait tout simplement rien à dire sur le sujet. Cependant, elle a été en mesure de dénoncer ce qu’elle considère comme des projets du siècle dernier. Cependant, cette réplique cinglante a fini en queue de poisson lorsqu’elle a clamé que nous étions en 2050. Non. Nous sommes en 2022. Son parti perdra clairement plusieurs voix, notamment chez les anglophones plus à droite et chez les libéraux plus progressistes. Le parti doit se trouver une identité, il ne peut plus se contenter de plaire aux gens d’affaires et aux mouvements plus progressistes.


François Legault : 5/10

Il est arrivé l’air fatigué, hargneux et dépassé, ce qui ne lui a pas servi pour redorer son image de « mononcle ». Il était le seul chef à ne pas s’être préparé avec son équipe avant le débat. Il aurait dû le faire. Il a été incapable de défendre son bilan, notamment en matière d’environnement et de langue. Il a été incapable de justifier ses sorties incendiaires contre les immigrant⋅e⋅s des dernières semaines. Ses attaques répétitives contre les investissements de Québec Solidaire en transport en commun alors que le débat portait sur les places en CPE étaient complètement hors-sujet. Il a réussi à brandir la fameuse « taxe orange » à quatre reprises lors d’un échange avec Gabriel Nadeau-Dubois. Il a eu quelques beaux flashs notamment lors de ses attaques contre le comportement d’Éric Duhaime lors de la pandémie. Cependant, François Legault mène une piètre campagne. Il ne se comporte pas en premier ministre. Il se contente de diviser la population. Chacune de ses sorties mène à un nouveau scandale. On comprend pourquoi Geneviève Guilbault le remplace dans plusieurs des entrevues et débats de moindre importance. François Legault a tout à perdre aux mains des conservateurs et des péquistes et décidément et il s’arrange pour y arriver.