
Repenser la cybersécurité en contexte de violence conjugale
Auteur·e·s
Éric Rivas-Canales
Publié le :
25 août 2025
Lorsqu’on parle de cybersécurité, on imagine souvent un.e pirate informatique qui s’attaque à des banques ou des entreprises pour de l’argent. Pourtant, la cybersécurité est aussi pertinente au niveau humain, notamment en contexte de violence conjugale. Entre le harcèlement en ligne, les logiciels espions et le suivi de localisation, les auteur.rices de violences ont adapté leurs techniques pour maintenir ce qu’iels ont toujours tenu pour central: le contrôle sur leur victime.
Néanmoins, il reste du travail à faire pour soutenir les victimes et les techniques de cybersécurité traditionnelles ne sont pas toujours adaptées à la réalité des violences conjugales.


Lorsqu’on parle de cybersécurité, on imagine souvent un.e pirate informatique qui s’attaque à des banques ou des entreprises pour de l’argent. Pourtant, la cybersécurité est aussi pertinente au niveau humain, notamment en contexte de violence conjugale. Entre le harcèlement en ligne, les logiciels espions et le suivi de localisation, les auteur.rices de violences ont adapté leurs techniques pour maintenir ce qu’iels ont toujours tenu pour central: le contrôle sur leur victime.
À l’époque où la société a commencé à s’adresser aux violences conjugales, celles-ci se limitaient généralement au foyer familial. Les heures passées au travail ou aux études offraient alors un répit aux victimes. Aujourd’hui, les technologies numériques font en sorte que cette violence est maintenant continue et persistante.
En fait, cette cyberviolence est maintenant indissociable de la réalité des violences conjugales. Selon Women’s Shelters Canada, 95% des intervenant.es de première ligne en matière de violence conjugale ont déclaré avoir observé une composante technologique chez un ou une survivant.e qu’iels ont accompagné.es. L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) définit la cyberviolence comme l’«usage des technologies pour surveiller, contrôler, harceler un.e partenaire intime ou un.e ex-partenaire ou pour mettre de la pression sur ce.tte dernier.ère ». Il peut s’agir, par exemple, de harcèlement en ligne, de partage non consensuel de contenu intime ou d’usurpation d’identité en ligne en vue d’humilier la victime.
Dans d’autres cas, l’agresseur.euse peut aller jusqu’à accéder aux comptes privés de sa victime, la traquer à l’aide d’outils de géolocalisation et installer des logiciels de surveillance sur ses appareils.
Le contrôle coercitif entourant le féminicide récent de Simone Mahan est un exemple malheureusement trop commun de cyberviolence en contexte de violence conjugale. Son meurtrier, obsédé par la possibilité que sa victime lui soit infidèle, fouillait son téléphone, l’appelait constamment et aurait même installé des micros chez elle. Il convient de noter que le contrôle coercitif n’est pas criminel aux yeux de la loi.
Si les nouvelles technologies peuvent faciliter certaines formes de cyberviolence, elles offrent également des ressources précieuses pour soutenir et protéger les victimes. Par exemple, elles peuvent outiller les victimes en élargissant leurs réseaux de soutien (ami.es, groupes de victimes, forums en ligne). De plus, il existe des applications permettant de contacter rapidement un ou une proche et de partager sa géolocalisation en cas de danger. À titre personnel, je continue d’être surpris par l’usage quasi constant de ces applications chez certaines de mes camarades universitaires. En 2013, la France a élargi l’utilisation des « téléphones grave danger», des appareils offrant des fonctions de géolocalisation. Ces téléphones intelligents servent aussi de ligne directe entre les personnes à risque de violence conjugale et les forces de l’ordre. Au début de l’année 2025, le Québec a manifesté son intérêt pour se doter de tels dispositifs. Néanmoins, il reste du travail à faire pour soutenir les victimes et les techniques de cybersécurité traditionnelles ne sont pas toujours adaptées à la réalité des violences conjugales.
Pensons, par exemple, à l’authentification à multiples facteurs. Tous.tes les détenteur.trices d’un compte de banque sont familier.ères avec cette mesure de sécurité: L'application demande à l'utilisateur.trice d'inscrire son mot de passe avant de lui envoyer un code secret à entrer dans son téléphone. Pour un.e pirate informatique à l’autre bout du monde qui ne connaît pas personnellement sa victime, cette méthode est efficace. Or, en contexte de violence conjugale, elle ne l’est pas. En raison de sa proximité relationnelle, l’agresseur.euse peut très bien deviner ou carrément soutirer le mot de passe de sa victime sous menace. Quant au code secret, il peut facilement être intercepté par l’agresseur.euse qui a généralement un accès physique au téléphone de sa victime. Iel peut ensuite utiliser cet accès électronique pour resserrer son emprise (contrôle de son compte de banque, contrôle de son cercle social, etc.). Toutefois, le grand problème demeure l’offre de service.
Dans l’écosystème des services offerts aux survivant.es de violences conjugales, les services spécialisés en cyberviolence sont presque inexistants. L’aide se limite bien souvent à de la documentation, sans plus. Bien que les besoins soient réels, il n’existe pas d’entité gouvernementale au Québec pour conseiller, éduquer et sécuriser l’environnement numérique des survivant.es. Des modèles efficaces existent pourtant ailleurs dans le monde. La clinique CETA à New York en est un exemple. Sa mission est d’offrir du soutien personnalisé aux victimes tout en travaillant avec différent.es intervenant.es et corps policiers.
En attendant que ces ressources arrivent ici, les victimes devront continuer d’affronter leurs agresseur.euses qui ont adapté leurs méthodes aux réalités technologiques d’aujourd’hui.



