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Quelle fortune promise aux courageuses?

Auteur·e·s

Charlotte Bazinet

Publié le :

9 avril 2026

J’entreprends l’écriture de cet article le 8 mars 2026, soit la Journée internationale des droits des femmes. Sur les réseaux sociaux, je vois passer plusieurs publications qui rendent hommage à la force et à la résilience des femmes. Sans l’ombre d’un doute, il est absolument formidable de constater que les femmes réussissent désormais à se forger la place qu’elles méritent au sein de la société et qu’elles continuent de mener les luttes entreprises par leurs précurseures il y a de cela des siècles. Si j’affirme qu’elles continuent à lutter, c’est pour mettre l’accent sur le fait que la bataille n’est pas terminée.

Lorsque le courage n’est pas seulement moral, mais aussi socialement risqué, la fortune ne suit pas toujours. Si la fortune récompensait réellement tous les courageux.euses, le silence ne serait pas la norme dans les cas d’agression sexuelle.

Dans le cadre du thème Fortis Fortuna Adiuvat, j’estime qu’il est important de souligner la bravoure des femmes qui, malheureusement, ne leur vaut pas toujours la fortune. Pensons notamment à la dénonciation d’agressions sexuelles : en ayant le courage de dénoncer leur agresseur.euse, plusieurs femmes reçoivent leur fortune seulement sous la forme de dignité. La stigmatisation des victimes d’agressions sexuelles est un phénomène bien réel qui mérite d’être mis en lumière. De prime abord, un point me paraît certain : bien que la bravoure ne mène pas toujours au succès, elle demeure essentielle.


Fortis Fortuna Adiuvat pour tous.tes ?

Ce proverbe latin signifie que la chance sourit aux audacieux.euses, que de bonnes opportunités s’ouvriront à ceux.celles qui osent. Initialement, c’est l’auteur romain Virgile qui l’écrit dans l’Énéide et on le traduit comme suit : « la fortune seconde l’audace »¹.


Cela dit, il est peut-être plus juste d’affirmer que la fortune aide certains.es courageux.euses, afin de ne pas nier le récit du migrant refusé à son arrivée après avoir traversé des obstacles immondes, celui de l’adolescent qui se referme sur lui-même après avoir été intimidé pour avoir osé dévoiler son style, ou encore celui de la femme qui, après avoir dénoncé son agression sexuelle, est blâmée pour ce qu’il lui est arrivé.


Je tiens à préciser que les hommes sont également touchés par la violence sexuelle. Cependant, ce mal social, ce crime, affecte majoritairement les filles et les femmes, à raison de neuf cas sur dix.


Lorsque le courage n’est pas seulement moral, mais aussi socialement risqué, la fortune ne suit pas toujours. Si la fortune récompensait réellement tous les courageux.euses, le silence ne serait pas la norme dans les cas d’agression sexuelle.


Le courage de dénoncer

On associe, avec raison, le courage de dénoncer son agresseur.euse aux mouvements popularisés en 2017 :  #MeToo et #BalanceTonPorc. Ces mouvements ont grandement participé à l’incitation aux femmes de ne plus vivre dans la honte de leur traumatisme, de dire tout haut ce qu’il leur est arrivé. En pointant du doigt la personne qui devrait assumer les conséquences de ses actes, les victimes rappellent à la société que l’agression sexuelle est un crime violent et que les agresseur.euses ne méritent pas de s’exonérer de leurs infractions sans contestation.


Bien qu’il y ait eu une évolution quant aux dénonciations, il demeure que, selon deux enquêtes canadiennes menées en 2018 et 2019, seulement  5 % à 6 % des agressions sexuelles rapportées par la population canadienne de 15 ans et plus au cours de l’ année avaient été signalées à la police². Cela en fait l’un des crimes les moins signalés aux autorités.  Considérant que le nombre d’infractions sexuelles a plus que doublé au Québec entre 2013 et 2022, encourager les victimes à dénoncer demeure essentiel, et ce non seulement pour que la justice puisse être rendue, mais également pour rappeler à la société que ces crimes ne doivent pas être tolérés dans le silence.


La revictimisation au détriment de la solidarité

Plusieurs raisons expliquent que les agressions sexuelles sont peu signalées.  Lorsqu’une victime choisit de dénoncer, elle ne fait pas seulement face au processus judiciaire : elle s’expose également au regard de la société. Ses gestes, ses choix et son comportement peuvent être disséqués publiquement au point où la victime se retrouve parfois davantage jugée que l’agresseur.euse. Dans ce contexte, la dénonciation peut entraîner une atteinte à la réputation et un isolement social.


Le victim blaming³, soit le fait de culpabiliser la victime d’agression sexuelle, est un phénomène assez connu. Effectivement, les victimes de violence sexuelle peuvent faire face à une revictimisation qui émane de l’opinion publique et du jugement qui est porté sur leur expérience. Certain.es font germer l’idée que la victime a dérogé, d’une manière ou d’une autre, au rôle genré qui lui est attribué et a ainsi provoqué, ou du moins précipité, l’agression. Ce biais cognitif, dans plusieurs cas, opère de façon à se protéger face à la peur de subir une telle violence : la distanciation établie avec la situation de la victime par sa culpabilisation devient rassurante. En critiquant la victime, ceux.celles qui la jugent se font croire que cela ne pourrait jamais leur arriver, ni la violence sexuelle, ni l’écart social. Ce mécanisme de défense doit être déconstruit afin de promouvoir l’empathie à l’égard des victimes.


Fâcheusement, le prisme d’ostracisation sociale créé par le victim blaming contribue à expliquer pourquoi plusieurs victimes hésitent à parler. Lorsque la parole mène à la suspicion plutôt qu’à la solidarité, le courage requis pour signaler son agression devient énorme. Pour certaines victimes, la dénonciation ne produit pas une réparation immédiate, mais plutôt une épreuve supplémentaire où leur crédibilité est remise en question.


Les stigmates dépassent le victim blaming. Chaque blague dite « innocente » au sujet de drames à caractère sexuel et chaque remarque qui vise à sexualiser un comportement non sexuel participent à la stigmatisation des victimes. Pour être sensible à cette stigmatisation, il importe de reprendre ceux.celles qui, consciemment ou inconsciemment, contribuent à ce prisme de l'ostracisation sociale des victimes. Les agressions sexuelles ne doivent jamais être banalisées.


Tout cela étant dit, je rappelle que chaque parole qui se libère participe à faire évoluer les mentalités. Toutefois, reconnaître cette réalité demande aussi d’admettre que la bravoure n’est pas toujours récompensée par la « fortune » que promet la maxime Fortis Fortuna Adiuvat.


Il arrive que la véritable fortune du courage réside ailleurs. Elle peut se trouver dans le refus du silence et dans la dignité de celles qui osent raconter ce qui leur est arrivé. Celles qui dénoncent présentent l’exemple à d’autres victimes. Si le courage ne garantit pas toujours le succès, il demeure néanmoins nécessaire pour faire progresser la justice et transformer les structures sociales qui permettent encore à ces violences de se perpétuer.

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