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Quand relation rime avec désillusion

Auteur·e·s

Sophia G. Toutant

Publié le :

19 février 2021

NDA : Dans le but d’écrire cet article, j’ai interrogé des étudiant.es de 18 à 23 ans par le biais d’entrevues et d’un questionnaire anonyme publié sur la page Facebook de ma cohorte. À cet égard, je remercie tous les individus interrogés, particulièrement les étudiant.es ayant répondu au sondage. Les prénoms utilisés sont fictifs, et certaines réponses peuvent avoir été modifiées à des fins de clarté.


La vingtaine et les années universitaires étant habituellement des gages d’émancipation et de découverte en ce qui a trait aux relations interpersonnelles, j’ai décidé de me pencher sur la perception de jeunes sur l’amour et les relations aujourd’hui. Résultat? Réponses mitigées et diamétralement opposées, mais somme toute, un regard désillusionné sur les relations. Eh oui, déjà, aux âges fragiles de 18 ou 23 ans, les jeunes adultes semblent blasés par rapport aux relations. Portrait d’une génération désenchantée.


Tout d’abord, comment peut-on décrire les relations amoureuses d’aujourd’hui, plus fréquemment appelées de façon familière les relations ou le processus de « dating »? Les réponses à cette question témoignent bien du désenchantement ressenti à l’égard des relations modernes. Elles sont autant décrites comme étant « éphémères » que « très superficielles », « trop rapides et non sérieuses », « beaucoup trop complexes » et même comparées à une sorte de jeu. Un individu décrit notamment ces phases de relations amoureuses comme des débuts de relations, mais qui ne se concrétisent pas. Quelle est la cause de ces relations passagères? Plusieurs théories et témoignages tentent de répondre à la question : « Tout est une question d’expérience dans les relations amoureuses, et les gens veulent [en] ressortir avec la meilleure expérience possible. Les gens ne veulent pas perdre leur temps, c’est pourquoi ils passent rapidement d’une relation à une autre et tentent de toujours trouver mieux ailleurs », Carmen, 19 ans.

La difficulté qui semble la plus flagrante dans les relations modernes est le fait que les gens ne désirent pas s’engager ou ne veulent pas bâtir de relation de longue durée.

Tinder - Image par Mika Baumeister
Tinder - Image par Mika Baumeister

Crédit : Mika Baumeister (@mbaumi sur Unsplash). Image trouvée sur Unsplash, fournie par Wix.

Tinder - Image par Mika Baumeister
Tinder - Image par Mika Baumeister

Crédit : Mika Baumeister (@mbaumi sur Unsplash). Image trouvée sur Unsplash, fournie par Wix.

Une autre estime que cela est dû au fait que nous avons désormais trop de choix, notamment à cause des applications de rencontre, faisant en sorte qu’une personne ne déploie plus autant d’efforts lorsqu’elle rencontre des problèmes dans sa relation.


La difficulté qui semble la plus flagrante dans les relations modernes, et la plus problématique selon les réponses que j’ai reçues, est le fait que les gens ne désirent pas s’engager ou ne veulent pas bâtir de relation de longue durée. De prime abord, cette contrariété s’exprime par le fait qu’il est difficile de trouver quelqu’un ayant les mêmes intentions que soi ou de savoir ce que l'autre cherche, et de le communiquer sans jugement. Difficile de même demander ce que l’autre cherche, ou de croire la personne. On déclare qu’il est ardu de trouver quelqu’un qui veut du « solide et du durable ». Les gens ne veulent pas s’investir ou ne sont pas émotionnellement disponibles, une majorité ne désire pas de relation long terme et, plutôt que de se caser, préfère profiter de sa jeunesse. La réelle raison? « Nous avons tous trop peur », se confie une étudiante.


J’aime l’idée que je me crée d’une personne, et non réellement la personne elle-même. Le fait de m’engager me fait peur, je m’imagine peut-être fréquenter une personne durant trois, quatre mois, mais pas durant une année ou deux. Ma crainte de l’engagement s’explique par le fait qu’on puisse grandir et mûrir avec une personne, voire bâtir une vie avec elle, alors qu’il y a cette incertitude qui marque la durée de cette relation. On peut partir à tout moment. Je suis quelqu’un qui s’investit beaucoup dans mes relations, comme dans mes amitiés ou ma famille, et je suis prête à me dédier entièrement à ceux que j’aime, mais j’ai tellement peur de l’écroulement d’une relation. – Carmen, 19 ans.


Présentement, je suis en couple depuis un peu plus d'un an. Cependant, cela m’a pris du temps pour m’engager et pour développer des sentiments. Je trouve qu’il est difficile d’être vulnérable. Puis, s’il est facile d’aimer quelqu’un, il est encore plus difficile de se laisser aimer sans toujours se remettre en question et se demander pourquoi mon copain ou ma copine veut être avec moi. – Maria, 21 ans


Pour moi, les relations, c’est du tout ou rien. C’est pourquoi je n’aime pas l’idée de « friends with benefits », car cela crée une zone grise. J’ai envie de ne m’engager qu’une seule fois, sinon cela n’en vaut pas la peine. – Astrid, 21 ans


L’expression « friends with benefits » a gagné en popularité dans les dernières années, surtout chez les jeunes adultes. Étant le reflet d’une génération qui pratique désormais la hookup culture de façon plus répandue et sans tabou, ce courant représente le fait d’avoir des relations sexuelles multiples et avec des partenaires différents, sans nécessairement éprouver de sentiment ou même connaitre son partenaire, de façon épisodique ou continue.


Interrogé.e.s à savoir la façon dont cette tendance influence la perception des relations sexuelles, voici les réponses d’individus à ce sujet. « Il n’y a plus de romantisme dans la relation sexuelle », « maintenant, on perçoit les relations sexuelles de façon détachée et utilitaire », « cela diminue l’importance émotionnelle de la relation sexuelle et de le ou la partenaire », « ceci banalise les relations sexuelles, leur caractère intime ainsi que les êtres humains impliqués ». On dénote également que cela met une pression sur la performance sexuelle ou la « validité » du nombre de personnes avec lesquelles on a des relations sexuelles. Une autre remarque : la hookup culture peut devenir néfaste pour les personnes ayant besoin de l’approbation du sexe désiré. Il semble également que cette culture amène un nouveau type de déresponsabilisation au niveau des relations interpersonnelles, une manière de ne pas prendre en compte les sentiments de l’autre, ou de ne pas la traiter de façon adéquate, comme l’adresse le témoignage suivant : « FUCK THAT. La hookup culture a clairement contribué à diminuer mon estime de moi et à affaiblir ma santé mentale. Je ne juge pas parce que je l’ai fait aussi, mais personnellement j’avais juste l’impression que ça excusait énormément de comportements douteux chez mes partenaires. L’affaire, c’est que ça rendait plus dur la dénonciation parce que si je leur faisais remarquer que je voulais être mieux traitée, des trucs de base on s’entend, alors ils partaient. Laisse-moi te dire que c’est un peu décalissant à long terme! ». Par ailleurs, cela peut également engendrer d’autres problèmes reliés à l’aspect affectif ou émotionnel chez les partenaires dans un tel type de relation : « Je crois que ça ne convient pas à tout le monde. Ceux qui savent séparer la sexualité des relations personnelles peuvent très bien avoir des relations sexuelles sans s’attacher. C’est totalement correct, tant que les deux personnes sont sur la même longueur d’onde. J’ai vu plusieurs personnes se faire blesser parce qu’elles ont eu de fausses attentes. Il peut y avoir aussi de l’ambiguïté après quelques hookups où les deux partenaires ne savent plus ce qui se passe entre eux ».


« Moi, avoir des hookups ne me dérange pas. Cependant, je sais à l’avance qu’on est que des numéros, et je ne vais pas avoir une relation sexuelle avec toi si on n’est pas tous deux des numéros. Cela créerait un déséquilibre que je ne désire pas. » – Astrid, 21 ans


Conséquences de cette nouvelle réalité ? On déclare qu’il est difficile d’être authentique et qu’il ne faut pas se faire trop d’attentes par rapport aux relations amoureuses. On a également répondu qu’il est ardu d’être soi-même et de savoir que l’autre est engagé envers nous. L’une témoigne que la culture du dating aujourd’hui la stresse beaucoup. Pourquoi ? « Il est facile de converser avec quelqu’un via réseaux ou par messages textes, mais cela est une autre expérience quand vient le temps d’échanger face à face. Cela contribue au fait que l’on commence à bâtir sa relation avant, soit par le biais d’échanges numériques, et bien que cela puisse comporter des avantages, cela amène également son lot de désavantages, comme ajouter de la pression. En effet, la personne a appris à nous connaître d’une manière, mais ce n’est pas la vraie vie. Il est facile de se créer des attentes en apprenant à connaître une personne en ligne, et il est tout aussi facile d’être déçu quand tu la rencontres pour la première fois et qu’elle agit un peu différemment. »


Au niveau de la façon dont les réseaux sociaux et la manière de communiquer par l’entremise de messages textes influencent nos relations, certain.es estiment que cela a des impacts négatifs pour les personnes qui ont un manque de confiance en soi. D’autres qualifient cette manière de communiquer comme mauvaise et créatrice de relations bizarres ou encore d’un faux sentiment de complicité. En effet, on peut ressentir une complicité avec la personne en communiquant avec elle par messages textes, mais sans avoir quoi que ce soit à se dire lorsqu’on se retrouve en chair et en os. Par ailleurs, cela devient également plus difficile d’aborder les personnes face à face après: « Je crois que ça rend difficile d’approcher les gens qui nous intéressent lorsqu’on est face à face. Je crois que ça crée beaucoup de mauvaise compréhension du message véhiculé, car les messages textes établissent une barrière au niveau des émotions, de l’intonation et de la gestuelle qui accompagne habituellement une discussion face à face ». Cela amène également un nouveau lot de questionnements et de stress, qui ne sont pas présents lorsque l’on communique en personne. Des questionnements, tels que « Pourquoi la personne ne me répond pas, a-t-elle vu mon message? Elle n’est sûrement pas intéressée. »


Par ailleurs, d’autres dénoncent que la culture sur les réseaux fait en sorte que l’environnement est moins respectueux. Cette attitude sur la sphère numérique est marquée sur les applications de rencontre : « Je pense qu’avec les applications de rencontre, tu ne prends pas en compte la personne-même, mais plutôt ce qu’elle peut t’apporter. De plus, cela donne une liberté aux gens de faire des choses qu’ils ne feraient pas en vrai », Sarah, 19 ans.


Ce nouveau moyen de faire des rencontres est très répandu chez les jeunes, et utilisé à toutes sortes de fins. D’ailleurs, plusieurs témoignent avoir rencontré la personne avec qui ils sont désormais en couple sur des applications de rencontre. Cependant, une grande majorité estime que ce médium n’est utile que si l’on cherche des relations plus désinvoltes ou à avoir des relations sexuelles. Une autre déclare « haïr ça ». D’autres n’utilisent les applications de rencontre que pour du divertissement, une façon de rire et de se faire valider sur son apparence. « J’ai déjà essayé Tinder et honnêtement je le téléchargeais juste quand j’avais besoin de validation sur mon apparence. Je n’avais jamais l’intention de rencontrer personne ! […] Je pense que ça nuit considérablement à notre vision de l’amour et des relations interpersonnelles en général. Tout est plus rapide et superficiel, des qualités que je ne recherche pas dans mes relations amoureuses ».


Finalement, une vision aigre des jeunes par rapport aux relations. Peut-être explicable par le fait, comme on m’a témoigné, qu’il y a trop de codes, aujourd’hui, surtout en début de relation, ce qui rend les gens anxieux lorsque vient le temps de dater, estimant qu’il est toxique d’avoir une marche à suivre précise et obligatoire quand vient le temps d’interagir avec des individus. Par exemple, « en général, c’est plutôt aux hommes de faire le premier pas », ou « J’ai demandé à cette personne de la voir, il est donc à son tour de faire un move». On compare également cet ensemble de règles auxquelles se conformer à un chemin préalablement tracé – indubitablement symbole de l’hétéronormativité ambiante dans la société – ne permettant pas aux individus d’établir leurs propres règles autour de leur sexualité et de leur vie romantique, et d’agir avec liberté et authenticité. Une autre témoigne : « Souvent, j’ai l’impression que les individus mélangent le désir pour de l’amour. Je trouve que l’accent mis sur l’amour charnel par les médias est problématique et exaspérant. À mon avis, l’amour charnel ne fait que percevoir une personne comme un simple objet ».


Malgré ces peurs, les difficultés à s’engager et la grande promiscuité chez les jeunes, on remarque également une pression à se mettre en relation. On m’a avoué que les gens semblent fréquenter ou se mettre en couple avec n’importe qui. En effet, certain.es estiment que le fait de voir des couples autour de nous fait en sorte que l’on assume qu’il est également nécessaire d’être en couple. Ainsi les gens baissent leurs standards et se mettent avec qui le veut bien, « les gens sortent avec des personnes qui ne les méritent pas. »


À travers les nombreuses réponses au sondage et les différentes entrevues que j’ai menées, à mon avis, Sabrina, 19 ans, semble parfaitement incarner l’opinion des jeunes quant aux relations modernes : « En ce moment, je suis célibataire, mais je ne cherche réellement rien en ce moment. Je ne suis pas pressée de me mettre en couple, car ce que je vois autour de moi ne me donne vraiment pas envie d’être en relation. »