Portrait%20sans%20photo_edited.jpg

Prenons soin des organismes communautaires

Auteur·e·s

Celeste Trianon

Publié le :

30 septembre 2022

En cette période électorale, nous entendons un grand nombre de voix débattre d’enjeux sociaux importants. Durant cette ère d’urgence climatique, où François Legault continue à nier à tue-tête le racisme systémique, un autre enjeu est bel et bien présent, mais ne se fait jamais entendre: le financement du secteur communautaire et de l’action communautaire autonome, depuis longtemps négligé par les politicien⋅ne⋅s néolibéraux⋅ales siégeant aux assemblées législatives.



Quand est-ce que les politicien⋅ne⋅s réaliseront que l’approche néolibérale ne fonctionne pas et que l’exploitation (et non la rémunération) de la passion de nos travailleur⋅euse⋅s n’est point acceptable? Nous ne pouvons continuer à tenir à une main sans éventuellement tomber!

press to zoom

press to zoom

D’une perspective lointaine, comme celle d’un⋅e politicien⋅ne à son bureau de circonscription, tout semble bien se dérouler : on constate la création de nouveaux collectifs et d’autres initiatives. Par contre, aussitôt qu’on plonge la tête dans l’eau, on peut constater un grand nombre d’enjeux. En effet, les organismes communautaires d’ici sont tellement sous-financés qu’ils doivent réduire leur offre de service, ou encore fermer, une journée à la fois. Les gouvernements provincial et fédéral refusent systématiquement d’offrir des solutions concrètes, forçant plutôt les organismes à participer à l’équivalent d’une course aux stages, souvent plusieurs fois par année afin d’obtenir du financement temporaire, et non durable. Le niveau de difficulté de ces demandes de financement implique qu'un bon nombre de personnes travaillent à temps plein tout simplement pour les rédiger. Notre passion collective est mise en pause par des systèmes bureaucratiques sans utilité, qui nous forcent à déployer un nombre d’heures déraisonnable afin de pouvoir se payer, ou payer d’autres personnes également passionnées, un salaire frôlant de près le seuil de subsistance.


Prenons le cas d’Interligne, une ligne d’écoute et de soutien 24/7 venant en aide aux personnes 2SLGBTQIA+ afin qu’elles puissent subsister et s’épanouir. À cause d’un manque de financement auquel l’organisme tente de pallier depuis un an et demi, Interligne sera désormais forcé à réduire son offre de service à partir de novembre. [1] Ceci n’est malheureusement pas un cas isolé. En effet, TransEstrie, un organisme communautaire estrien où je siège actuellement comme vice-présidente, a failli fermer ses portes le 1er avril dernier, faute d’une subvention temporaire. L’opération de sauvetage n'a pu être résolue que par la solidarité indispensable de toute la province, que ce soit de la part d’institutions secondaires et postsecondaires, de donateurs⋅trices privé⋅e⋅s ou de député⋅e⋅s. (2) Ces deux cas montrent une faille claire dans le financement communautaire : hormis le peu d’argent qui est octroyé comme financement à la mission, il est impossible de savoir si, lorsque les subventions gouvernementales arriveront à terme le 31 mars, des personnes perdront leur emploi.


Pour les non-initié⋅e⋅s, un rapport financier montrant diverses subventions totalisant une somme « pas trop mauvaise » ne semble pas éveiller la suspicion.  Par contre, on retrouve un enjeu primordial : le financement par projet en comparaison au financement à la mission. Ce dernier est flexible et récurrent, permettant une certaine survie à long terme, à condition que l’organisme continue à alimenter ses services. Par contre, le financement par projet n’est ni flexible ni récurrent. Chaque fois qu’un organisme a besoin de fonds, il a besoin de remplir une masse de paperasse, ce qui prend souvent l’équivalent de plusieurs semaines de travail à temps plein, simplement pour avoir une chance d’obtenir des fonds pendant un, deux, ou trois ans. La quantité marginale d’argent accordée et la faible probabilité de recevoir du financement lors d’une demande de subvention par projet font en sorte que cette procédure doit souvent être répétée de dix à vingt fois par année. Ceci étant dit, le financement récurrent au Québec, notamment via le SACAIS (géré par le MTESS) et le PSOC (géré par le MSSS), est tellement minime et difficile à obtenir pour la première fois qu’il est presque impossible à obtenir, en raison d'un manque de fonds à accorder. Parlons encore une fois d’inefficacité!


Du côté de la politique, il y a toujours une sous-reconnaissance de la nature essentielle de l’action communautaire autonome. Dès son premier mandat, la Coalition Avenir Québec s’est engagée à donner plus d’argent au secteur communautaire. Toutefois, elle échoue sur toute la ligne. (3)(4) La CAQ peut se vanter qu’elle accorde 1,1 G$ sur cinq ans à travers plusieurs programmes ministériels, mais en pratique, cet argent ne répond pas du tout à nos besoins. Cette augmentation du financement se limite à 37 millions de dollars par année au PSOC, divisés entre trois mille organismes communautaires. En bout de ligne, on n’accorde que 12 000$ de plus en moyenne par organisme, un montant qui suffit pour payer un⋅e employé⋅e à 23$ l’heure pour 10 h/semaine. La Coalition des tables régionales d’organismes communautaires décrit cette augmentation comme « des miettes pour préserver le filet social du Québec », dénonçant aussi la manière dont cet argent est réparti. (4) Quand est-ce que les politicien⋅ne⋅s réaliseront que l’approche néolibérale ne fonctionne pas et que l’exploitation (et non la rémunération) de la passion de nos travailleur⋅euse⋅s n’est point acceptable? Nous ne pouvons continuer à tenir à une main sans éventuellement tomber!


Cessons de laisser nos organismes communautaires – et leurs employé⋅e⋅s – se rendre au bout du rouleau. Arrêtons de dévaloriser ce travail essentiel pour l’épanouissement et la survie de plusieurs. Il faut reconnaître le travail et l’expertise des organismes communautaires à leur juste valeur, et leur permettre de fournir à leurs employé⋅e⋅s un salaire qui en vaut la peine.