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Pour une dernière fois : conseils et réflexions de fin de parcours

Auteur·e·s

Mennoya Nicounen

Publié le :

9 avril 2026

Chèr.e.s lecteur.ice.s,


Ça fait longtemps qu’on s’est parlé, vous et moi. Je dois vous avouer que j’ai été un peu occupée. Entre la maladie au sein de ma famille, les emplois, les cours (mine de rien, il faut dorénavant les passer sans la courbe), les engagements sociaux… j’avais à peine le temps de m’asseoir et méditer comme j’aime tant le faire. En fait, non, peut-être avais-je trop de temps pour penser à trois heures du matin, condamnée à fixer le vide.

À celleux pour qui l’aventure ne fait que commencer, je vous souhaite de développer cette boussole qui vous est propre, si ce n’est pas déjà le cas.

Ce n’est pas que je n’avais rien à vous dire, loin de là. C’est que la vie étant ce qu’elle est, j’avais besoin de me retrouver avant d’entreprendre quelconque effort philosophique à deux cents que certain.e.s adeptes s’efforcent à lire dans ces pages-ci. Le Blanc Atrium Benjamin Moore de mon plafond et moi avons bien fait connaissance, au gré des insomnies. C’est d’ailleurs bientôt le moment de lui donner un landlord special.


Dans les derniers huit mois, j’en étais à constamment ressasser les mêmes thèmes dans ma cervelle épuisée. Contempler la mortalité de l’humain et tout ce qui vient (ou pas) après, m’émerveiller de la bonté humaine et de la patience qui m’a été gracieusement accordée alors que jamais je n’aurais essayé d’excuser ma médiocrité par moi-même, m’efforcer de ne pas relativiser la gratitude d’avoir cultivé un cercle d’ami.e.s solide et sincère… un petit mardi soir.


Il y a aussi que la graduation approche. Je serai dorénavant affranchie de mon identité d’étudiante au baccalauréat, enfin. À la fois un soulagement et une peur qui me tenaille jusqu'à mes os. J’en suis venue à la conclusion que l’incertitude et la pression que je m’impose n’ont pas la qualité d’être passagères : peu importe ce que j’aurai accompli, l’approche de la prochaine étape sera toujours un peu tortueuse. Then again, avez-vous déjà vu un papillon émerger de sa chrysalide?


C’est assez soudain. En moyenne, c’est un processus qui prend près de deux semaines à se préparer en amont, mais que deux minutes à se produire. Ensuite, les papillons se font sécher les ailes avant de quitter pour leurs prochaines aventures. Ça m’a l’air plutôt inconfortable. C’est laid, aussi, disons-le : aucun glamour là-dedans. Ramper hors de son cocon visqueux et s'aplatir sur une feuille en attendant que ça passe. « The only way out is through », comme ils disent.


Un peu comme un bac de trois ans qui se célèbre avec une marche de 10 secondes sur une scène et un (1) verre de bulles offert par l’institution qui vous aura facturé 15 000$ de frais scolaires, avec un 70$ de frais de graduation. Tsé, question de nous faire payer une dernière fois pour la route.


Sauf que c’est nécessaire. Parce que ces 10 secondes-là, je vais les savourer. Comme mon petit verre de bulles cheapettes.


Combien de nuits blanches m’auront réellement coûté ces cinq gorgées et ces quinze pas sous les projecteurs?


Combien de crises de sanglots? Combien de fois à me confier en larmes à mes parents qui eux, ne comprennent rien à mon syndrome de l’imposteur et mes paniques existentielles que seul un baccalauréat en droit semble capable de faire germer?


Combien de nouveaux.elles ami.e.s, d’expériences que nul autre environnement n’aurait pu me forger, d’opportunités offertes sur un plateau d’argent, de développement personnel et professionnel — de mes ambitions et mon auto-actualisation (Maslow be damned), d’implication sociale? Combien de soirées passées à rire jusqu’à en manquer d’oxygène, de souvenirs, de blagues de nerd que seuls nous pouvons rire à s’en époumoner?


Je n’ai pas la réponse. Et je crois également que je n’ai pas envie ou besoin de la posséder. Ma résolution de 2026 est d’arrêter de penser en absolus. Ce que je veux répondre, cependant, c’est que je suis fière d’avoir persévéré. Fière d’avoir tenu bon, tout en restant fidèle à mes valeurs, fidèle à moi-même.


Dans mes moments les plus creux, où le rock bottom était un plafond et la fin de mon parcours universitaire de premier cycle lointain, je me suis souvent recueillie à l’Oratoire. Je ne suis pas une personne particulièrement pratiquante, mais m’asseoir dans les marches au beau milieu de la nuit, seule au monde, me permettait de me plonger dans mes lectures. Kundera, Camus, Nussbaum, Kafka, Rousseau, Saïd, Brontë… et ma lettre d’intention que j’avais rédigée lorsque j’ai appliqué à McGill.


Évidemment, ma candidature a été promptement refusée après la pire entrevue de ma courte vie, et j’ai fait un deuil plutôt difficile de cette première défaite. Aujourd’hui, je juge que c’est probablement la plus belle chose qui me soit arrivée. Mais ce sera une histoire pour une autre fois.


J’ai conservé cette lettre, parce que j’y avais déversé mes désirs les plus sincères. Au fil de mon baccalauréat, alors que mon amertume s’est estompée, j’y suis revenue encore, encore, encore et encore, la relisant maintes fois dans la même semaine par moments.


C’est ma boussole. C’est ce qui m’a guidée depuis le tout début, mon étoile, comme dirait la Cour suprême à propos du fédéralisme (toutes mes excuses, c’était plus fort que moi).  J’y suis restée fidèle, vraie, et je compte continuer à m’y accrocher pour le reste de mes jours.


Pour une dernière fois, permettez-moi un brin de philosophie et de prose bon-marché, chèr.e.s lecteur.ice.s. Je vous laisse sur la version abrégée, car ce texte se fait déjà assez long.


À celleux pour qui l’aventure ne fait que commencer, je vous souhaite de développer cette boussole qui vous est propre, si ce n’est pas déjà le cas.


Bien à vous, pour une dernière fois,


Mennoya Nicounen

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Affirmer que j’adore le printemps serait un euphémisme. Du plus loin que je me souvienne, il y a toujours eu un sentiment de joie et d’espoir murmuré par la brise printanière, exalté par les rayons dorés d’après-midis ensoleillés. La renaissance post-hivernale, de nouveaux départs et surtout, une transformation totale: la nature autour de nous semble vibrer, épanouie. J’ai la conviction que, tout comme les rudbeckies hérissés, couramment surnommées « black-eyed Susans », plantées à chaque printemps dans le jardin familial, les institutions qui forment les fondations d’une société fonctionnelle doivent elles aussi grandir et se transformer de façon organique avec le temps.


Depuis R. c. Houle, une décision renversée par la Cour d’appel du Québec; depuis les instances de féminicides et autres formes de violence conjugale qui ont explosé au zénith de la pandémie; depuis les tous premiers balbutiements du mouvement #MeToo; depuis que ma grand-mère, ma mère, toutes les autres femmes de ma famille et moi-même sommes incluses dans les statistiques de violences à caractère sexuel au Canada; depuis Margaret Mitchell et le 12 mai 1982, un tumulte s’élève.


Il s’élève en moi, s’élève parmi les cris de klaxons, les soupirs des grues et les éclats de rire au centre-ville. Il s’élève là où les « black-eyed Susans » poussent au gré des chaleurs, non loin de là où une Susan ne sait pas si ce soir sera la fois de trop. La fois qui la fera paraître à la une du journal sous la bannière d’un autre féminicide, juste en dessous de la rubrique qui résume les séries éliminatoires des Canadiens.


Cette rage, ce sentiment d’injustice qui m’habite, ne saurait me faire désavouer nos institutions juridiques qui cherchent à nous rendre justice, non. Je crois plus que tout en la qualité de notre système de justice. Je comprends également qu’il faudra des dizaines d’années pour que ces rapports à la justice grandissent et s’adaptent à la réalité, car il en aura fallu des centaines pour les construire.


Je souhaite canaliser cette capacité à utiliser le droit non pas pour me venger, mais pour faire rayonner les idéaux qu’il représente, être un des millions de faisceaux du soleil printanier qui aident cet arbre à grandir dans la bonne direction, en plein champ de rudbeckies hérissées. Je sais qu’il y a présentement un momentum, la fameuse brise de mars qui se transforme en rafales. J’ai envie de voir fleurir ces bourgeons de réforme qui ont été cultivés par les arrêts de la Cour suprême et les mouvements sociaux des dernières décennies, d’être un des doigts de la main qui tient l’arrosoir.


Ces initiatives représentent à mes yeux un futur qui incarne tout ce que je veux voir accompli, une opportunité d’être témoin ainsi que de participer à cette transformation contemporaine, de transmettre cet espoir et ce réconfort que me procure l’odeur de la pluie de mai transportée par la brise, synonyme de renouveau, de progrès et d’optimisme.


Le printemps est la période de l’année que je préfère, certes, mais ce qui constitue la véritable beauté que je vénère en ce temps ne réside pas uniquement dans les couleurs vives qui reviennent à coups de boutons de pivoines, ni les rouges-gorges qui chantent dans les arbres, ou même les battements familiers de la pluie contre mes fenêtres. La splendeur de la saison réside pour moi dans mon désir résolu d’un jour voir fleurir les « black-eyed Susans », fleurs de la justice, au centre de tous les jardins.

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