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Opportunisme des médias et criminalité dans le Grand Montréal

Auteur·e·s

Sokchan Chang, Béatrice Lafontaine, Rafaelle Moreno et Émiliane Rancourt

Publié le :

11 janvier 2023

« La flambée de violence inquiète dans le Grand Montréal [1] », « Québec prépare des mesures pour juguler la violence armée à Montréal [2] », « Montée de la violence armée: six rappeurs assassinés en un peu plus d’un an à Montréal [3] »… Il semble que la violence règne à Montréal. Du moins, c’est ce que laissent croire les titres de journaux. Chaque semaine, la population montréalaise est bombardée de titres sensationnalistes dans les médias. La violence s’est-elle réellement exacerbée au courant des dernières années? L’ampleur du problème ne se mesure pas aussi facilement qu’on pourrait s’y attendre.

À travers l’information transmise, on assiste à la création d’un climat de peur et d’insécurité généralisé.

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Guerre de chiffres : qui dit vrai?

En jetant un œil au rapport d’activités du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) de l’année 2021 [4], on remarque que les comparaisons statistiques ne concernent seulement que les données de 2020 et 2021. Il est ainsi difficile d’avoir un portrait clair et global. Le criminologue Irvin Waller de l’Université d’Ottawa pense de même : « Le manque de données probantes de la part du SPVM [fait en sorte] qu'il est difficile d’observer une tendance et de parler d’une flambée de violence dans les rues de Montréal. [5] »


Le 24 heures a pu obtenir des statistiques supplémentaires de la part du SPVM ; en date du 31 octobre 2022, on comptait 13 homicides par arme à feu à Montréal. Cela représente une augmentation drastique par rapport à l’année 2020 où le compte était de 5. Par contre, en 2018 et 2019, ce même type de crime avait été perpétré 14 et 10 fois respectivement [6].


Ted Rutland, professeur agrégé à l’Université Concordia affirme dans un article de La Presse [7] que l’une des problématiques est que le SPVM « a la mainmise sur les données liées à la criminalité, et qu’il a tendance à communiquer seulement l’information la plus alarmante au sujet de la violence armée. » Le fait que le SPVM lui-même soit chargé de la collecte et de la publication des données concernant les infractions et la criminalité peut faire naître une crainte de biais légitime.


D’autre part, si on s’attarde aux données relatives aux tentatives de meurtre, on en dénombrait 33 en 2019, 57 en 2020, puis 51 en 2021. Les crimes contre la personne avec présence d’arme à feu connaissent également une hausse. Donc, certains actes criminels sont assurément en hausse, mais pas tous [8].


Peu importe les chiffres, il demeure que les citoyens de la ville de Montréal sentent la tension monter et leur crainte s’intensifier. Quoi que disent les pourcentages, la peur se veut de plus en plus présente dans les esprits. L’utilisation de stratégies telles que « l’emploi d’émotion, les simplifications excessives, le discrédit des experts et la polarisation » [9] de la part des médias sont certainement à blâmer en partie.


Crainte de la population

Les messages véhiculés par différentes branches des médias s’opposent parfois ; certains journaux optent pour la stratégie du sensationnalisme, alors que d’autres privilégient une approche plus académique. Or, comme mentionné plus haut, le public peut développer à la longue une perception inexacte non seulement de la criminalité en tant que telle, mais de notre système judiciaire dans son ensemble. À travers l’information transmise, on assiste à la création d’un climat de peur et d’insécurité généralisé. La dramatisation de certaines types de violence peut mener à l’adoption de politiques pénales populistes [10]. Surtout dans le climat actuel, et ce partout à travers la planète, on peut retrouver de nombreux exemples de l’impact du populisme et du pouvoir qu’un politicien peut obtenir grâce à cela. Ce faisant, la branche législative en subit un impact direct. En effet, il est possible d’observer qu’une population ayant une vision de surreprésentation de la criminalité peut développer une attitude négative face à ce phénomène et pencher vers le support de politiques de contrôle et de répression [11]. Ainsi, cela mène à des investissements élevés dans les services de police, qui œuvrent dans la répression, et le délaissement des organismes communautaires, qui œuvrent dans la prévention. S’ensuivent l’instauration de lois plus sévères et une intention de punir davantage.


En conséquence, la proposition la plus commune est l’augmentation des effectifs policiers. Montréal est la ville canadienne comptant le plus grand corps policier : elle se situe à 33% au-dessus de la moyenne des grandes villes canadiennes [12]. On peut donc en déduire que cette mesure ne permet pas vraiment de prévenir les crimes violents. Il existe une grande insuffisance au niveau du financement d’autres ressources : psychologues, intervenants sociaux, par exemple. L’injection d’argent non ponctuelle mais constante dans ces services permettrait le renforcement des infrastructures déjà en place.


La vision des chefs de police : prévention avant répression

Dans une récente entrevue [13] avec Radio-Canada, les chefs de police des villes de Montréal, Laval et Longueuil ont fait le point sur divers enjeux tels que le sentiment d’insécurité de la population, le travail des corps policiers ainsi que les moyens à prendre afin de contrer la violence. Contrairement à ce qu’on aurait pu anticiper, les propos de Sophie Roy, Pierre Brochet et Fady Dagher sont plutôt nuancés et empreints de sensibilité, surtout à l’égard des jeunes citoyens.


La cheffe de police du SPVM se dit consciente de l’inquiétude qui préoccupe les citoyens et elle se donne pour mission d’agir afin de les rassurer. Les actions qui sont concrètement mises en œuvre ne sont cependant pas nommées de façon claire... Elle estime que la perpétration d’actes violents est alimentée par plusieurs éléments : un sentiment d’impunité chez certaines personnes, la contribution des réseaux sociaux dans les conflits, la banalisation de la valeur de la vie humaine et l’insouciance des graves conséquences qui peuvent découler de ces actes.


À plusieurs reprises au courant de l’entrevue, les chefs de police soulignent le rôle capital que jouent les organismes communautaires dans la prévention de la violence et du crime. Pour M. Dagher, plus particulièrement, on ressent un vif désir que ces organisations obtiennent un financement adéquat. On note, par ailleurs, leur profonde connaissance du terrain et du lien de proximité qu’ils entretiennent avec la jeunesse. Les parents et les professionnels du milieu scolaire sont aussi aux premières loges dans la détection des élèves en dérive. Les trois policiers s’entendent pour dire qu’il existe actuellement un manque de travailleurs sociaux et de travailleurs de rue.


La prise de parole de Mme Roy, M. Brochet et M. Dagher est importante, mais cela dit, est-ce que leurs propos lors de cet entretien sont réellement mis en application?

Bibliographie :


[1] « La flambée de la violence inquiète dans le Grand Montréal »,Qub, en ligne < https://www.qub.ca/info/tout-voir/la-flambee-de-violence-inquiete-dans-le-grand-montreal-9000019402 >

[2] Véronique PRINCE, « Québec prépare des mesures pour juguler la violence armée à Montréal », Radio-Canada, 26 août 2022, en ligne : <https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1908147/montreal-quebec-guilbault-police-violence-arme-feu-mesure-annonce>

[3] Francis PILON et Laurent LAVOIE, « Montée de la violence armée, six rappeurs assassinés en un peu plus d’un an à Montréal », Journal de Montréal, 22 septembre 2022, en ligne : <https://www.journaldemontreal.com/2022/09/22/6-rappeurs-assassines-en-un-peu-plus-dun-an-a-montreal>

[4] SERVICE DE POLICE DE LA VILLE DE MONTRÉAL, Rapport d’activités 2021, en ligne < https://spvm.qc.ca/upload/02/Rapport_activites_2021_SPVM_VF.PDF >

[5] Mathieu CARBASSE et Geneviève ABRAN, « Peut-on vraiment parler d’explosion de la violence armée par armes à feu à Montréal? On fait le point », 24 heures, 2 décembre 2022, en ligne : <https://www.24heures.ca/2021/12/02/peut-on-vraiment-parler-dune-explosion-de-la-violence-par-armes-a-feu-a-montreal-on-fait-le-point>

[6] Id.

[7] Ted RUTLAND, « Quand la violence ne rime pas avec armes à feu », La Presse, 24 septembre 2022, en ligne : <https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2022-09-24/montreal/quand-violence-ne-rime-pas-avec-armes-a-feu.php>

[8] M. CARBASSE et G. ABRAN, « Peut-on vraiment parler d’explosion de la violence armée par armes à feu à Montréal? On fait le point », préc., note 5.

[9] DUVAL, M.-C., Comment les médias couvrent-ils les causes de justice? : L’affaire Guy Turcotte sous la loupe, mémoire de maîtrise, Montréal, Faculté des Arts et des Sciences, Université de Montréal, 2016, p.3

[10] Id., p. 101

[11] Id.

[12] Ted RUTLAND, « Parlons aussi des effectifs non policiers », Radio-Canada, 31 août 2022, en ligne : <https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2022-08-31/violence-armee-a-montreal/parlons-aussi-des-effectifs-non-policiers.php>

[13] Patrice ROY, « Entrevue avec les chefs de police du Grand Montréal », Radio-Canada Info, 28 septembre 2022, en ligne : <https://www.youtube.com/watch?v=p7bCDxqlW2Q>

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