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Morskoy le marin

Auteur·e·s

Jeanne Dehalu

Publié le :

15 décembre 2022

On m’appelait Morskoy. Cela veut dire marin en russe. Une fille m’avait appelé comme ça quand nous étions au port de Bronka à Saint-Pétersbourg et depuis c’était resté.


J’avais été marin. Marin dans la marine marchande. Un milieu de gros durs. On parcourait le monde sur des porte-conteneurs, tout le temps en bleu de travail, tout le temps dans des ports différents et tout le temps ivres. Avec les collègues, on écumait tous les bars des bourgades où on faisait escale.

Pourtant bercé par la houle, j’avais fait des cauchemars. La lune était pleine. Il faisait doux pour un mois de février.

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Un jour, j’ai fait une mauvaise manœuvre lorsque mon collègue guidait la grue pour décharger un paquebot. Il y a eu un accident et un mort. J’avais un peu bu et j’ai eu un moment d’inattention. Le conteneur était tombé sur Christian. Un chic type. Après une enquête à l’interne, j’ai perdu mon travail.


J’ai alors décidé de faire la seule chose que je savais bien faire : boire. Je puais la gnole en permanence. Comme ça, je me sentais plus minable d’avoir bu que d’avoir perdu mon travail, et ma culpabilité ne s'approchait qu’au petit matin quand tous les bars m’avaient chassé pour fermer. J’étais vite devenu un mauvais mari et un mauvais père.


Pendant un temps,  j’ai pu emprunter un peu d’argent à droite à gauche. Je disais que c’était pour payer le loyer ou à manger pour les enfants. Puis, tous me retrouvaient accoudé au comptoir d’un bar ou à faire la manche dans les rues après avoir tout perdu aux chevaux. Ils ont donc arrêté de m’aider. Je leur en voulais de m’avoir démasqué.


Ensuite, les huissiers sont arrivés. Ils ont progressivement vendu mes trésors ramenés des quatre coins du monde. Puis ma montre, la télé, les bijoux de ma femme et ils ont fini par couper l’électricité et l’eau. Nous étions devenus des squatteurs dans notre propre logement. Enfin, « on »… Je n’étais presque plus jamais à la maison. J’étais dans les rues, minable à mendier pour pouvoir m’acheter mes canettes, embarqué chez les flics pour une énième bagarre ou en cellule de dégrisement. Putain de flics.


En l’espace de 3 mois, j’avais totalement sombré. Marrant pour un marin.


Eugénie me menaçait de demander le divorce et la garde exclusive des enfants. Je comprenais. Finalement, ce n’était peut-être pas plus mal. Elle et les garçons ne seraient plus obligés de subir tout ça.


Une nuit de février, j’avais décidé de partir sans les prévenir. Le plus simple était peut-être de leur épargner la tâche de me chasser. Je leur rendais service, finalement. C’est un copain qui m’avait filé le bon plan : il fallait se présenter au port le soir même vers minuit et on avait le trajet jusqu’au prochain port gratuitement si on aidait pour la pêche deux nuits en mer. J’ai donc embarqué à bord d’un petit chalutier avec cinq autres mecs comme moi. On n’a pas beaucoup parlé. Un peu comme si on savait tous qu’on fuyait. Pas besoin de se parler, on savait. Et puis, avec nos gueules de repris de justice, autant pas remuer la merde.


La sobriété soudaine de ces deux jours m’avait frappé en plein visage. J’avais mal partout. L’eau de l’océan me brûlait et me donnait froid en même temps. Je sais. J’étais pathétique. Encore plus que quand j’étais saoul.


En débarquant dans ce nouveau port, l’odeur de la vase et des poissons entassés dans la cale m’avait donné la nausée et j’avais vomi. Moi, Morskoy le marin, j’avais vomi à cause de l’odeur de la mer.

En réalité, seule une grande forêt me séparait d’Eugénie et de mes garçons. Le port dont j’étais parti était juste au nord de celui où j’avais atterri. Avec le chalutier, on avait longé la côte et pu admirer les longues plages de galets, désertées par les touristes à cette période, surplombées par de hautes falaises de craies. Plus on descendait vers le sud, plus les plages se faisaient étroites et les falaises finissaient par être les pieds dans l’eau. Au-dessus, de grands sapins projetaient leurs ombres sur la mer tumultueuse et sombre.


On avait débarqué au petit matin dans une petite ville enclavée entre la forêt et l’océan. On avait d’abord vu le phare qui surplombait les falaises, annonçant la fin des grands sapins et qui guidait le lâche que j’étais. La ville était reliée au phare par un sentier de randonnée. Le centre de la ville se déployait autour d’un petit port où les bateaux de pêche pouvaient s’amarrer le long de quais en pierre bleue usés par les cordes d’amarrage et le sel. À marée basse, les bateaux s’échouaient sur le sable et une terrible odeur de vase envahissait les environs de la placette.  Elle était en pavé et les pêcheurs pouvaient y installer un étal afin de vendre leur butin. Le bar du port et la mairie s’y faisaient face, et au centre coulait une fontaine d’eau potable dont on pouvait entendre un léger clapotis lorsque la mer était calme. Ensuite, de part et d’autre, la ville s’érigeait sur des collines de sorte qu’elle surplombait ce petit port.


C’était une petite bourgade touristique qui accueillait quatre fois sa population locale l’été, m’avait-on expliqué au bar du port. Un port de plaisance se trouvait à quelques rues de là et était rempli de gros bateaux de riches. En face de la capitainerie et à côté du casino se trouvait la petite supérette de la ville où j’avais pu faire la connaissance des clodos du coin. J’avais rencontré Pierre, Amin et Tom. On était tous un peu des aventuriers déchus. Pierre était interdit de casino, avait tout perdu dans des paris bidons et avait fini par échouer ici. Sa peau était mordue par le soleil et une grande balafre lui traversait le visage. Il expliquait qu’il avait eu des histoires avec des gangs ou la mafia mais ne nous en parlait pas trop « pour notre sécurité ». Amin, lui, avait été champion de boxe, mais avait sombré dans la coke. Riche, il avait essayé plusieurs cures de désintox. Il s’en était plus ou moins sorti. Incapable de revenir à son niveau de champion, il avait claqué tout son fric. Il avait rencontré Pierre en Italie et ils s’étaient tous deux retrouvés ici. Ils disaient qu’ils avaient trouvé du réconfort au bord de la mer (et dans la bière). Amin était maigre et sa peau mate tirait désormais vers le gris. Et quand ça commençait à chauffer avec d’autres mecs, il nous servait de garde du corps. Jamais le premier à frapper, mais toujours celui qu’on envoyait quand on se faisait massacrer. Enfin, Tom était le simplet du coin qui rêvait d’aller trouver la femme de sa vie dans les Caraïbes. Il était un peu sot mais gentil. Il avait perdu ses parents dans un incendie et se débrouillait en faisant des petits boulots à droite à gauche. Les gens de la ville le connaissaient depuis qu’il était petit et lui donnaient souvent une pièce. Suffisamment pour acheter quelques canettes pour nous quatre.


En dehors des périodes touristiques, la ville n’était plus que l’ombre d’elle-même et les abords du casino, sans les voitures de sport, les pouffes de luxe et les voituriers, ressemblaient plus à la cour des miracles. On était pas les seuls crasseux à devoir trouver des coins pour dormir et les bagarres concernaient souvent les territoires de chacun des petits groupes. Les entrées des halls des grands buildings d’appartements de luxe le long de la côte étaient les lieux les plus prisés. Ils étaient bien à l’abri du vent et des intempéries. Mes compagnons m’avaient expliqué qu’ils n’étaient accessibles que quand les riches n’étaient pas là. Parce que dès qu’ils débarquaient pour les vacances, nous étions priés de devenir invisibles. Il ne fallait pas qu’on traîne dans les rues près de la digue ou près des riches. Et alors, ce n’était plus des bastons entre clodos, mais avec les flics.


Les premières nuits, on avait donc dormi dans une enclave sur la digue menant au port de plaisance. Bercés par le bruit des vagues et des mouettes. Mais, assez rapidement, mes nouveaux compagnons de fortune avaient trouvé un super plan : au port de plaisance, ils avaient réussi à forcer les cadenas de deux bateaux qui appartenaient à des gens riches qui ne venaient probablement que l’été faire quelques balades en mer.


Le matelas était étroit, mais comme cela faisait des semaines que je n’avais plus dormi dans un vrai lit, j’avais sombré dans un sommeil très rapidement. Pourtant bercé par la houle, j’avais fait des cauchemars. La lune était pleine. Il faisait doux pour un mois de février.


Ce jour-là, dans un troisième gros bateau, on avait trouvé des bouteilles de whisky écossais et une télé. Je n’avais pas regardé le journal télévisé depuis des mois. La présentatrice interviewait un chanteur. Puis il y a eu la météo et un match de foot.


À la mi-temps, un message d’alerte pour une disparition ou un enlèvement passait. On a d’abord cru que c’était une blague ou l’histoire d’un mec en cavale. Un type d’une cinquantaine d'années avec des lunettes avait disparu dans la région depuis dix jours. Sur la photo diffusée, il semblait propre sur lui, avec un grand sourire et un bonnet rouge. Sa barbe grisonnante s’arrêtait au milieu de ses joues rougies par le soleil ou le vent. Ses yeux étaient bordés de rides, mais on sentait qu’il avait eu une vie heureuse.


En allant en ville le soir avec mes compagnons, on avait découvert le même visage du type disparu placardé sur tous les commerces du centre. Des gens distribuaient des tracts, le port grouillait de flics et de sauveteurs qui remplissaient des bateaux pour faire des recherches dans l’eau le long des plages aux alentours. La tension des habitants était palpable. Ça me donnait la nausée toute cette agitation. Ou le whisky des riches peut-être ?


En arrivant à la supérette pour aller acheter nos canettes pour la nuit, des scouts nous avaient alpagués pour nous prévenir qu’une battue était organisée dans les bois et que la police demandait à ce qu’un maximum de personnes puisse aider afin de ratisser large.


Qu’est-ce que j’en avais à foutre, moi ? Peut-être qu’il n’avait pas envie qu’on le trouve parce qu’il était avec sa maîtresse, ce salaud! Pourquoi je devais m’interrompre pour ça ? Comme je m’énervais, mes copains m’avaient expliqué qu’on pouvait bien les aider alors je les ai suivis en râlant.


On a emprunté le chemin jusqu’au phare et, sur le parking derrière celui-ci, les bénévoles avaient déployé des tentes de ravitaillement et un poste de soin. Il y avait même des chiens policiers, comme ceux qu’on voit dans les films et qui cherchent de la drogue. Des flics nous avaient donné des gilets fluorescents et des lampes torches. On nous avait expliqué qu’il fallait rester en ligne et ne regarder que devant nous. Pour une fois, ils ne pouvaient rien nous dire parce qu’on aidait comme tout le monde, mais je sentais bien qu’ils nous jugeaient parce qu’on faisait partie des ivrognes du port. Les chiens grognaient de loin comme si nous étions la pire racaille du monde.


Il fallait attendre d’être un certain nombre avant de pouvoir commencer les manœuvres et on avait presque plus de canettes au moment où un sifflet avait retenti pour nous donner le signal de départ. Après un bref silence, les gens ont commencé à crier. Et comme s’ils voulaient achever mon mal de crâne, les chiens s’étaient mis à aboyer.


Je traînais la patte, mes pieds étaient flous et regarder par terre me donnait la gerbe. J’entendais sans écouter le nom qui était crié et mes compagnons étaient aussi silencieux que moi. Probablement parce qu’ils étaient aussi saouls que moi. Il fallait surtout que je reste concentré pour ne pas me prendre les pieds dans les ronces et les bouts de bois cachés sous les feuilles tombées au sol. La forêt était dense et une odeur de pin me rappelait les vacances que je passais enfant avec mes grands-parents dans un camping dans le sud de la France.


Il fallait marcher lentement et la ligne de battue examinait les alentours à la loupe. Ça me  fatiguait d’être là.

Amin, probablement pour s’occuper l’esprit, a aussi commencé à appeler le nom du pauvre  type.

  • « Samuel ? »

  • « SAMUEL ? »

  • Et les bénévoles hurlaient de plus belle : « SAMUEL LAUVIN ? »


C’était moi. C’était moi que ces gens cherchaient. La dernière personne qui m’avait appelé par mon prénom, c’était ma mère.

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