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Libération d’Auschwitz: une réflexion après 77 ans

Auteur·e·s

David Friedman

Publié le :

27 janvier 2022

« Nous avons affaire à un crime sans nom », a proclamé Winston Churchill en apercevant les massacres des nazis. La compréhension humaine se manifeste dans le langage, c'est-à-dire dans les mots et les noms. Les crimes perpétrés par les nazis étaient si insidieux qu’ils échappent au langage même, à notre capacité à comprendre et à catégoriser. En 1944, un juriste juif polonais, Raphaël Lemkin, a inventé le mot «génocide» pour outiller notre lexique en transposant ce crime en mots. L’Holocauste était un événement si unique qu’il méritait une nouvelle classification dans notre compréhension collective. Certes, l’annihilation de 6 millions de juifᐧveᐧs, dont 1,5 million d’enfants, semble hors de la réalité. Aujourd’hui, le 27 janvier 2022, soit le 80e anniversaire de la libération du camp de concentration d’Auschwitz, nous sommes appeléᐧeᐧs à réfléchir à cet événement et surtout à commémorer les victimes, des êtres humains jetés dans des chambres à gaz, torturés et tués de sang-froid. L'espoir était toujours que ces victimes ne soient jamais oubliées, qu'elles trouvent une deuxième vie dans notre esprit collectif. Depuis la fin de cette atrocité, la communauté juive a plaidé au monde entier de ne jamais oublier. Il est clair que la conception de ce crime existe dans les dictionnaires et dans les textes de loi, mais il n’est pas clair qu'elle existe dans les cœurs des citoyen·ne·s du monde et surtout dans ceux des jeunes d'aujourd'hui.

L’histoire de l’Holocauste est surtout une histoire de destructions, de larmes et de souffrances. Mais aujourd’hui, on peut concevoir l’Holocauste sous un autre angle, celui de la rédemption.

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Des statistiques préoccupantes ont récemment été affichées à propos des connaissances de base sur l’Holocauste chez les Canadien·ne·s et les Québécois·es. Selon un sondage de 2019, 53 % des répondant·e·s québécoi·es ont signalé ne jamais avoir appris à l'école que 6 millions de juifᐧveᐧs avaient été tuéᐧeᐧs par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, comparativement à 35 % dans le reste du Canada. En outre, plus de 61 % des répondant·e·s québécois·es ont répondu n’avoir jamais lu un livre sur l’Holocauste. Ce taux est 20 % plus élevé que pour le reste du Canada. Dans un autre sondage, 22 % des milléniaux et de la génération Z au Canada ont répondu qu’ils·elles n'étaient pas sûr·eᐧs d’avoir entendu parler de l’Holocauste. Ces chiffres constituent la norme dans le monde occidental. Toutefois, être aussi mal-informé que le reste du monde n’est pas une raison pour ressentir du réconfort ‒ on devrait faire mieux.


Notre société et le monde entier succombent à l'amnésie que les survivant·e·s de l’Holocauste nous ont suppliéᐧeᐧs de combattre. L’effacement d’une histoire ne se produit pas d’une journée à l'autre. L’ignorance sur les faits fondamentaux de la Shoah parmi les jeunes est une manifestation d’une érosion progressive. On devrait se méfier davantage de la menace de cette érosion en cachette, sous le radar, que du négationnisme de l’Holocauste.  Dès qu’on oublie l’Holocauste, on perd la bataille contre la haine. On oublie à quelle fin inimaginable la haine peut conduire l’humanité. Les 80 ans écoulés depuis la Shoah sont un clin d'œil dans l’histoire humaine. Dans l’ensemble, l’Holocauste était hier. Il est évident que la myopie nous a séduit·e·s.


On peut facilement constater les conséquences de ceci. La haine est saine et sauve dans notre monde. Alors que j’écris ces mots, quatre Juifs sont des otages dans une synagogue à Colleyville, au Texas. Chaque fois qu’on oublie l’Holocauste et la gravité de la haine, nous recevons un rappel violent. Il y a sans doute un lien avec le comportement honteux de la communauté anti-vaccinale québécoise et mondiale, qui porte l’étoile jaune et proclame une persécution égale à celle des Juifᐧveᐧs européenᐧneᐧs des années quarante. Ceci est non seulement une banalisation de l’oppression subie par les Juifᐧveᐧs, mais une véritable insulte de la plus haute magnitude envers les survivant·e·s. En 2019, les crimes haineux antisémites représentaient le taux le plus élevé des crimes haineux religieux au Canada. Primo Levi, un survivant d’Auschwitz, a prononcé : « C'est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau : tel est le noyau de ce que nous avons à dire. » Levi ne faisait pas d’hyperbole.


Des membres de la communauté éducative postulent que la solution à cette lacune est d’insérer l’Holocauste dans les programmes d'études québécois. Enfin, l'éducation est un outil indispensable, un remède à nos échouages moraux. Pourtant, mettre cette responsabilité sur le système éducatif uniquement serait un fardeau irréaliste et serait également une trop faible attente sur les individus dans leur rôle autodidacte. J'admets que l'éducation est la solution de base, notre manière de traiter cette ignorance perturbante. Pourtant, l'éducation à l'école n’est pas une solution à but durable. Les paroles des enseignant·e·s et les paragraphes d'un manuel de cours sont fugaces dans l’esprit d’un·e jeune étudiant·e et sont souvent peu inspirants. Une éducation sur l’Holocauste non dynamique est destinée à échouer. Alors, je présente quelques appels à l’action, des initiatives qu’on pourrait prendre pour améliorer notre connaissance de l’Holocauste, mais surtout pour l’internaliser.


Premièrement, je vous conseille de regarder des témoignages de survivant·e·s sur vidéo. Les témoignages ont le pouvoir de vivifier les histoires, la souffrance inimaginable et les personnages qui ont vécu cet enfer. On peut avoir accès à de nombreux témoignages des survivant·e·s montréalais·es sur le site du Musée de l’Holocauste: https://museeholocauste.ca/fr/histoires-de-survivants/page/6/.

Deuxièmement, vous pouvez visiter le Musée de l’Holocauste à Montréal. Ça serait une expérience aussi émouvante qu’éducative.


Troisièmement, vous pouvez lire un livre à ce sujet. Je suggère Nuit, par Elie Wiesel. Dans ce livre, Wiesel, un écrivain doué, raconte son histoire comme jeune homme dans des camps de concentration. Il est impossible de lire Nuit sans sentir de profonds changements en soi-même.


Énormément de temps et d’énergie ont été mis dans l’enregistrement de témoignages, dans la construction de musées et dans la rédaction de livres. Mais à quoi sert un témoignage sans audience, un musée qui n’est pas orné de visiteur·euse·s, et des livres sans lecteur·ice·s? De grands efforts ont déjà été faits par les générations antérieures; c’est maintenant à notre tour de mettre l’effort, de compléter leur travail et de s’assurer que leur édifice ne s’écroule pas.


L’histoire de l’Holocauste est surtout une histoire de destructions, de larmes et de souffrances. Mais aujourd’hui, on peut concevoir l’Holocauste sous un autre angle, celui de la rédemption. L’histoire de ma famille fait un testament à cela. Mon arrière-grand-père a été tué durant l’Holocauste. Mon grand-père y a survécu et s’est rendu à Montréal où il vit encore. On est encore là, et nous sommes reconnaissant·e·s d’avoir la chance de vivre dans une société libre. Je suis fièrement un Québécois de confession juive, et je ne le tiendrai jamais pour acquis. Elie Wiesel a dit que « d’oublier les victimes reviendrait à les tuer une seconde fois ». Le corollaire de ceci est qu’en se souvenant des victimes, on leur donne une seconde vie. Cela est l'essentiel. La meilleure manière d'honorer les 6 millions de victimes est d’apprendre sur eux·elles, prendre des leçons et ultimement de vivre une vie sans haine et avec un sentiment de responsabilité envers autrui. Au cours de l’Histoire, on a vu des renouvellements linguistiques et droitiers en réponse à la Shoah. En 2022, c’est le temps pour un renouvellement dans le cœur de chacun et chacune.