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Les violences obstétricales et gynécologiques : les traumas invisibles du corps de la femme

Auteur·e·s

Apolline Labeta

Publié le :

7 décembre 2022

Personne ne devrait justifier la violence, elle est en quelque sorte une tache d’encre au milieu d’un système démocratique, elle nous empêche d’avancer. Mais le fait est qu’un système de santé à bout de souffle peut produire de la violence, même dans des pays développés comme la France ou le Canada.

Je condamne simplement les hommes et tout le fonctionnement du monde, qui n’ont jamais voulu prendre conscience du rôle important, difficile mais en fin de compte magnifique, lui aussi, que joue la femme dans la société. - Anne Frank, Journal d’Anne Frank (1947)

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Dans les pays occidentaux, les scandales sur les violences en santé n’ont eu de cesse d’exploser, à commencer par la France, avec Orpea, puis avec  les accusations de viol à l’encontre d’une gynécologue haut placée dans le gouvernement français. Ainsi, le Canada n’est pas le seul pays d’Occident à souffrir du manque de moyens dans son système de santé et des dérives que cela peut engendrer. Le passage de la COVID n’a rien arrangé, mais a pu mettre en lumière un problème méconnu du grand public. En effet, le coup de projecteur sur le personnel médical a permis à tou⋅t⋅e⋅s de se rendre compte des coûts pour l’État en matière de santé et des conséquences d’un manque d’investissement de sa part (1)


Cette mise en lumière a soulevé des points importants, notamment sur la mauvaise formation du corps médical, ce qui peut être une justification des violences obstétricales et gynécologiques (VOG). C’est un problème récurrent que l’on retrouve dans plusieurs pays, comme la France et le Canada : des hôpitaux débordés, une attente interminable aux urgences, un sous-effectif de médecins et d'étudiant⋅e⋅s.


Les conséquences sont sans appel : un corps médical débordé, en détresse, en dépression, parfois en retrait de la société. N’est-ce pas l’inverse de ce qu’un⋅e patient⋅e peut attendre d’un⋅e médecin? Le système de sélection des étudiant⋅e⋅s reposant sur la capacité à gérer le stress et la charge de travail produit des médecins froid⋅e⋅s et plus axé⋅e⋅s sur leur travail que sur la relation avec leur patient⋅e. Une formation déshumanisante conduit indubitablement à oublier le/la patient⋅e et à ne voir que la pathologie.


  • Violences obstétricales et gynécologiques : VOG

Si le système conduit à nuire à la santé des patient⋅e⋅s et à les mettre en danger, il est essentiel de souligner que certains, mais, surtout, certaines patientes subissent des violences de la part du corps médical (2). Et si j’ai pris le temps de développer sur la crise du système de santé en France et au Québec, c’est parce que je pense sincèrement que c’est la mauvaise formation et le manque de moyens de nos médecins qui les conduisent à adopter des comportements aussi répréhensibles envers leurs patient⋅e⋅s.

Les violences obstétricales et gynécologiques (« VOG ») restent un sujet tabou pour beaucoup de femmes. En effet, ce qui se passe dans la salle d’examen a tendance à rester dans la salle d’examen. La figure d’autorité que représente le/la médecin en blouse blanche a tendance à freiner les femmes dans la dénonciation de certaines pratiques qu’elles subissent.


  • L’origine des VOG

  • Amérique latine

Le concept de VOG apparaît d’abord en Amérique latine au début des années 2000. Cette création résulte d’une mobilisation militante, féministe, mais surtout d’un coup de projecteur mis sur les violences médicales subies par les femmes. Ceci a conduit le Venezuela puis l’Argentine à qualifier les VOG comme étant des infractions pénales.

C’est en 2007 que le Venezuela adopte une loi de lutte contre les violences faites aux femmes, dans laquelle s’inscrivent les VOG. Le Venezuela devient alors le premier pays à définir les violences obstétricales. Puis, en 2009, c’est au tour de l’Argentine d’adopter une loi qui vient reconnaître et définir les violences obstétricales.


  • France et Canada

Le concept de VOG s'est ensuite étendu aux pays européens et anglo-saxons. Mais il est intéressant de noter qu’aucun autre État n’a adopté de loi punissant la violence obstétricale, bien que le sujet ait pris de l’ampleur dans les recherches scientifiques et académiques. En France, la loi pénale réprime les violences et agressions sexuelles, mais il n’existe aucune loi spécifique aux VOG. Le débat est pourtant toujours présent.


La diffusion du concept de VOG s’est faite au travers des réseaux sociaux, mais aussi de collectifs tels que Gyn&co, qui recense des soignant⋅e⋅s respectueux⋅euses de leurs patient⋅e⋅s. Mais c’est surtout Marie-Hélène Lahaye, féministe et juriste qui, à l’aide de son blogue « Marie accouche là », a permis de lancer l’alerte sur l’importance du problème en France. Au Canada, c’est l’affaire de 2019 impliquant le docteur Allan B. Climat qui lève le voile sur les VOG au Canada. Ce médecin a été radié par le Collège des médecins du Québec pour avoir eu un comportement déplacé envers une patiente.


  • Définition et historique des VOG : qu’est-ce qu’une VOG ?

Depuis quelques années, avec la montée de #MeToo et la redéfinition des violences à caractère sexuel, la parole des femmes s’est libérée concernant les violences obstétricales et gynécologiques. Cela peut intervenir tant au niveau d’un avortement que d’un accouchement, ou encore d’un simple frottis. Le Collège des médecins rappelle « que toute forme d’examen envahissant nécessite un consentement explicite et une communication appropriée [et continue avec] [la] patient[e] ».


  • Définition de Marie-Hélène Lahaye

La blogueuse et juriste Marie-Hélène Lahaye définit les violences obstétricales en se basant sur deux types de violences : les violences institutionnelles et les violences basées sur le genre. Les violences institutionnelles sont le résultat de procédures, gestes, techniques et organisations de service au sein des institutions de santé. Ce sont à la fois des violences physiques et psychologiques. Les violences de genre sont les violences faites aux femmes à cause de leur sexe. Cela résulte du rapport de force traditionnel entre les femmes et les hommes. C’est la base des stéréotypes de genre qui attribuent à chaque sexe des qualités physiques et psychiques. Les violences obstétricales s’inscrivent donc dans la dynamique d’appropriation des capacités reproductives du corps de la femme. La vision de Marie-Hélène Lahaye est intéressante en ce qu’elle aborde ce problème sous l’angle juridique. Sa définition comporte ainsi quatre éléments cumulatifs pour la définition de violences obtétricales  :


  1. tout comportement, acte, omission ou abstention

  2. acte commis par le personnel de santé

  3. acte non justifié médicalement

  4. Sans le consentement libre et éclairé de la parturiente


Sa conclusion a été de définir ces violences comme : « tout comportement, acte, omission ou abstention commis par le personnel de santé, qui n’est pas justifié médicalement et/ou qui est effectué sans le consentement libre et éclairé de la femme enceinte ou de la parturiente. »(3)


  • Problème de qualification : comment identifier les VOG

Pour identifier une violence gynécologique ou obstétricale, Marie-Hélène Lahaye propose un processus très simple : transposer l’acte violent hors du contexte hospitalier. Ainsi, celui ou celle qui viendrait toucher votre poitrine dans la rue sans votre consentement serait accusé⋅e d’agression sexuelle, il en va donc de même lors de tout examen gynécologique. Seule l’urgence médicale pourrait disculper le/la gynécologue, qui pratiquerait alors un examen sans le consentement de la patiente si cette dernière est inconsciente, en danger de mort imminente. Et encore, la patiente serait en droit de refuser tout acte médical si elle dispose d’un consentement libre et éclairé. Poser cet acte serait vu comme une agression de la part du/de la médecin (4). Par exemple, un toucher vaginal sans le consentement de la patiente est un viol au regard de la loi française (5).


La définition varie en fonction des pays et des normes sociales. Car, si la France n’a pas de loi spécifique contre les VOG, le Venezuela en a. La loi vénézuélienne de 2010 sur les droits des femmes définit les violences obstétricales comme « l'appropriation du corps et du processus de reproduction des femmes par le personnel de santé [...] entraînant une perte d'autonomie et la capacité de décider librement de leurs corps et de leur sexualité, ayant un impact négatif sur la qualité de vie des femmes »(6).


  • Dénonciation (7)

  • Des violences structurelles

Parmi les expert⋅e⋅s et les victimes, toutefois, ce n’est pas exactement le consensus. En effet, puisque ces agressions sont communément admises, il y a quelque chose de structurel dans celles-ci. Elles sont banalisées et représentent la norme dans la majorité des hôpitaux. Le problème repose sur des procédures communément admises et sur l’absence de remise en question de celles-ci de la part du corps médical. Ils font primer la procédure sur le bien-être et la santé de la patiente. Cela peut aller d’actes douloureux comme des césariennes sans anesthésie, jusqu’à des mutilations sexuelles comme des épisiotomies sans le consentement de la patiente, faisant parfois basculer les VOG dans la catégorie d’actes de torture ou de barbarie. Mais le système change et évolue, ainsi la société des obstétriciens et gynécologues du Canada reconnaît l’existence de telles violences.


  • Difficulté à dénoncer

Il faut instaurer un climat de confiance et de communication entre les femmes et les professionnel⋅le⋅s de la santé. Un système évolue par des femmes qui dénoncent ces violences pour faire avancer les procédures. Car si ces violences sont reconnues par des organismes importants tels que la société des obstétriciens et gynécologues du Canada, ce n’est pas ce qui aide les femmes à parler. La parole ne pourra se libérer que si les femmes dénoncent de telles violences. Mais on en vient à parler d’un autre problème : la difficulté à porter plainte. Les plaintes ne mènent que très rarement à des décisions du conseil de discipline. Il faut aussi noter que si des plaintes peuvent être déposées devant le Collège des médecins, aucune plainte ou enquête ne peut être lancée auprès de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec sur le sujet spécifique des VOG, ce qui contribue à l’institutionnalisation de telles violences.


  • Dénoncer sur les réseaux

Si les plaintes ne mènent à rien, les femmes se mobilisent sur les réseaux sociaux pour se faire entendre par l’intermédiaire de mots-clics tels que : #PayeTonUtérus, #BalanceTonUtérus et #StopVOG. Sur les réseaux, de nombreuses femmes racontent leurs traumas liés à ces VOG. Les histoires de ces femmes sont à faire pâlir plus d’un; pensons notamment à des épisiotomies sans anesthésie, ou à l’administration de force de picotin. Les violences morales sont toutes aussi importantes : froideur des médecins, exposition de la vulve sans le consentement de la patiente, remarques sur le nombre de partenaires sexuel⋅le⋅s, manque de douceur et de compréhension en posant certains actes courants en gynécologie. En effet, des femmes se plaignent de saignements ou de douleurs persistantes suite à un simple frottis ou à un changement de stérilet ou encore de pertes de connaissance à cause de la douleur...


D’aucuns diraient que ces violences peuvent être mises en parallèle avec les violences conjugales ou sexuelles (chercheuse Audrey Ferron Parayre), et tout comme dans ces situations, les femmes ne savent pas vers qui se tourner, ni qui  prendra leur plainte au sérieux. Les victimes ne sont pas écoutées et leurs traumas sont minimisés. Car c’est avant tout le savoir des soignant⋅e⋅s qui est priorisé sur le corps de la femme. Ainsi venir accoucher ou avorter, à l’hôpital, c’est abandonner son corps au personnel soignant. L’anonymat des réseaux sociaux est un réconfort qui permet aux femmes de s’exorciser de leur histoire. Même si les soignant⋅e⋅s ne pensent pas faire du tort et n’ont pas l’intention de commettre ces VOG, c’est le ressenti de la victime qui est le plus important(8).


  • Entrevue avec une professionnelle de santé : Alysé Filin

Il y a donc une réelle « culture des violences obstétricales et gynécologiques ». Alysé Filin, coordinatrice de recherche en urogynécologie dans un hôpital québécois, témoigne de ce qu’elle voit dans le cadre de son travail en France et au Québec.

Dans une entrevue, elle explique que la douleur de la femme est minimisée. Par exemple, dans le cadre d’un accouchement en France, « le médecin estime que dans tous les cas, la femme souffrira, un peu plus ou un peu moins, cela ne change rien à ses yeux. Car la femme est une hystérique qui extrapole sa douleur ». Si le ressenti et l’expression de la douleur peuvent varier d’une patiente à l’autre, il n’y a pas de prise en compte de la part du/de la médecin ni de remise en question sur son travail. Dans le cadre d’une césarienne, toujours en France, elle explique qu’une patiente alors sous péridurale crie quand le médecin commence à inciser, mais que, malgré ses cris, le médecin a continué à inciser. Le médecin ne s’est pas remis en question sur la gestion de la péridurale, et n’a rien fait pour minimiser la douleur de la patiente qui souffrait. Il a juste continué son opération.


En tant que médecin, il peut être difficile de prendre du recul. L’une des histoires qui m’ont le plus choquée aura été le cas d’un enfant, alors porteur d’une méningite. La bactérie responsable de sa méningite se trouvait dans le lait de la mère. Ainsi, sans le vouloir, elle a contaminé son enfant au travers du lait maternel. Le médecin a fait culpabiliser la patiente en lui disant que c’était sa faute si son enfant était malade.


L’une des remarques d’Alysé Filin ne m’a jamais semblé aussi juste : les médecins ne se remettaient pas en question. Ils ne le faisaient pas pour deux raisons : soit les patientes n’osaient pas dénoncer leurs pratiques, soit, lorsqu’elles le faisaient, elles étaient prises pour des hystériques. Les patientes passaient ainsi pour des femmes en proie à leurs hormones, leur douleur et leurs cris n’étant là que pour attirer l’attention.


Son témoignage est d’autant plus poignant, qu’elle a accepté de se confier sur son expérience personnelle comme patiente. Lors d’un rendez-vous chez son gynécologue, elle s’allonge sur la table d’examen, et le médecin procède à son examen. Elle se contracte. Pour empêcher cela, le médecin lui donne une tape sur les fesses. Elle m’a expliqué que si, sur le coup, ce geste ne l’a pas dérangée, après coup, elle s’est rendu compte que ce geste n’a rien à faire dans le cadre d’un examen. La normalisation, voilà le cœur du problème. Une fois de retour chez elle, elle ne se l’explique pas : « pourquoi n’ai-je rien dit, pourquoi n’ai-je rien fait ? ». Mais elle le sait, la position d’une femme dans ce genre d’examen ne laisse pas place à la discussion, ce n’est pas une partie de plaisir. Qui voudrait avoir une discussion sur les gestes à poser lors d’un examen gynécologique, à moitié nue et la tête de son médecin entre les jambes?


Si les VOG sont facilitées par le système de santé et la formation, le problème vient aussi de la société qui ne s’embarrasse pas de la santé féminine. C’est un problème relégué en arrière-plan. L’avancée des recherches sur l’endométriose en est un bon exemple. Le nombre de cas recensés s’élève à 179 millions dans le monde (9). Mais la réalité est toute autre; entre les mauvais diagnostics et le manque de connaissances chez les femmes, il s’agit d’une estimation à revoir à la hausse. Si le problème est connu depuis près de 60 ans, la solution reste la même : des anti-inflammatoires, la prise de la pilule ou une chirurgie invasive.


En conclusion, il n’y a pas de petites VOG : que ce soit un acte chirurgical, un attouchement ou une remarque, toutes les violences sont importantes. Il n’y a pas de petits problèmes, que des personnes qui ne savent pas écouter. Si vous êtes témoin ou victime de ces violences, parlez, dénoncez, faites-vous entendre. Les femmes et les générations suivantes ne pourront que vous remercier de votre engagement. Si vous arrivez jusqu’à la fin de cet article, alors vous l’aurez compris, être une femme, c’est un combat de tous les jours, c’est se battre pour que l’on respecte notre consentement, notre corps, notre avis. Je ne veux pas avoir une démarche moralisatrice, mais ouvrir les yeux de la société sur un problème trop souvent relégué au second plan. Les VOG ne sont que la partie visible d’un monde qui, en apparence, semble accepter la place de la femme, mais qui, en secret, n’évolue pas.

Sources  citées : 


  1. Charles Lecavalier, 25 ans d’échecs en santé: un fiasco malgré les réformes, 25 juillet 2020, https://www.journaldequebec.com/2020/07/25/25-ans-dechecs-en-sante-un-fiasco-malgre-les-reformes

  2. Les violences gynécologiques et obstétricales : construction d’une question politique et de santé publique, Virginie Rozée, Clémence Schantz, Dans Santé Publique 2021/5 (Vol. 33), pages 629 à 634

  3. Marie-Hélène Lahaye, Qu’est-ce que la violence obstétricale ?, blog Marie accouche là, 9 mars 2016 : http://marieaccouchela.net/index.php/2016/03/09/quest-ce-que-la-violence-obstetricale/

  4. article L. 1111-4 de la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé

  5. code pénal : Article 222-22 et suivant

  6. Rogelio Pérez D'Gregorio, « Obstetric violence: A new legal term introduced in Venezuela », International Journal of Gynecology & Obstetrics, vol. 111, no 3,‎ 2 novembre 2010, p. 201–202

  7. Anne -Sophie Poiré, la culture des violences obstétricales et gynécologiques existe et il faut l’enrayer, disent des experts, 26 Juillet 2022, https://www.24heures.ca/2022/07/26/la-culture-des-violences-obstetricales-et-gynecologiques-existe-et-il-faut-lenrayer-disent-des-experts

  8. Pour plus de témoignages des victimes voir, Anne-Sophie Poiré, Violences obstétricales et gynécologiques : « je me suis sentie violée, brisée, abusée », 26 juillet 2022, https://www.24heures.ca/2022/07/26/violences-obstetricales-et-gynecologiques-je-me-suis-sentie-violee-brisee-abusee

  9. W G Foster et M Leonardi, « Endometriosis – novel approaches and controversies debated », Reproduction and Fertility, vol. 2, no 4,‎ 1er décembre 2021, C39–C41 (ISSN 2633-8386, DOI 10.1530/RAF-21-0097,


Bibliographie complémentaire :



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