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Les influencerreurs

Auteur·e·s

Rose-Marie Gaudet

Publié le :

18 janvier 2021

Lorsque des préadolescent.e.s s’aventurent dans le monde des adultes et font leur entrée au secondaire, nombreux sont ceux et celles qui se font répéter par leurs parents de ne pas se laisser influencer par les autres. Ce conseil est parfois difficile à respecter, car lorsque l’on cherche qui on est réellement, on a tendance à suivre la foule pour s’accrocher à certains repères… Et cela ne se produit pas seulement lorsqu’à treize ou quatorze ans, on veut l’approbation de la gang des cools dans la cafétéria. En effet, quand on se connecte sur les réseaux sociaux, il suffit de quelques clics pour découvrir un univers dans lequel vivent des gens que l’on appelle les « influenceur.euse.s ». Ces dernier.ière.s sont suivi.e.s par plusieurs milliers de personnes de tous âges et de tous milieux et sont parfois même idolâtré.e.s. Phénomène ayant connu une croissance fulgurante dans les dernières années, allant de pair avec l’avènement des réseaux sociaux, le concept d’influence est désormais considéré par plusieurs comme un métier. Qui peut le pratiquer ? À peu près n’importe qui, à condition d’avoir assez d’abonnés sur diverses plateformes.


Bien que certain.e.s influenceur.euse.s créent du contenu pertinent et éducatif sur leurs comptes YouTube, Instagram et j’en passe, d’autres peuvent presque être confondu.e.s à des panneaux publicitaires : les influenceur.euse.s gagnent de gros montants en faisant à leurs abonnés la promotion de produits de tous genres et en publiant des photos de leurs vies rêvées. Alors que certaines personnes peuvent être dubitatives quant à l’importance du rôle que ces influenceur.euse.s ont dans les habitudes de consommation de leurs abonné.e.s, je suis convaincue que leur impact va au-delà de ce qu’on pourrait penser. Je me suis surprise à payer une soixantaine de dollars pour un aspirateur de comédons en raison des commentaires unanimes des influenceur.euse.s que je suivais : ce produit allait changer ma vie. Il ne m’a fallu qu’une utilisation pour réaliser que j’avais jeté mon argent à la poubelle pour un cossin de piètre qualité qui ne fonctionnait même pas. Ce pattern de promotion de produits se répète au quotidien et, je l’avoue, suscite chez moi une certaine colère : à la mi-décembre, une dizaine d’influenceuses ont présenté une nouvelle paire de leggings faisant supposément brûler la cellulite. Tout d’abord, ce produit transmet un message destructeur à plusieurs jeunes filles vulnérables qui laisse sous-entendre que leurs imperfections doivent être corrigées. De plus, le service à la clientèle offert à ceux et celles ayant commandé ces leggings était médiocre. Pour ajouter à cela, la livraison de ce produit a pris plusieurs semaines et certain.e.s n’ont jamais reçu leur colis. Les influenceur.euse.s se retrouvent donc fréquemment au centre de polémiques liées à des manques de jugement, et celle que je souhaite aborder s’est déroulée il y a à peine une semaine.

On encourage ainsi indirectement les rassemblements et le fait de ne pas suivre les consignes du gouvernement et de la Santé publique.

Vloggueuse beauté
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Pour n’en nommer que quelques-uns, Karl Sabourin (d’Occupation Double Afrique du Sud), Noémy Petit et Milaydie Bujold font partie de ces influenceurs et influenceuses qui ont fait le choix de voyager durant les vacances de Noël (et ce, en pleine pandémie) et de publier sur leur compte Instagram plusieurs images de leur escapade sous le soleil de la Floride et du Mexique. Après avoir reçu de nombreux messages réprimandant leur comportement, ces individus ont opté pour des réponses qui en ont choqué plus d’un. En lisant le témoignage d’une infirmière qui se disait complètement épuisée par l’augmentation drastique des cas de COVID-19, Milaydie lui a demandé si elle considérait changer d’emploi. Inutile de décrire en profondeur ce manque flagrant de jugement et d’empathie de la part de cette jeune femme de 22 ans, qui est suivie par quelques 273 000 personnes sur Instagram. Pour sa part, Karl Sabourin a répondu à un internaute, qui critiquait son voyage, que ce dernier était simplement jaloux puisqu’il était « trop pauvre pour voyager » …


Ces comportements ont énormément fait réagir le public, et des messages haineux n’ont pas tardé à être envoyés à ces voyageurs. Une page Instagram nommée « @denoncer.influenceurs » (qui publie quotidiennement des photos « incriminantes » des manques de jugement de ces influenceur.euse.s) a même été créée et compte à ce jour presque 40 000 abonnés. Les opinions sont très mitigées : certain.e.s condamnent la page pour la méchanceté qu’elle suscite chez des internautes assoiffés de voir la réputation des influenceur.euses se détériorer, alors que d’autres jugent essentiel de montrer les vraies couleurs de ces « vedettes ». À mon avis, une question intéressante ressort de ce débat : une erreur de jugement commise par un.e influenceur.euse est-elle plus grave qu’une erreur que pose une personne peu connue sur les réseaux sociaux ?


Pour tenter de répondre à cette question, je crois qu’il faut d’abord évaluer les conséquences d’une telle erreur. Il est assez évident que le fait de partir en voyage durant une période comme celle que l’on vit présentement est un comportement répréhensible, et ce, peu importe qui est la personne qui décide de le faire. La COVID-19 ne s’attaque pas plus aux influenceur.euse.s  qu’à monsieur et madame Tout-le-Monde. Toutefois, je pense qu’une responsabilité de plus tombe sur le dos des influenceur.euse.s : partager leur escapade à 80 000 personnes a des répercussions qui ne peuvent être engendrées par une personne peu connue. Bien que les publics cibles peuvent varier, il demeure que des adolescent.e.s fragiles qui se fient beaucoup à ce qu’ils ou elles voient peuvent facilement se laisser berner par des influenceur.euse.s qui, à travers leurs actions, banalisent la situation actuelle. On encourage ainsi indirectement les rassemblements et le fait de ne pas suivre les consignes du gouvernement et de la Santé publique.


Pour les besoins de la cause, je parlerai de l’influence comme d’un métier (bien qu’à mon avis, il est très possible de débattre sur ce terme). Dans le cadre d’un travail, quel qu’il soit, il y a un échange de services entre l’employé et le client : un.e influenceur.euse offre du contenu sur les médias sociaux, auquel ses abonnés réagissent, au même titre qu’un vendeur offre un produit à un consommateur en échange d’une somme d’argent. Imaginons ceci : un.e pharmacien.ne qui donne le mauvais médicament à un patient doit assumer les répercussions que peut entraîner son erreur. Dans le même ordre d’idées, un.e influenceur.euse qui commet un écart de conduite en allant faire le party dans le Sud durant une pandémie le fait dans le cadre de son travail, qui consiste, en quelque sorte, à donner l’exemple à ses abonné.e.s. Le fait d’être influenceur.euse et de faire une gaffe alors que l’on est observé.e par des milliers d’individus est donc, selon moi, plus grave.


Il n’y a pas de formation professionnelle ou de code de déontologie indiquant les comportements à adopter ou à proscrire pour être influenceur.euse. Je crois toutefois qu’il va de soi d’assumer la responsabilité de ses actes, et qu’il est nécessaire de se servir de son gros bon sens en tout temps lorsqu’on choisit de gagner sa vie en étant influenceur.euse. Je n’encouragerai jamais les messages haineux envers qui que ce soit, mais je pense tout de même que la critique constructive est de mise si l’on souhaite améliorer la perception des influenceur.euse.s, qui ont, malgré nous, un rôle prépondérant à l’heure actuelle.  Je dois avouer que je n’aimerais pas vivre dans la peur que l’on retienne tous mes faits et gestes contre moi, mais les influenceur.euse.s doivent être prêt.e.s à cette éventualité, ou bien sinon, pour citer Milaydie elle-même, ils ou elles peuvent toujours changer d’emploi…