
Les droits humains : proclamés pour le meilleur, suspendus pour le pire
Auteur·e·s
Oulèye Diop
Publié le :
12 février 2026
À l’image d’une relation durable, les droits humains ne se mesurent pas aux promesses formulées, mais à la constance de leur application. Proclamés comme universels et pourtant bafoués régulièrement, leur respect se joue moins dans leur affirmation que dans leur application. Pour le meilleur, ils sont invoqués par les États lorsque leur respect est aisé et compatible avec les intérêts du moment. Pour le pire, ils deviennent ornementaux, laissés comme un décor juridique ou moral, car leur application devient coûteuse ou politiquement risquée. Or, comme dans des vœux de mariage, l’engagement n’a de sens que s’il vaut précisément lorsque les circonstances se dégradent.
Des personnes sont alors privées de liberté, parce que le droit est contourné et instrumentalisé, soi-disant au nom de la « stabilité », de la « sécurité » ou de « l’intérêt national ».



À l’aube de 2026, face à cette fidélité incertaine, refuser l’injustice et la suspension de ces droits devient impératif. Rappeler éternellement les engagements pris par les États, nommer les violations du droit international en cause et, ultimement, rendre visibles celles et ceux qui sont les premières victimes de cette complaisance demeure une manière concrète de réaffirmer le sens des droits humains.
C’est dans cette logique que s’inscrit l’organisation Amnistie internationale, qui promeut depuis sa création en 1961 la défense des droits humains et le respect de la Déclaration universelle des droits de l'Homme (DUDH). Évidemment, à l’échelle de la faculté, le comité Amnistie internationale tente, tant bien que mal, de s’acquitter de ce même mandat.
Tous les ans, durant le mois de décembre, la campagne Écrire, ça libère d’Amnistie internationale a lieu afin de sensibiliser le public à la situation des personnes injustement détenues et d’encourager l’envoi de lettres de soutien aux prisonnier.ères d’opinion. En donnant notamment une voix aux personnes détenues arbitrairement ou privées de leurs droits fondamentaux, nous tentons de rappeler que les droits humains ne sont pas des principes abstraits : il s’agit d’engagements qui concernent des vies réelles. Rappelons par ailleurs qu’en droit international, la liberté d’expression est protégée notamment par l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, tandis que son article 9 consacre une interdiction formelle des détentions arbitraires. De manière similaire, dans notre droit canadien, la Charte canadienne des droits et libertés protège la liberté d’expression à l’article 2b) et interdit expressément la détention arbitraire à l’article 9. Des garanties que tous.tes clameront sans aucun doute « fondamentales » pour assurer un État de droit.
Néanmoins, sur la scène internationale, ces garanties sont régulièrement suspendues lorsque des voix critiques sont perçues comme dérangeantes ou subversives pour l’ordre établi. Des personnes sont alors privées de liberté, parce que le droit est contourné et instrumentalisé, soi-disant au nom de la « stabilité », de la « sécurité » ou de « l’intérêt national ».
L’histoire de Sonia Dahmani
Prenons l’exemple de Sonia Dahmani, avocate et chroniqueuse en Tunisie. Me Dahmani a consacré sa vie à la défense des droits humains et à la lutte pour les personnes marginalisées. Elle dénonce ouvertement les conditions de détention inhumaines et le racisme en Tunisie en s’exprimant régulièrement sur ces sujets à la télévision et dans des émissions de radio. Le 11 mai 2024, des personnes cagoulées appartenant aux forces de police tunisiennes ont effectué une violente descente au siège de l’Ordre national des avocats à Tunis et ont interpellé Me Dahmani. Pour mesurer la gravité d’un tel geste, il suffit d’imaginer l’arrestation d’un.e avocat.e québécois.e menée par des policier.ères masqué.es au siège du Barreau du Québec à Montréal. Ce qui peut nous sembler surréaliste est pourtant le quotidien de bon nombre de citoyen.es à travers le monde. Heureusement, cette arrestation filmée a été largement diffusée sur les réseaux sociaux.
À la suite de ces faits, Me Dahmani a été incarcérée et est demeurée en détention jusqu’en novembre 2025, date à laquelle elle a bénéficié d’une libération conditionnelle. Les autorités tunisiennes l’ont accusé de « diffusion de fausses nouvelles », et des enquêtes la visant pour des motifs politiques sont encore en cours. L’arrestation de Sonia Dahmani s’inscrit ainsi dans une logique de répression de l’expression critique.
L’histoire de Sai Zaw Thaike
Ce processus arbitraire s’est également produit ailleurs sur la scène internationale. Au Myanmar, le photojournaliste Sai Zaw Thaike a été arrêté en 2023 après avoir documenté les conséquences du cyclone Mocha sur les populations civiles du pays. Son travail consistait à photographier les zones touchées et à témoigner de l’ampleur des dégâts, dans un contexte où l’accès à l’information est strictement contrôlé dans cet État d’Asie du Sud-Est. En effet, au Myanmar, le journalisme est une activité extrêmement dangereuse : plus de 200 journalistes ont été emprisonné.es par l’armée depuis le coup d’État militaire de 2021, et au moins sept auraient été tué.es. Accusé de violations liées à la sécurité de l’État, il est condamné à une lourde peine de 20 ans d’emprisonnement à l’issue d’un procès pouvant être qualifié d’expéditif. Là encore, les droits proclamés – liberté d’expression et interdiction d’une détention arbitraire – sont mis entre parenthèses au moment même où ils devraient offrir une protection.
Ces histoires, mises de l’avant par Amnistie, rappellent que les droits humains ne prennent tout leur sens que lorsqu’ils protègent les voix dérangeantes. Tant que leur respect demeurera conditionnel, les droits humains continueront d’être proclamés pour le meilleur, et suspendus pour le pire.