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Les donneurs de leçon

Auteur·e·s

Marie de Santis

Publié le :

Il y a quelques mois, alors que je rédigeais avec les meilleures intentions du monde une chronique d’opinion sur le féminisme dans le présent journal, je suis tombée sur plusieurs commentaires particulièrement aigres. Certains individus s’étaient décidés à m’apprendre que je n’avais en fait pas déconstruit le sexisme inhérent à mon éducation et que, tant que cela ne serait pas fait, je serais condamnée à rester dans le mensonge et l’ombre du patriarcat.


Éduquée par la mère la plus forte et la plus féministe qu’il soit, je suis restée sous le choc durant quelques minutes, à la suite de quoi j’ai entrepris de répondre à mes interlocuteurs. M’infantiliser et tenter de m’expliquer ma propre pensée? Cela me semble très peu féministe, à bien y penser. Et d’où ces individus se permettaient-ils de nier totalement mon libre arbitre, ma capacité de synthèse et de raisonnement, mes ressentis, et d’insinuer que j’étais contre les droits des femmes et que je n’étais pas une alliée, alors que je n’avais jamais interagi avec eux? Ce genre de raisonnement est assez dangereux, étant donné qu’il se base sur de fausses prémisses et que la conclusion ne peut être qu’erronée dans ce cas.


De même, les accusations proférées dans de telles situations sont graves. Elles peuvent détruire en un claquement de doigts la réputation et la carrière d’une personne et elles ne devraient, en aucun cas, être prononcées sans réels fondements. Nous l’avons vu récemment, alors que bien des professeurs et des chargés de cours ont été étiquetés comme étant racistes ou homophobes, au terme d’un simple procès populaire et virtuel. En plus d’être froid et blessant, ce genre de processus a le défaut d’être inamovible, en ce sens que, plus encore qu’ailleurs, sur les plateformes numériques, les écrits restent.

Or, l’octroi d’enseignement supérieur de qualité, et même d’un enseignement tout court, devient alors complètement impossible. Et cela ne revient en aucun cas à dénigrer ou à nier les sentiments, les impressions, les perceptions ou les émotions des étudiants, mais bien à distinguer l’intention de nuire de celle d’éduquer.

Les réactions, quant à elles, sont un peu puériles. Des tonnes d’« angry reacts » sur Facebook, des étudiants qui quittent conjointement une séance Zoom en guise de protestation, des commentaires remplis d’ironie mal placée, des menaces de bannir de ses amis l’auteur d’une chronique un peu polémique. N’est-il plus possible de faire abstraction, de simplement ignorer un individu ou de ne pas lire ses écrits s’ils sont si dérangeants? De vivre et laisser vivre, si l’on ne se sent pas apte à discuter de manière respectueuse et civilisée? D’aller en parler à ses amis, à sa mère, à son chat, si la frustration est si intense? Faut-il vraiment intimider et créer un mouvement de masse autour d’une personne qui n’a rien demandé?


Au début de la session, un membre anonyme de ma section d’origine s’est retrouvé dans l’œil d’un cyclone pour avoir osé exprimer ses griefs par rapport à l’enseignement virtuel tout en soulignant clairement qu’il ne critiquait pas les individus concernés, mais bien le système. En quelques minutes, des commentaires discutables ont fait leur apparition sous le texte concerné, dont certains qui remettaient tout bonnement en question la valeur de l’auteur en tant que futur juriste et étudiant. Cependant, plutôt que de critiquer rudement la volonté de l’auteur de demeurer anonyme, je pense qu’il convient de s’inquiéter de ce choix. Aucun étudiant de la Faculté ne devrait avoir peur de dévoiler son identité alors qu’il se saisit d’une opportunité ouverte à tous, soit celle d’écrire dans notre journal étudiant. Ni peur d’être intimidé par ses pairs, et ce, même si certains de ses propos ne sont pas tout à fait exacts ou frustrent une partie de l’auditoire. Ni être rabaissé dans des commentaires numériques qui pourront toujours être lus, partagés et retrouvés. Comment alors s’enorgueillir d’appartenir à une faculté allumée, qui abrite des débats de société et des échanges enrichissants? Il y a un monde entre le fait de se congratuler de systématiquement « partir des débats » sur une myriade de sujets, comme l’indiquait un meme récent pour décrire le comportement des étudiants de la Faculté, et celui de s’acharner collectivement contre une seule personne. N’est-il pas ironique, d’ailleurs, de réserver un tel traitement à un individu qui a exposé son ressenti sur les cours à distance et l’attitude des professeurs, alors que ces deux sujets sont très populaires dans les groupes de cohortes, et que les sentiments semblent dicter l’actualité récente dans la sphère académique, indépendamment de la justesse des faits? Ce n’est plus la liberté d’expression qui est attaquée dans ce genre de situation, mais bien la liberté de penser ou d’avoir une opinion.


Cependant, contrairement à plusieurs chroniqueurs, je ne crois pas que ces attaques soient complètement infondées et que l’appel aux sentiments et aux émotions soit une simple fabrication ridicule et fantaisiste issue du mouvement woke. La réalité est bien différente. Je ne ressens aucune gêne à le dire : il m’est déjà arrivé et il m’arrive encore d’avoir des palpitations à l’écoute de certains termes, de certaines mises en situation. De me sentir mal à l’aise. De me sentir triste. Pendant des cours, à l’extérieur de la Faculté, dans toutes les situations de la vie. Je suis convaincue qu’il en va ainsi pour tout le monde. Nous avons tous un vécu, une histoire, un passé ou des traumatismes, ainsi qu’une sensibilité qui nous est propre, et cela est tout à fait normal. Chaque sujet de conversation ou d’étude, et même une innocente trame factuelle d’examen, est susceptible de faire battre le cœur d’un étudiant ou d’une étudiante un peu plus rapidement, de lui donner des sueurs froides ou des nausées, de lui rappeler de mauvais souvenirs. Je peux penser, par exemple, dans le domaine que nous étudions, à certaines thématiques de droit de la famille ou de droit criminel. La liste est longue, et il est impossible d’étudier le droit sans se pencher de près ou de loin sur ces questions. Or, si nous entreprenions de tirer un trait sur tous les sujets qui rendent mal à l’aise tel ou tel étudiant, l’octroi d’un enseignement supérieur de qualité, et même d’un enseignement tout court, deviendrait complètement impossible. Notre formation, en tant que futurs juristes, s’en trouverait grandement menacée, puisque incomplète.


Et cela ne revient en aucun cas à dénigrer ou à nier les sentiments, les impressions, les perceptions ou les émotions des étudiants, mais bien à distinguer l’intention de nuire de celle d’éduquer. Comme nul ne peut affirmer qu’il connaît avec exactitude l’intensité du ressenti d’autrui, dans une situation donnée, la prudence s’impose, ainsi que le plus grand des respects, mais cette norme doit demeurer raisonnable puisque l’université n’est pas, sous sa forme actuelle du moins, un safe space. Il est étrange d’attendre des professeurs qu’ils agissent en concordance avec cet idéal, de façon impeccable. Cela n’est pas cohérent avec sa mission première, celle de former les esprits, d’éduquer, d’enseigner, de transmettre le savoir, de provoquer des débats. Chaque discipline, chaque faculté, chaque domaine académique peut comporter son lot de sujets sensibles. Supprimer ces derniers équivaut à octroyer une éducation tronquée, vide de sens, sans profondeur et incomplète.


Tel a été le cas pour ces étudiants qui, faute de vouloir entendre parler de Louis-Ferdinand Céline en raison de ses convictions antisémites, ont décidé qu’il valait mieux stagner dans leur ignorance à ce sujet et continuer de le confondre avec… Céline Dion. Cette histoire peut paraître anecdotique, mais elle reflète avec justesse la triste ironie de la censure en milieu universitaire, qui a fait, dans ce cas, plus de mal que de bien, en privant un groupe entier d’étudiants d’enseignements pertinents pour leur future carrière et pour leur culture générale, et en plongeant une professeure dans la dépression. Aussi vil et problématique qu’il soit en tant qu’individu, Céline nous a légué une œuvre littéraire qui mérite, objectivement, d’être étudiée dans un cours de littérature contemporaine française : insinuer que la professeure a en fait un agenda haineux relève de la mauvaise foi la plus pure, surtout pour des étudiants matures qui ont fait le choix conscient de poursuivre des études dans ce domaine et de s’inscrire au cours en question. Si je choisissais d’adhérer à leur logique, d’ailleurs, je devrais jeter la moitié du contenu de ma bibliothèque aux ordures, ce qui est pour moi, comme pour tout grand amateur de littérature, j’ose l’espérer, une hérésie. Il ne suffit que de quelques minutes de recherche pour trouver des problématiques propres à chaque grand écrivain, à chaque académicien ou à chaque figure historique. Racisme, misogynie, antisémitisme, et j’en passe. Il ne suffit que de quelques minutes de recherche pour effacer des pans entiers de plans de cours, en littérature, en histoire, en philosophie… Winston Churchill disait avec raison que celui qui oublie son passé se condamne à le revivre et je suis d’avis que celui qui choisit d’ignorer son passé est tout aussi vulnérable. Or, ce passé en question, il se lit, il s’écoute, il se regarde, au travers de livres, de photographies, d’œuvres musicales, de tableaux, de documents d’époque : telle est la nature des sciences humaines. Mettre de côté toutes ces choses revient à diminuer de façon draconienne la qualité de l’enseignement que l’on reçoit. Il ne suffit pas de comprendre le présent. Il est également nécessaire d’étudier le passé pour comprendre comment nous en sommes arrivés là pour certains ou pour mesurer sa chance pour d’autres, et, surtout, pour éviter de reproduire les mêmes erreurs.


D’autre part, la grande subjectivité des émotions et des expériences de vie peut entraîner son lot de problèmes. Dans un témoignage relaté par La Presse, une étudiante présente lors de l’incident autour du « mot en n » survenu au Département de littérature de l’Université McGill a défendu sa position en déclarant qu’elle avait eu des palpitations en lisant le terme en question dans un livre à l’étude, et que cela suffisait pour bannir ce dernier du plan de cours de la professeure puisque les traumatismes liés au racisme étaient bien plus sérieux et avaient bien plus d’impact que d’autres, tels que ceux reliés aux agressions sexuelles. Mais… qui est-elle pour juger de l’intensité du traumatisme d’autrui? Personne. Absolument personne, et cette volonté de hiérarchiser les expériences de vie me rend profondément mal à l’aise. Il est définitivement regrettable que nous en soyons arrivés là.


Il y a une chose que l’on apprend très tôt, dans les cours de procédure : c’est de la confrontation que jaillit la vérité. Une discussion unilatérale, lors de laquelle tous les participants sont bien-pensants et woke, ne mène à rien. Le respect le plus total et sincère de l’autre devrait demeurer la clé des discussions, et le critère raisonnable à appliquer. Comme les divertissements commencent à se faire rares en ces temps de pandémie, il est compréhensible que des débats futiles ou trop agressifs surgissent, mais cela ne devrait jamais se faire aux dépens de personnes de bonne foi.

NDLR : Cet·te auteur·trice a choisi d'utiliser son droit de retrait quand à l'application de la politique de rédaction inclusive du journal Le Pigeon Dissident prévue au Chapitre VIII.1 de ses Règlements généraux.


Source citée

Isabelle HACHEY, « Le clientélisme, c'est ça », La Presse, 22 février 2021, [En ligne], consulté le 9 mars 2021.

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