
Le poids de la couronne
Auteur·e·s
Djamel Khaznadji
Publié le :
9 avril 2026
« Hélène, j’espère que cette lettre vous trouvera aussi joyeuse et libre que vous l’êtes dans mes souvenirs. Cela fait maintenant plusieurs mois que l’on s’est quittés, et je puis affirmer que plus misérable homme que moi, il n’y en a guère. La souffrance que mon cœur supporte ces derniers temps dépasse toute rationalité. À quoi bon vivre les jours que Dieu m’accorde si je suis privé de vous partager le drôle, l’intéressant et l’absurde auxquels je fais face ? Puisse le Tout-Puissant me foudroyer sur place si sourire de vous je ne verrai plus ! Vous me manquez terriblement, cette situation est intenable. Je ne veux que vous avoir à nouveau dans mes bras, et ce jusqu’au Jugement dernier. »
C’est que le destin tracé pour lui était censé le conduire à une destination bien différente de sa préférence personnelle.


C’est cette lettre qu’il a brûlée ce soir. Devant les flammes dévorant le parchemin qu’il renonça à envoyer, Sélim était assis et regardait ce damnant spectacle avec des yeux vides. Des yeux dont toute vie a été retirée par la douleur de la séparation. Désormais, s’était-il juré, il vivrait sans amour, sans haine, seulement avec froideur et pragmatisme.
C’est que le destin tracé pour lui était censé le conduire à une destination bien différente de sa préférence personnelle. Sélim est fils de roi, destiné lui-même un jour à s'asseoir sur le trône. Dès l’âge de cinq ans, la fille qui plus tard devint sa femme fut déterminée : une princesse d’un comté allié qui rapporterait une dot conséquente et servirait les intérêts du royaume. Dans ces négociations, la volonté du cœur n’a que peu de place pour s’exprimer. Sélim, avant même d’être conscient des responsabilités qui lui pèseraient un jour sur les épaules, se voyait écrasé par le poids de la couronne.
À l’âge de la maturité vinrent, avec la fougue de la jeunesse, les flammes de la passion. Celui qui, à la fleur de l’âge, tente de dompter ses passions est comme celui qui tient une braise ardente dans sa main. Cette braise, pour Sélim, c’était Hélène. Hélène était de ces femmes pour qui le monde se pliait, pour qui des armées entières étaient levées. L’attrait envers ce genre de femmes dépasse la simple beauté du corps. L’homme fortuné de croiser son regard trouvait sa propre âme dans ses yeux. C’était un épisode spirituel ; l’impie retrouvait sa foi, l’injuste en devenait humilié, le noble, agenouillé, et le paysan, anobli.
Le décret divin fit qu’Hélène soit née d’une famille de banquiers. Outre le fait que Sélim soit déjà promis à une autre, aucune union entre noblesse et famille de banquier n’était envisageable. Quand on est de lignée royale, certaines réalités et responsabilités s’imposent. Le prix à payer pour celui à qui est confié le pouvoir et le gouvernement est l’élimination de toute passion contraire à la raison d’État. Céder à la raison et à la justice, lui disait son tuteur, voilà le chemin des grands hommes.
Pour le malheureux Sélim, ce dernier conseil était plus facile à dire qu’à faire. Quelle étrange condition que la jeunesse ! Il ferait écrouler les sept cieux, évaporer les océans, brûler des univers entiers et même sa propre âme pour satisfaire son désir. Quelque parole de sage ne lui serait d’aucun secours et ne ferait que le galvaniser dans le chemin de son autodestruction. Sélim, tel Achille devant le corps sans vie de Patrocle, était plongé dans une rage que nul ne pouvait apaiser.
Et pourtant, apaiser cette rage était impératif. Sélim, qui pouvait encore goûter aux lèvres d’Hélène sur les siennes, qui sentait encore son souffle chaud sur sa nuque, qui se promenait encore dans l’océan de ses yeux, qui lui parlait encore tant sous le soleil que sous la lune, qui priait pour elle dans les heures les plus sombres de la nuit et qui vécut avec elle ce que mille vies ne pourraient offrir, devait maintenant reprendre empire sur lui-même et céder à la raison.
- Je l’accepte, lui disait Hélène, ne sois pas triste !
- Que me dis-tu là, Hélène ? Comment puis-je esquisser le moindre sourire à partir de maintenant ?
- Une tâche immense t’attend, et tu devras être parfait. Alors, pour le peu de temps que j’ai pu jouir de toi, j’en suis couverte de reconnaissance.
- Qu’adviendra-t-il de nous ?
- Ne nous sommes-nous pas juré de nous aimer ? Pour le meilleur et pour le pire ? Nous nous sommes aimés jusque-là pour le meilleur, alors aimons-nous désormais pour le pire.
Les larmes aux yeux et la voix tremblante, Sélim ajouta :
- Jusqu’au jour de la résurrection… je te retrouverai devant la cour de Dieu et t’exalterai devant le Tout-Puissant, ainsi que toutes les nations du monde qui refusèrent de nous unir en ce bas-monde.
Il est facile d’être un stoïque lorsque la fortune nous sourit. Mais quand notre monde s’écroule et que l’on dispose d’un pouvoir absolu pour forcer ce monde à rester en place, il faut être doublement sage. Que de tyrans ont succombé à leurs passions et ont brûlé leur peuple dans la quête perdue des désirs du cœur. Achille ne fut-il pas pris de remords une fois dans les Enfers ? Or, un bon roi se brûle pour réchauffer ses sujets.
Sélim regardait les derniers morceaux de parchemin disparaître dans le feu. Il y avait quelque chose de cathartique dans ce spectacle, et celui-ci dégageait une certaine sérénité chez le jeune prince. Sélim se leva et regarda par la fenêtre. La pleine lune se dressait fièrement au-dessus des têtes et éclairait la rivière traversant la ville. Admirant cette scène quelques secondes, Sélim esquissa un sourire, puis se retourna pour quitter la pièce.
Les bons rois, il est vrai, souffrent de bien des peines ; mais ils jouissent d’une tranquillité et d’un plaisir pur en leur for intérieur que les tyrans ignorent toute leur vie.[1]
[1] François Fénelon, “XXI. Dialogue: Dion et Gelon,” dans Dialogues des morts: Anciens et modernes avec quelques fables composés pour l’éducation d’un prince (Paris: H. Barbou, 1804), 106.