Portrait%20sans%20photo_edited.jpg

Le plus prémédité des meurtres

Auteur·e·s

Clémence Duranleau-Hendrickx

Publié le :

27 octobre 2021

Le 9 octobre dernier, la France soulignait les 40 ans de la loi abolissant la peine de mort sur son territoire. Cette loi, adoptée en octobre 1981, était une promesse électorale du Président François Mitterrand porté au pouvoir quelques mois auparavant. C’était une décision politique controversée puisque l’opinion populaire demeurait largement en faveur de cette peine.

« Sur une première affiche, la phrase " J’ai déjà " était inscrite, suivie de différentes actions comme " bu de l’alcool sur la voie publique ". Sur une seconde affiche faisant suite à la première, on pouvait lire : " En Iran, tu aurais été condamné à mort. " »

Image: Amnesty International France
Image: Amnesty International France

press to zoom
Image: Amnesty International France
Image: Amnesty International France

press to zoom

À l’occasion de ce quarantième anniversaire, Amnesty International France sortait une campagne intitulée : « J’ai déjà. » Le titre de la campagne s’inspire du jeu d’alcool « Je n’ai jamais », aussi appelé Never have I ever dans sa version anglophone. Sur une première affiche, la phrase « J’ai déjà » était inscrite, suivie de différentes actions comme « bu de l’alcool sur la voie publique ». Sur une seconde affiche faisant suite à la première, on pouvait lire : « En Iran, tu aurais été condamné à mort. » Depuis sa fondation, Amnesty lutte pour l’abolition universelle de la peine capitale, l’un de ses chevaux de bataille.


Cette campagne m’a replongée dans le classique de Victor Hugo, Le dernier jour d’un condamné. Plaidoyer pour l’abolition de la peine de mort, cette œuvre fût publiée en 1829, soit 152 ans avant l’abrogation française de la peine capitale. Précurseur de la lutte, à une époque où les Français s’en donnent à cœur joie à la guillotine, au gibet et où la mise à mort constitue un spectacle public, Victor Hugo place le lecteur dans la tête d’un homme condamné à mort qui vit sa dernière journée. Rien n’est dévoilé sur cet homme, aucune identité, aucun indice du crime commis : l’idée est non pas de juger de la moralité de celui qui va à la potence, mais bien de se plonger dans la tête d’un homme envoyé à la mort par ses confrères. À l’aube de sa mort, le protagoniste du roman est naturellement agité et prisonnier de la nostalgie des jours où il jouissait de sa liberté. C’est un véritable portrait psychologique que dresse Victor Hugo. Par l’entremise d’un autre court roman nommé Claude Gueux et par plusieurs discours lorsqu’il occupait le rôle de député, Victor Hugo se sera irrévocablement positionné en faveur de l’abolition de cette peine. Dans un célèbre discours abondamment repris, Victor Hugo déclara notamment : « Tant que la peine de mort existera, on aura froid en entrant dans une cour d’assises et il y fera nuit. » Ses mots et réflexions demeurent pertinents près de deux siècles plus tard.


Malgré les divers instruments juridiques adoptés par la communauté internationale [1], il reste une cinquantaine d’États dans le monde qui pratiquent la peine de mort. La Chine, l’Iran, l’Arabie Saoudite, l’Irak et l’Égypte arrivaient en tête des mauvais élèves d’Amnesty International par rapport au nombre annuel d’exécutions en 2020. [2] Dans les États qui pratiquent encore la peine capitale, il peut s’écouler des dizaines d’années entre la condamnation de l’individu et son exécution. Aux États-Unis, le dernier individu exécuté de l’année 2020 attendait sa peine depuis 16 ans. Les délais interminables rebutent d’ailleurs certains condamnés à faire appel de leur sentence dans l’espoir de recevoir l’injection létale plus vite.


L’ignorance temporelle de même que les conditions de vie que l’on retrouve dans les prisons dans lesquelles on place un condamné sont une torture psychologique largement documentée qui pousse progressivement à la folie. Les nombreuses réactions psychologiques chez les prisonniers qu’engendrent ces conditions ont été qualifiées dans leur ensemble, par le Dr Grassian, du « syndrome du couloir de la mort ». Le Dr Grassian a été, en 1983, le premier à témoigner du  Death Row Syndrome après avoir étudié la situation psychologique de 14 condamnés à mort qui étaient placés dans des situations inhumaines [3] : « A 6 × 9-foot cell with no window to the outside world, furnished only with a steel bed, steel table and stool, and a steel open toilet, all lighted by a single 60-watt bulb. There was no television or radio and no reading materials other than a Bible. A solid steel door with only a small plexiglas window to an inner corridor was shut throughout the day. Solitary confinement was unbroken for 23 hours a day. » [4]


Si au 18e siècle, Jean-Jacques Rousseau considérait que la peine de mort se justifiait pour l’individu brisant le Contrat social, ses idées rejoignent encore une partie de la population favorable à la peine capitale. Les statistiques sur l’appui populaire des Canadiens au rétablissement de la peine de mort sont plutôt rares, mais en 2009, sous l’ère Harper, c’était 62% des Canadienᐧnes et 69% des Québécoisᐧes qui soutenaient le retour de la peine capitale. [5] Si ces données ont pu fluctuer depuis une dizaine d’années, notamment selon l’orientation politique des gouvernements en place et les mœurs sociales actuelles qui rendent tout de même difficile à imaginer le retour à l’agenda politique du débat sur la peine de mort, reste qu’il subsiste une certaine adhésion plutôt inquiétante à cette idée dans certains pays pourtant abolitionnistes.


Le Cornell Center on the Death Penalty Worldwide de l’Université Cornell répertorie plusieurs centaines de milliers d’individus qui attendent présentement leur exécution après leur condamnation à mort dans les « couloirs de la mort ». [6] Si une volonté politique pouvait se manifester dans les pays abolitionnistes pour que ceux-ci s’engagent dans la lutte pour l’abolition universelle de la peine de mort, ces individus pourraient nourrir l’espoir d’échapper à ce qu’Albert Camus appelait dans Réflexions sur la guillotine  « […] le plus prémédité des meurtres auquel aucun forfait criminel, si calculé soit-il, ne peut être comparé ».

Sources citées:


[1] Notamment : le Deuxième Protocole facultatif se rapportant au pacte international relatif aux droits civils et politiques, le Protocole n° 6 à la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales concernant l’abolition de la peine de mort, le Protocole n°13 à la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales relatif à la peine de mort en toutes circonstances et le Protocole à la Convention américaine relative aux droits de l’homme traitant de l’abolition de la peine de mort.


[2] Ensemble du site : https://www.amnesty.org/fr/what-we-do/death-penalty.


[3] Stuart GRASSIAN. “Psychopathological effects of solitary confinement”, (1983) The American Journal of Psychiatry, 140:1450–1454.


[4] Harold I. SCHWARTZ. “Death Row Syndrome and Demoralization”, (2005) Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law, 33 (2) 153-155, en ligne: http://jaapl.org/content/33/2/153#ref-4.


[5] Hélène BUZZETTI. « 62 % des Canadiens diraient oui à la peine de mort », Le Devoir, 23 janvier 2010, en ligne : https://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/281709/62-des-canadiens-diraient-oui-a-la-peine-de-mort.


[6] Ensemble du site : https://deathpenaltyworldwide.org.