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Le manque de jugement de Jacques Frémont

Auteur·e·s

Jérôme Coderre

Publié le :

29 mars 2021

Montaigne disait : « La raison est un outil. Le jugement est l’art de s’en servir ». Éminent juriste, nul doute que Jacques Frémont possède le premier. C’est le second qui fait cruellement défaut chez lui. Pour la deuxième fois en quelques semaines, le recteur de l’Université d’Ottawa a montré son inaptitude à exercer la prestigieuse fonction qu’il occupe, au moment où survient l’important débat sur la liberté académique, et où plus que jamais le monde universitaire a besoin du leadership de la part de ses recteurs. C’est désolant de voir son employeur le maintenir en poste. Ce l’est aussi de savoir que notre Faculté le place encore sur la courte liste de professeur·e·s émérites.


Il y avait quelque chose de pathétique à voir Jacques Frémont patauger dans ses explications floues pour justifier son inaction dans le dossier de son quérulent professeur Amir Attaran. Déjà que la réputation de l’institution en a pris pour son rhume dans les dernières semaines, disons que ce nouveau chapitre a quelque chose d’encore plus troublant.


Cependant, première précision : Attaran n’a pas tort sur toute la ligne. Il a raison de critiquer le gouvernement Legault de s’entêter à nier l’existence du racisme systémique, alors que tout le monde sait qu’il est bien présent. Aussi, c’est vrai que le gouvernement caquiste n’est pas particulièrement sympathique à la cause des minorités ethniques. Laissons la chance au ministre Charrette de nous convaincre du contraire, mais tant que ce gouvernement continuera de mettre de l’avant la loi 21, toute critique sera minimalement justifiée.

Précisions faites, il n’en reste pas moins que Frémont s’est cassé les dents. Solidement. Encore.

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Le problème, évidemment, c’est qu’Attaran va beaucoup trop loin. Je trouve toujours fascinant de voir ces gens faire des comparaisons avec l’Allemagne nazie ou avec l’Alabama ségrégationniste comme dans le cas présent, et ensuite prétendre qu’elles sont parfaitement légitimes. Un moment donné, disons-le, si ce n’est pas pour brasser de la m… je ne sais pas à quoi ça sert.


Ensuite, seconde précision : Frémont n’a pas tout à fait tort non plus de distinguer liberté académique (ou universitaire, je laisse les linguistes poursuivre le débat) et liberté d’expression. Après tout, c’est vrai que les propos ont été tenus sur Twitter et non en salle de classe. Et si on commençait à assujettir l’expression des profs sur les réseaux sociaux aux mêmes standards que celle devant un groupe d’étudiant·e·s, on n’en finirait plus de débattre sur ce qui est acceptable ou non. D’autant plus que la voix des professeur·e·s d’université, véritables gardien·ne·s de la connaissance, se doit d’être entendue, le plus fort et librement possible. Il en va de la préservation de notre démocratie.


Précisions faites, il n’en reste pas moins que Frémont s’est cassé les dents. Solidement. Encore.


D’abord parce qu’il oublie qu’au-delà de la liberté d’expression, il existe des codes d’éthique et de déontologie. Un quidam qui publie ce genre de propos sur sa page Facebook? C’est triste, mais ça fait partie de la game démocratique de permettre la libre expression. Mais un prof qui critique vertement, et depuis longtemps, un groupe identifiable, je doute fort bien que le code d’éthique de l’Université d’Ottawa cautionne ça.


La vérité c’est que je ne sais même pas si Attaran devrait être suspendu ou renvoyé. Je ne sais pas si c’est le genre de propos qui peut mener à une sanction disciplinaire. Mais le recteur aurait certainement pu se permettre de se pencher sur le dossier, d’évaluer le cas de ce prof qui ternit la réputation de son employeur, quitte à l’« acquitter » au nom de la liberté d’expression; au moins il aurait donné l’impression de prendre acte, de se montrer proactif dans le débat plus large qui a cours.


Au contraire, Frémont s’est comporté en « bon » fonctionnaire, ne se permettant que quelques phrases creuses pour réaffirmer l’appui de l’Université à la communauté francophone, condamnant les propos au détour d’une phrase. Bref, tout pour faire le moins de vagues possible, presqu’en attente de la prochaine déclaration déplacée de son professeur pour faire rejouer la même cassette.


On dit au hockey qu’il existe deux manières de jouer : défensive ou offensive. Oui, certaines équipes ont connu beaucoup de succès en jouant sur la défensive; les Devils du New Jersey ont même gagné 3 coupes en 4 ans avec cette approche. Mais autrement, jouer sur la défensive, c’est surtout une attitude défaitiste; c’est admettre de ne pas avoir les outils pour créer quelque chose nous-même.


C’est précisément ce qu’a fait Jacques Frémont. La porte lui était pourtant grande ouverte pour « passer à l’attaque ». Non pas contre Attaran, mais bien pour prendre position, ouvertement et fermement, sur la question de la liberté académique. Je le cite : « la liberté d’expression n’est pas un buffet où on choisit les cas où le discours est acceptable et où il ne l’est pas. »


Soit il affirme que la liberté d’expression ne devrait jamais connaître de limite – ce qui serait inquiétant comme position —, soit il est trop peureux pour prendre part lui-même à ce débat et nous partager sa vision de ce qui devrait être un discours acceptable. N’est-il pas du devoir du bon juriste, professeur émérite et recteur d’université de surcroit, d’avoir une connaissance de ce que les Romains appelaient la res publica ? Le débat est plus que juridique, il est politique. Et Frémont n’a de politique dans son discours que la langue de bois qui l’accompagne.


Par sa réponse, Jacques Frémont donne l’impression de constamment marcher sur des œufs, incapable d’avoir une position claire et cohérente sur ce que veulent dire « liberté académique » et « liberté d’expression ».


Ce qui glace encore plus le sang, c’est de voir la lâcheté et le mépris avec lesquels il a traité sa chargée de cours Verushka Lieutenant-Duval il y a quelques semaines.


Le mot-en-n prononcé dans un contexte académique? Quelques énervé·e·s crient au scandale et ça suffit pour passer à la trappe des indésirables de l’Université d’Ottawa. Une comparaison entre le Québec et un état esclavagiste? Rien pour écrire à sa mère selon Frémont. Si ce n’est pas du « deux poids, deux mesures », je ne sais pas ce que c’est.


Pourquoi est-ce important que tous les mots soient prononcés en classe dans un contexte pédagogique, mais qu’on puisse parfaitement se passer des commentaires d’Amir Attaran? Parce que le premier élève le débat, alors que le deuxième le rabaisse.


Mais même cela, Jacques Frémont n’ose pas le dire.


Comme quoi ce Monsieur n’a possiblement d’émérite que son titre.