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Le glas royal : Réflexion sur le décès d'une souveraine

Auteur·e·s

Hugo Lefebvre

Publié le :

10 septembre 2022

En apprenant l’annonce de la mort de la reine Élisabeth II, mes pensées se sont portées non pas sur ses années passées sur ses multiples trônes, mais sur le dernier jubilé d’une de ses prédécesseures, la reine Victoria. En 1897, lorsqu’elle célébra son jubilé de diamant, qui couronnait 60 ans de règne, la souveraine était presque aveugle et maladive. Arborant une longue robe de soie noire ainsi qu’un bonnet décoré de plumes d'autruche blanches et de diamants, confinée dans son carrosse par une arthrite sévère, elle défila dans les rues de Londres devant des millions de personnes. En tout, ils étaient plus de 3 millions à s’être déplacés à Londres pour voir les célébrations et la reine, qui vivait en relative réclusion depuis la mort de son mari en 1861. Des régiments issus de tout l’empire, du Canada à l’Inde, accompagnèrent les processions de premiers ministres coloniaux et des grands noms de la noblesse indienne.

On constatait que [Victoria] était le défilé lui-même, que tout le reste n'était que broderie ; que le public voyait en elle l'Empire anglais lui-même. - Mark Twain

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Mark Twain, qui assista à l’événement, écrit à ce sujet :


« On constatait que [Victoria] était le défilé lui-même, que tout le reste n'était que broderie ; que le public voyait en elle l'Empire anglais lui-même ».


Le jubilé de la reine Victoria représentait toute l’étendue de l’empire maintenu à ses pieds, de ces fers colorés de symboles et d’honneurs quelconques dans lesquels le quart du monde était alors enchaîné. Mark Twain, dans ce commentaire, ciblait un aspect de la monarchie britannique qui sera développé plus de cent ans plus tard par David Cannadine, historien anglais, dans un ouvrage nommé Ornamentalism: How the British Saw Their Empire. Ce livre plonge dans la fonction ornementale de l’empire britannique, décrivant en détail la façon dont les colonies servaient de terreau de reproduction des structures hiérarchiques rigides propres aux traditions britanniques. En utilisant l’exemple notable de l’Inde, la plus importante des colonies britannique, l’auteur explique comment les aspects les plus conservateurs des ordres sociaux de ces nations dominées ont été exaltés et déformés pour refléter et justifier le système de la métropole, en faisant ainsi l’ordre naturel des choses. Au centre de cette machine idéologique se trouvait la reine, qui, selon Cannadine, « renforçait, légitimait, unifiait et complétait l'empire en tant que royaume lié par l'ordre, la hiérarchie, la tradition et la subordination ».


Aujourd’hui, bien entendu, l’Empire britannique n’est qu’une fraction de ce qu’il était, et le Royaume-Uni n’est plus qu’une puissance de second rang. On voit davantage la famille royale comme une source de divertissement que comme une présence divine qui maintient l’ordre et la subordination. N’empêche que, comme le souligne le message de la famille royale, la mort de la reine Elizabeth II constitue la fin d’une vie mais également celle d’une ère. Pour la plupart d’entre nous, étudiants et étudiantes, la reine a toujours été omniprésente dans nos vies, que ce soit dans les médias ou sur les billets de banque. Si l’empire britannique connaît aujourd’hui les couchers de soleil, le visage de la reine, lui, continue à supporter un éternel éveil.


Dépouillée de pouvoirs il y a longtemps au profit des institutions démocratiques développées au fil des siècles, le monarque britannique n’est plus qu’un ornement, un amer rappel de ce qui existait avant que la raison humaine ne commence à réclamer son dû aux puissants. On ne peut donc s’étonner que tout ce qui entoure la reine ne s’apparente à une vaste entreprise de mystification pour satisfaire les conservateurs au nationalisme mal placé. Ce jeudi, lors de l’annonce du décès de Élizabeth II, la BBC présentait la feu reine comme une dame charmante au grand cœur qui se serait complètement donnée à sa patrie. On trouve peu de portraits de celle qui vécut du sang versé par ses ancêtres aux quatre coins de la planète, des vastes entreprises d’expropriation des enclosures en Grande-Bretagne à la subjugation de nations entières quelques années seulement avant son règne, et qui profitait de paradis fiscaux en utilisant ce qui lui restait de pouvoir pour faire pression auprès des ministres afin de cacher sa fortune embarrassante (1).


Le décès d’une personne appelle certes le respect. Mais, sauf pour ses proches, la reine était avant tout un ornement, un symbole savamment entretenu qu’il faut critiquer jusqu’au bout si on souhaite être cohérent avec l’évolution des idées de démocratie, d’égalité et de raison qui illuminent progressivement le monde depuis le 17e siècle. Et on ne peut simplement rendre hommage à une adversaire défaite en reconnaissant ses bons coups, car le symbole et l’obscurité qu’il cache vivent toujours dans son successeur. Le deuil compréhensible qui vient avec la disparition de cet icône culturel important et d’une dame au caractère vraisemblablement charitable devrait être accompagné d’une réflexion sur le legs de la monarchie britannique et la présence qu’on souhaite lui donner dans l’espace public. Bref, god save the queen.



Sources citées : 


(1) Voir:


Pegg, David et Robb Evans, Revealed: The Queen lobbied for change in law to hide her private wealth,7 février 2021, The Guardian, en ligne: https://www.theguardian.com/uk-news/2021/feb/07/revealed-queen-lobbied-for-change-in-law-to-hide-her-private-wealth


Goodking, Nicole, Queen Elizabeth Stashed Millions in Offshore Tax Havens: Paradise Papers, 11 juin 2021, The Guardian, en ligne: https://www.newsweek.com/queen-elizabeth-paradise-papers-labour-party-royal-family-702649


Walker, Owen et Attracta Mooney, How the Queen was dragged into tax havens affair, Financial Times, 6 novembre 2017, en ligne: https://www.ft.com/content/c6066ce0-c2fd-11e7-b2bb-322b2cb39656 ( pour une explication détaillée )


Zhang, Sharon, Queen Elizabeth Is Dead, But Her Bloody Legacy Lives on, Truthout, 8 septembre 2022, en ligne:https://truthout.org/articles/queen-elizabeth-is-dead-but-the-bloody-legacy-of-colonialism-lives-on/