Portrait%20sans%20photo_edited.jpg

Le droit mène à tout... même dans un CHSLD

Auteur·e·s

Noémi Brind’Amour-Knackstedt

Publié le :

En l’espace d’une journée, l’étudiante en droit que je suis, dépourvue de toute connaissance médicale, rejoint officiellement les rangs des préposés aux bénéficiaires (PAB) en tant qu’aide-préposée. Le 27 mai dernier, alors que la canicule se catapulte dans les CHSLD, armées d’une visière, d’un masque, de gants chirurgicaux et d’une jaquette isolante, ma collègue PAB et moi pénétrons la chambre d’une résidente afin d’opérer un changement de culotte. Notre équipement de protection individuel ne nous protège guère des assauts parfumés d’ammoniaque qui s’entremêlent aux relents des selles. En préparant mécaniquement les débarbouillettes pour s’attaquer aux soins d’hygiène, des goulettes de transpiration parsèment mon visage. Huit heures de formation à la fois théorique et pratique combinées à environ trois semaines d’expérience sur le terrain m’auront valu le commentaire persifleur suivant, « bravo, tu es maintenant presque une préposée aux bénéficiaires ».


« Alors, quelle fonction souhaitez-vous  exercer ? Voulez-vous occuper le rôle d’une  aide de service ou bien celui d’une aide préposée ? », m’interroge une conseillère  en dotation au service du CIUSSS Centre Sud-de-l’Île-de-Montréal, moins de 48  heures après avoir reçu ma candidature.  Perplexe, je lui demande la différence entre  les deux postes. Elle confirme mes  appréhensions. L’aide de service contribue  à l’entretien ménager ainsi qu’à la  préparation des repas, tandis que  l’assistant-préposé accompagne le PAB en  divertissant les résident.e.s, en les  nourrissant et en les lavant. Je réfléchis un  instant. Suis-je prête à essuyer le  postérieur couvert d’excrément d’une  personne inconnue, alors que je daigne à  peine à changer la couche de Harold, le  chihuahua incontinent de ma famille ? Je  ne suis pas une héroïne, encore moins un  ange gardien. L’urgence exposée par les  médias et par les points de presse du  gouvernement québécois m’incite donc à  m’enrôler en tant qu'aide-préposée.


Durant les deux premières heures de ma  formation, on nous indique les ressources  psychologiques mises à notre disposition  et on nous offre quelques conseils pour  prendre son propre pouls. Cet atelier-éclair  était imprévu, admet son animatrice, mais  il est indispensable. Il est fort possible que  celui-ci ait été motivé en partie par les  nombreux témoignages des volontaires qui  dénoncent l’horreur et le traumatisme  qu’ils ont vécu en CHSLD. Le témoignage  d’Amina Khilaji, partagé par la députée de  Québec solidaire, Catherine Dorion, fait  preuve de son contenu.

Pendant la crise sanitaire, nombreux sont  les bénévoles qui quittent après une ou  deux semaines. Le fardeau mental est immense. Il s’agit également d’un travail  plus exigeant physiquement qu’on ne le  croit.

Les fins de semaine trahissent la déficience de personnel. Le dimanche, au lieu d’être un jour de repos, se transforme en un véritable enfer. Nous sommes trois PAB et une aide-préposée. Trois PAB et une aide-préposée pour laver et vêtir 29 bénéficiaires.

1/1

Entre 7h30 et 9h, l’équipe de PAB et  d’aides-préposés se disperse pour  dispenser les soins d’hygiène. Oui, je  m’occupe de Madame D., Madame V.,  Madame F. et Monsieur K. Au lieu d’être  jumelée avec une PAB comme on m’avait  prévenue, j’effectue toute seule la toilette  partielle de certain.e.s résident.e.s. En  d’autres mots, je lave chaque parcelle de  l e u r  c o r p s a v e c  t r o i s - q u a t r e  débarbouillettes dont deux contenant leur  savon personnel ou bien le savon de  l’établissement. Je nettoie des corps  rachitiques, d’autres qui sont plus  robustes, certains dont la peau semblait  nécrosée. Chaque matin, Madame V. me  remercie d’être là. Elle m’affirme qu’elle  est contente de me voir. La température de  la serviette est-elle à votre goût, Madame  V. ? « Oh oui, merci ça fait tellement du  bien. Merci ma ‘tite fille », me répond-elle  à moitié assoupie. Que voulez-vous porter  aujourd’hui ? Je lui montre divers  morceaux de vêtement en fonction de la  météo prévue. Je lui brosse doucement sa  courte chevelure. Je l’aide également à  mettre son dentier, même si cela  compromet ma responsabilité. En effet, si  un accident survient, la famille de la  victime pourrait me poursuivre ou, pire,  intenter un recours contre mon employeur.


Avec le temps, j’apprendrai que le  personnel craint constamment d’engager  sa responsabilité.

Cette peur permet d’expliquer en partie  l’allure des repas qu’on vous diffuse sur les réseaux sociaux. Certes, quelques  résident.e.s mangent presque  exclusivement de la purée de pommes de  terre, de la dinde ramollie et de la sauce  brune en guise de condiment. D’autres  engloutissent plutôt du riz et du poulet à la  marocaine. Un nutritionniste évalue la  condition du résident, puis il recommande  la consistance des repas. Plusieurs  résident.e.s sont dysphagiques, les privant  ainsi de profiter d’un bœuf saignant ou de  pâtes Alfredo. Par exemple, Monsieur N.  tend à entreposer ses bouchées dans ses  joues. Il faut sans cesse lui rappeler de  mastiquer, puis d’avaler. Pour sa part,  Madame R. doit normalement absorber de  la purée, ce qu’elle déteste. Or, je l’ai  aperçue dévorer des ailes de poulet  provenant de la rôtisserie Saint-Hubert, un  cadeau de sa fille. J’en ai donc parlé avec  l’infirmière chargée de mon étage. On m’a  répondu que si jamais Madame R.  s’étouffait avec un os, alors ce serait sa fille  qui serait tenue responsable et non le  CHSLD.


J’adopte une approche dite « aînée » plutôt  qu’une approche infantilisante. Je désire  connaître l’opinion des bénéficiaires. Les  résident.e.s, malgré les troubles cognitifs  dont ils peuvent être atteints, demeurent  les uniques maîtres de leurs décisions. Un  résident peut légitimement refuser des  soins. Je m’insurge contre une PAB en  particulier qui, lors du dîner, m’intime de  mixer le yogourt à la vanille à la purée de  poulet afin d’accélérer le processus et,  ainsi , assu rer l’ingurgitation des nutriments. Il existe une différence notoire  entre encourager le résident à s’alimenter  et le forcer à se gaver.


Les fins de semaine trahissent la déficience de  personnel. Le dimanche, au lieu d’être un jour  de repos, se transforme en un véritable enfer.  Nous sommes trois PAB et une aide-préposée.  Trois PAB et une aide-préposée pour laver et  vêtir 29 bénéficiaires. Trois PAB et une aide préposée pour nourrir 11 résident.e.s aux prises  avec des troubles dysphagiques. Quelques fois,  j’ai dû annoncer tristement à une résidente  qu’elle devait patienter pendant une vingtaine  de minutes avant d’aller à la toilette parce que  je n’étais pas en mesure de la déplacer sur la  chaise d’aisance seule à l’aide d’un lève personnes.


Parce qu’on manque de personnel, des  bénéficiaires baignent dans leur couche  souillée par l’acidité de leur urine, transperçant  le fauteuil adapté et créant une flaque sur le  plancher déjà collant.


Parce qu’on manque de personnel, il existe une  politique contre-intuitive selon laquelle un  PAB doit protéger au mieux la tête d’un  résident en cas de chute. Cette direction sonne  terrible, n’est-ce pas ? Néanmoins, elle est  nécessaire. Imaginons, Madame O. déambule  dans le corridor. Soudainement, ses pieds  exécutent une torsion involontaire. Ses côtes  risquent d’être fracassées contre le sol. Je me  rue pour la rattraper. Elle tombe sur moi.  Pesant le double de mon poids, mon crâne  embrasse le plancher. Diagnostic : commotion  cérébrale. Arrêt de travail. Cercle vicieux.


De nombreux PAB travaillant dans des  établissements privés reçoivent le même  salaire qu’un employé du Simons. En matière  de conditions de travail, il semblerait que le  Québec distingue les travailleurs essentiels qui  prennent soin et ceux qui soignent. À l’instar  d’un professeur au secondaire, une PAB peut  devoir s’occuper d’un large nombre de  résident.e.s dont quelques-uns requièrent une  attention particulière en raison de troubles  cognitifs, lesquels peuvent dégénérer en  troubles de comportement. Ainsi, des  bénéficiaires autrefois inoffensifs se mutent en  personnes agressives qui crachent et qui  écorchent votre peau avec leurs ongles rendus  trop longs.


Puis, avant la mi-juin, le personnel devait  revêtir tout un équipement de protection  individuel. Sachant que la plupart des CHSLD  ne disposent pas d’un système d’air climatisé,  la chaleur accablante a assiégé l’établissement.  Avez-vous déjà travaillé avec une jaquette  isolante, une visière et un masque en pleine canicule ? Oui, nos aînés suffoquent sous la chaleur, mais ceux et celles qui prennent soin d’eux en souffrent tout autant.


En raison du coronavirus, avant la phase de déconfinement, les résident.e.s devaient demeurer confinés dans leur chambre,  sans dépasser le cadre de porte. L’isolement était palpable. À plus d’une reprise, un résident agacé m’a hurlé de « take off that damn thing in front of your mouth! ». Lorsqu’on surprenait des résident.e.s en dehors de leur chambre, on devait les ramener. L’incompréhension se lisait aisément sur leur visage ridé. Une fois, une résidente m’a demandé ce qu’elle avait fait de mal pour se  retrouver ainsi encagée comme un vulgaire  animal.


Au fil du temps, on se prend d’affection pour  les résident.e.s et vice-versa, brouillant au  passage la frontière qui délimite la sphère  professionnelle de la sphère personnelle.  Pendant que je savonne les jambes de  Madame F. dont la mère est récemment  décédée, celle-ci me demande si ses parents  qui sont désormais au ciel peuvent voir à  quel point elle se sent bien avec moi. Malgré  le fait que Madame F. ne parvienne pas à se  rappeler de mon prénom, elle me surnomme  affectueusement « ma petite Chinoise ». En  comparaison, dans un français morcelé,  Monsieur S., un homme asiatique qui  m’apprécie suffisamment pour vouloir  m’offrir un cadeau le lendemain de mon  anniversaire, m’a baptisée « Bébé », soit le  diminutif de « bébé chinois ». Deux fois par  semaine, Monsieur S. réclame la présence de  « Bébé » soit pour « caca » (c.-à-d. changer la  culotte), soit pour sortir sur la terrasse.

Ce sont de doux et merveilleux moments  que je chéris profondément. Ce sont de  telles interactions qui me poussent à revenir  jour après jour. Ce sont des anecdotes  pareilles qui me permettent de négliger un  incident survenu le 24 juin dernier.


Durant la Saint-Jean-Baptiste, des drapeaux  du Québec virevoltent dans les airs. Tout le  monde festoie. Cette scène m’émeut. Même  si un test de dépistage est administré une fois aux deux semaines, la crainte d’attraper le  coronavirus persiste. Or, celle-ci s’estompe le  temps que les résident.e.s et les PAB chantent  à l’unisson Gens du pays.

Au même moment, un résident, Monsieur C.,  me fait signe d’approcher en tapotant sa  cuisse. Je me penche pour lui demander de  quelle manière je peux l’aider. « Comment ça  se fait que t’as pas de seins, toi », me souffle

t-il à l’oreille.


Je me sens dénudée. On m’a déshabillée du  regard. Sans mon consentement.


Alors que je m’apprête à confier ce qu’il m’a  dit à une autre aide-préposée, le résident en  question crie de ne pas commencer à répéter  ce qu’il m’a dit à la famille. Une telle  remarque précédée par d’autres commentaires  tels que « J’aime ça quand les jeunes filles  comme toi me caressent » ou « Qu’est-ce que  tu attends pour me faire une gâterie ? ».

Comment réagit-on au harcèlement sexuel  proféré par une personne dite vulnérable ?

Y accorder peu d’importance ? Blâmer les  troubles cognitifs ?


De mes études juridiques, je retiens  notamment l’application de l’article 4 de la  Charte des droits et libertés de la personne. «  Toute personne a droit à la sauvegarde de sa  dignité, de son honneur et de sa réputation. »  Cet article vaut autant pour nos aînés que  pour le personnel en CHSLD. Protégeons-nous  les uns, les autres.

Tu aimerais voir ton

texte publié au Pigeon ?

NYC Skyline BW
Juge Pigeon.jpg

3200, Jean-Brillant,

Suite A-2412, devant Jean Doré, Montréal, Québec, H3T 1N8

Commanditaire officiel