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Le droit et la musique : un mariage interprétatif pour le meilleur et pour le pire

Auteur·e·s

Lin Shan Zhong

Publié le :

12 février 2026

Lorsque nous entendons l’expression « pour le meilleur et pour le pire », nous y associons souvent l’idée d’un mariage entre deux amoureux.ses qui se promettent de s’entraider et d’éviter toute séparation, même lorsque des difficultés surviennent au cours de leur relation. Et si le mariage n’était pas uniquement réservé aux êtres vivants, mais également aux disciplines scientifiques, capables de prendre vie dans le monde social ? Envisagés sous la notion d’interprétation, le droit et la musique peuvent se marier : à l’image d’un couple, ils se complètent mutuellement, tout en traversant inévitablement des tensions.

En matière d’interprétation, le droit et la musique se rejoignent dans une même tension : la recherche d’un équilibre entre le respect de l’intention de l’auteur.trice et la liberté accordée à l’interprète.

Le texte à interpréter

Autant en droit qu’en musique, nous sommes confronté.es à un texte que nous devons tenter de déchiffrer. Le.la compositeur.trice s’exprime à travers la partition qu’il.elle a créée, et le législateur, au moyen d’une disposition législative. La lecture même de ces textes requiert un certain bagage de connaissances de base, voire une expertise dans le domaine. En effet, un.e profane ne saurait lire les notes de musique et les figures de silence sans avoir préalablement suivi des cours élémentaires de théorie musicale. Un.e musicien.ne de formation pourrait repérer davantage de notions avancées de musique et mieux discerner les commentaires de l’auteur.trice, exprimés sous forme d’appoggiatures ou d’éléments non diastématiques. De même, dans le domaine juridique, s’il est vrai que celles et ceux maîtrisant la langue française peuvent aisément lire les termes d’une loi en suivant leur sens ordinaire, il serait faux de supposer qu’ils.elles comprennent nécessairement les notions juridiques qui y sont traitées. Le.la juriste est celui.celle qui, sans aucun doute, peut proposer une interprétation plus approfondie d’un article de loi et ensuite l’appliquer à un cas particulier, bien qu’il n’y ait aucune garantie que son interprétation soit celle retenue par le.la juge d’un tribunal.


L’intention de l’auteur.trice du texte

En matière d’interprétation, le droit et la musique se rejoignent dans une même tension : la recherche d’un équilibre entre le respect de l’intention de l’auteur.trice et la liberté accordée à l’interprète. Le mot « interpréter », selon la définition musicale, possède deux sens : décortiquer le contenu de la partition et jouer une œuvre afin de traduire le texte en musique. Lorsqu'un.e musicien.ne interprète une pièce, bien qu’il lui soit recommandé de suivre les indications du.de la compositeur.trice, il.elle n’est pas obligé.e de toutes les respecter à la lettre. Pour ajouter des couleurs à une œuvre musicale et lui donner vie, l’artiste doit, certes, s’intéresser aux événements vécus par le.la compositeur.trice au moment de sa composition et se familiariser avec son style musical, mais il.elle doit également puiser dans les émotions issues de sa propre expérience personnelle. L’interprète est donc autorisé.e à introduire des nuances et des variations


qui diffèrent de celles inscrites dans la partition, tout en demeurant fidèle à l’esprit du.de la compositeur.trice, afin d’éviter d’en produire une version qui en ferait perdre l’identité originale. En interprétant, il.elle doit créer une version unique de la pièce, mais s’abstenir de créer une nouvelle œuvre. Après tout, je ne pense pas que le.la compositeur.trice de l’hymne national du Canada souhaiterait voir sa composition transformée en remix de boîte de nuit !


En droit, la définition du mot « interprétation » et l’exercice interprétatif qui en découle varient en fonction de l’identité de l’interprète. Un.e avocat.e chargé.e de défendre son.sa client.e est contraint.e de choisir l’interprétation lui étant la plus favorable lorsqu’une disposition peut donner lieu à deux interprétations contradictoires. Au procès, il.elle cherche à convaincre le.la juge que son interprétation est meilleure que celle de l’autre partie. Cependant, bien que l’avocat.e puisse rassembler des écrits doctrinaux afin de soutenir son interprétation, sa perception de la loi peut parfois être biaisée par son objectif de parvenir à la conclusion la plus avantageuse pour son.sa client.e. C’est plutôt l’interprétation du texte effectuée par le.la juge qui nous intéresse, car c’est elle qui concorde le mieux avec celle du.de la musicien.ne. Le.la magistrat.e doit lire les termes d’une loi dans leur contexte global, en suivant le sens ordinaire et grammatical qui s’harmonise avec l’esprit de la loi, son objet et l’intention du législateur. Si le.la musicien.ne doit respecter l’esprit du.de la compositeur.trice, le.la juge doit garder en tête la volonté du législateur, mais ce dernier lui laisse la liberté d’interpréter ce que constitue le contexte global. Comme le.la compositeur.trice qui laisse à l’artiste une certaine liberté artistique et la possibilité de donner vie à la composition selon la vision de ce.tte dernier.ère, le législateur délègue au.à la juge la tâche d’interpréter la loi — un processus qui requiert une certaine dose de créativité — afin que son application à des cas futurs soit cohérente et équitable, en accord avec son analyse prémonitoire. Tel un.une musicien.ne qui redonne vie à une partition sans en créer une nouvelle, l’interprétation du.de la juge ne crée pas de droit nouveau, mais vise plutôt à clarifier la loi et à lui insuffler vie lorsqu’elle comporte un passage obscur.


Le consensus

Les frictions entre l’interprétation musicale et l’interprétation juridique apparaissent lorsqu’il est question de consensus. Une version d’une pièce de musique est-elle meilleure qu’une autre ? L’interprétation d’un.e juge est-elle supérieure à celle d’un.e autre ? En musique, il est difficile de l’affirmer, parce que chaque interprétation d’une même œuvre est unique. Chaque musicien.ne propose une interprétation différente, en fonction de son vécu, et un.e même musicien.ne peut varier sa propre interprétation selon les sentiments qu’il.elle éprouve le jour où il.elle joue. En droit, bien qu’une même loi puisse donner lieu à de multiples interprétations, il demeure que l’interprétation retenue est celle qui fait consensus, soit celle qui obtient l’appui de la majorité des juges.


Selon moi, juristes et/ou musicien.nes, nous sommes autant interprètes que juges. La meilleure version d’une œuvre musicale interprétée n’est pas celle qui est la plus populaire, mais plutôt celle qui sonne le mieux à nos oreilles. Pareillement, nous avons le droit d’être en désaccord avec une interprétation législative retenue par la majorité des juges et d’en avoir une qui nous est propre (avec respect, cher.ères juges !).


Dans la joie comme dans la peine, pour le meilleur et pour le pire, le droit et la musique se lient par l’interprétation, promettant de se respecter et de se faire vivre mutuellement tant que des interprètes leur donneront vie.

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