
Le désenchantement du monde juridique et Le Petit Prince : les juristes sont-ils.elles de grandes personnes?
Auteur·e·s
Lin Shan Zhong
Publié le :
20 novembre 2025
J’entre dans la vingtaine. À l’occasion de mon anniversaire, j’ai décidé de relire un classique connu de tous, enfants comme adultes : Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Il s’agissait d’une relecture, mais aussi d’une redécouverte. Au fil des pages, je ne peux m’empêcher de constater à quel point les critiques de l’auteur sur la perte de la curiosité enfantine et sur le désenchantement du monde adulte sont universelles. Hélas, ce désenchantement, qui est au cœur de la thématique de cette édition, se transpose dans les préjugés entourant le métier de juriste.
L’histoire raconte que le Petit Prince quitte l’astéroïde B-612 pour visiter d’autres planètes. Au cours de son voyage, il croise plusieurs « grandes personnes », terme employé par Saint-Exupéry pour désigner les adultes. Chacune d’elles incarne et exagère une caractéristique de la personnalité adulte : le roi et l’autorité, le vaniteux et le matérialisme, le buveur et l’orgueil intellectuel, le businessman et l’obsession monétaire, l’allumeur de réverbères et l’obéissance aveugle, ainsi que le géographe et la théorie déconnectée de la pratique. Ces traits de caractère alimentent notamment les stéréotypes associés aux juristes.


Le roi
Le roi, qui règne sur la première planète, est l’incarnation de l’autorité. Il considère que tous sont ses sujets, mais il n’en a aucun sur sa planète, où il vit seul. Dès l’arrivée du Petit Prince, il le traite comme un sujet et lui donne des ordres. Ainsi, lorsqu’il remarque le Petit Prince bâiller, il s’empresse de lui ordonner de continuer à bâiller. Cela dit, le fait qu’il soit incapable de répondre à la demande du Petit Prince d’ordonner au soleil de se coucher plus tôt montre qu’il n’exerce aucun pouvoir réel : sans l’importance qu’on lui accorde, le roi est un individu ordinaire, comme tous les autres. À l’instar du roi, le stéréotype des juristes les présente comme imposant.es envers ceux et celles qui connaissent moins bien les lois. Autrement dit, un.e avocat.e peut sembler autoritaire, en ordonnant à son client de lui donner une version complète des faits, de suivre ses conseils à la lettre et de fournir les documents strictement nécessaires. Cependant, l’autorité du.de la professionnel.le dépend de la reconnaissance et de la confiance que lui accordent ses client.es. Si ceux.celles-ci refusent de suivre ses conseils ou ne les prennent pas au sérieux, l’avocat.e perd son influence et n’est qu’un individu parmi tant d’autres, tout comme le roi, qui ne peut ni modifier les éléments naturels, ni imposer sa volonté à ceux et celles qui ne lui accordent pas d’importance.
Le vaniteux
Le vaniteux, sur la seconde planète, représente le matérialisme. Comme le roi, il est le seul à y habiter. Lors de sa rencontre avec le Petit Prince, il lui demande de l’applaudir, de l’admirer, puis s’incline en soulevant son chapeau. Le vaniteux définit le mot « admirer » comme la reconnaissance du fait qu’il est « l’homme le plus beau, le mieux habillé, le plus riche et le plus intelligent de la planète ». Il cherche constamment à être valorisé, même s’il n’y a personne sur sa planète pour l’admirer. Ce personnage est une caricature du.de la juriste qui ne poursuit que les éléments matériels de son métier, comme les belles toges et le prestige des titres et des récompenses. Toutefois, on peut argumenter que la reconnaissance que le.la juriste recherche n’a aucune valeur réelle s’il.elle ne s’intéresse qu’au statut social que lui confère son métier, sans se préoccuper d’autres problématiques, telles que l’accès à la justice.
Le buveur
Sur la troisième planète, le Petit Prince rencontre brièvement un buveur qui boit pour oublier qu’il a honte de boire. Puisqu’il s’enferme dans son propre cycle de mélancolie et a recours aux substances plutôt que de recourir à l’aide extérieure, il est malheureux. Par analogie, on peut y voir le.la juriste qui, devant une impasse, s’obstine à résoudre la problématique seul.e. Prisonnier.ère de son orgueil, il.elle rejette toute collaboration en s’abstenant de solliciter ses collègues pour des conseils ou de leur déléguer des dossiers qui dépassent son champ d’expertise. Par ailleurs, nous connaissons tous le stéréotype de l’avocat.e qui trouve plus de réconfort dans le fond d’un verre que dans son Code civil…
Le businessman
Ensuite, le Petit Prince rencontre sur la planète suivante un homme sérieux, qui ne perd aucune seconde à compter des millions d’étoiles : le businessman. Ce businessman pense qu’en étant le premier à songer à les posséder, il en est propriétaire. Il conçoit qu’il pourra les utiliser pour devenir riche et acheter de nouvelles étoiles, si elles existent. Il n’a pas le temps pour les choses inutiles, ni même pour allumer sa cigarette. Pareillement, l’avocat.e typique qui fixe ses honoraires et prépare ses factures avant même d’avoir parlé à son client est obsédé.e avec les chiffres. Il.elle est si absorbé.e par la poursuite de richesse qu’il.elle n’a pas le temps de prêter l’oreille à un.e client.e qui aurait peut-être besoin d’un soutien émotionnel.
L’allumeur de réverbères
La prochaine rencontre du Petit Prince est avec l’allumeur de réverbères. Celui-ci allume et éteint son réverbère à chaque fois qu’il fait jour et nuit. Or, la planète tourne de plus en plus vite chaque année, alors l’allumeur n’a plus le temps de se reposer la nuit. Il est désormais contraint d’effectuer la même opération chaque minute. Il obéit à un ordre dénué de sens pour compléter son devoir. Le même phénomène s’observe dans certains milieux régis par la bureaucratie : l’image du.de la juriste-allumeur qui, confronté.e à des imprévus, suit aveuglément les directives de son.sa supérieur.e. Sans proposer de nouvelles solutions, il.elle demeure inflexible face à l’évolution de la société.
Le géographe
L’astéroïde suivant sur lequel atterrit le Petit Prince est celui du géographe : « C'est un savant qui connaît où se trouvent les mers, les fleuves, les villes, les montagnes et les déserts. » Toutefois, il n’a jamais quitté son bureau pour explorer d’autres planètes, car il considère que cette exploration relève du travail des explorateurs, et non des géographes. Les connaissances qu’il détient sur les autres planètes relèvent uniquement des récits des explorateurs, mais il note seulement les éléments qu’il juge pertinents. Le stéréotype du.de la juriste purement théoricien.ne qui n’a jamais exercé en pratique et qui se consacre exclusivement à ses écrits doctrinaux reflète sur le modèle du personnage de l’explorateur. Il.elle se construit une forteresse de savoir et aime élaborer des méthodes de classification juridique, mais sa méthodologie demeure détachée de la réalité vécue.
La Terre
La dernière planète visitée par le Petit Prince est la Terre. L’auteur écrit : « La Terre n’est pas une planète quelconque ! On y compte cent onze rois […], sept mille géographes, neuf cent mille businessmen, sept millions et demi d’ivrognes, trois cent onze millions de vaniteux, c’est-à-dire environ deux milliards de grandes personnes. » En effet, il est si facile pour les grandes personnes de se perdre derrière les règles, les titres et les chiffres. Pour éviter de se perdre dans l'autorité, l'obsession ou la rigidité du monde juridique, il suffit de libérer l'enfant en nous et de regarder le monde avec curiosité, simplicité et humanité. Je replace mon exemplaire du Petit Prince sur mon étagère, en sachant qu'elle m'attendra dans une décennie, lorsque je redeviendrai une grande personne.



