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La religion a sa place dans notre société

Auteur·e·s

Jérôme Coderre

Publié le :

10 novembre 2021

Au moins, on ne pourra pas reprocher au gouvernement Legault de ne pas agir. Le cours d’éthique et culture religieuse (ECR) était devenu la cible de tirs groupés, voilà qu’on annonce qu’il sera réformé pour l’automne 2023. Devenu trop religieux, trop éthique, voire carrément de trop selon certainᐧeᐧs critiques (plusieurs n’ayant d’ailleurs jamais reçu, enseigné ou même lu le programme de cours), voilà que Québec annonce son remplacement par un cours de culture et citoyenneté québécoise.

Contrairement à ce que prétend Legault, il est à la fois possible de réaffirmer le sentiment d’appartenance au Québec, tout en s’ouvrant sur le monde. La défense du français, par exemple, ne passe pas par un recroquevillement de la société québécoise; au contraire, le Québec gagnerait à comprendre la planète pour faire gagner du terrain au français à travers le monde.

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Il est évidemment trop tôt pour se prononcer sur le contenu et le bien-fondé du nouveau cours. On peut certes grincer des dents à entendre la vice-première ministre Geneviève Guilbault dire de ce cours qu’il aura une « petite tendance chauvine », mais laissons la chance au coureur. De toute façon, ce ne serait pas la première fois que la ministre, au vocabulaire plutôt pauvre, confond les analystes (rappelons-nous de la docilité durant la pandémie).


Ce que je trouve déplorable, c’est plutôt qu’on jette à la poubelle un cours créé par des experts, au lieu de l’améliorer. Surtout, cette annonce pose un nouveau jalon de la laïcité caquiste inquiétante que tente d’imposer François Legault aux Québécois·es. Commençons sur ce point.


Le Québec, comme toute société développée, s’est progressivement laïcisé au point d’évacuer, très largement, la religion des lieux de pouvoir. On doit s’en réjouir. Le Québec a toutefois la particularité de s’être laïcisé avec l’influence de deux traditions juridiques et linguistiques. C’est notamment pourquoi si tout le monde s’entend sur le principe général de laïcité, tout le monde ne s’entend pas sur le chemin pour y parvenir et encore moins sur l’étendue qu’elle devrait avoir.


Le débat sur la laïcité de l’État ne date pas d’hier au Québec. (1) Dès l’époque du Bas et du Haut-Canada, on débattait de la place de la religion, notamment au sein du système d’éducation. Les Patriotes de 1837-38 proposaient quant à eux la laïcité totale du gouvernement au sein de la République qu’ils souhaitaient créer.


C’est finalement la Révolution tranquille qui a donné le premier grand coup de laïcisation à l’État québécois. La déconfessionnalisation du Québec s’est opérée tant par l’évolution des mœurs que par le début de l’État-providence qui a poussé la religion hors des lieux de pouvoirs, notamment en matière de santé et d’éducation. La religion est demeurée, malgré tout, bien présente au Québec.


Le chemin vers l’actuel cours d’ECR a véritablement commencé en 1997, lorsque le gouvernement de Lucien Bouchard a adopté une loi pour transformer le réseau des commissions scolaires au Québec. À la suite d’un amendement à la Constitution canadienne, le Québec s’est défait des commissions scolaires confessionnelles et a créé un nouveau réseau fondé sur la langue. C’était le début des commissions scolaires anglophones et francophones. (2)


En 2000, le Québec a fait un pas de plus en abolissant les structures confessionnelles du système scolaire; c’était aussi la fin du statut confessionnel des écoles et du service d’animation pastorale.


Malgré tout, la religion a continué d’être enseignée dans les écoles du Québec. Les jeunes avaient alors le choix entre le cours de « morale » et le cours de « religion », ce dernier permettant aux jeunes de suivre les cours de catéchèse menant à la première communion catholique.


C’est en 2005 que le gouvernement Charest a déposé un projet de loi pour supprimer l’enseignement confessionnel dans les écoles québécoises. Les cours de morale et de religion ont été remplacés par le nouveau cours d’ECR, qui est entré en vigueur à la rentrée scolaire 2008.


Créé notamment par des experts dans le domaine, dont le philosophe Georges Leroux, ce cours visait à compléter « la déconfessionnalisation du système scolaire québécois », en plus de « reconnaître l’importance des questions religieuses et éthiques dans la société québécoise ». (3)


Je cite, au sujet de la question religieuse, le programme du cours d’ECR : « Il ne s’agit ni d’accompagner la quête spirituelle des élèves, ni de présenter l’histoire des doctrines et des religions, ni de promouvoir quelque nouvelle doctrine religieuse commune destinée à remplacer les croyances particulières. »


Aujourd’hui, dans sa réforme, Jean-François Roberge promet de faire une « place beaucoup moins importante aux religions ». On sous-entend par là que la CAQ estime que la laïcité québécoise doit se faire par la réduction de la place de la religion dans l’espace public, notamment dans les écoles.


C’est là où la Coalition Avenir Québec se trompe sur toute la ligne.


Laïcité ouverte ou républicaine?


La laïcité au Québec, je le disais, s’est faite sous l’influence combinée des traditions française et américaine en la matière, qui perçoivent différemment la place de la religion dans l’espace public.


La laïcité française, dite républicaine, est le fruit du combat entre catholiques et athées. Afin d’assurer la neutralité de l’État, la France a choisi de restreindre le plus possible la place de la religion, en interdisant notamment la burqa et le niqab de l’espace public. Plus encore, le mariage religieux n’a pas force de loi en France.


La laïcité de tradition américaine, dite ouverte, cherche plutôt à établir la neutralité de l’État, tout en soutenant la diversité religieuse. Je cite à ce sujet Jocelyn Maclure, professeur de philosophie à l’Université Laval : « [u]n tel régime de laïcité est ouvert à la présence de la religion ou de toutes autres doctrines et mouvements de pensée dans l'espace public, dans les limites du respect des droits et libertés des autres citoyens. » (4)


Il faut dire toutefois que la distinction entre ces deux courants a toujours été beaucoup moins nette au Québec. Les différents partis politiques québécois se sont tous inspirés de l’un ou l’autre de ces courants pour définir leur vision de ce que devrait être la laïcité québécoise.


Le gouvernement de Jean Charest prônait assurément la laïcité ouverte, en développant notamment le cours actuel d’ECR, qui s’inscrit directement dans cette lignée. Le gouvernement libéral de l’époque l’a aussi fait en nommant Gérard Bouchard et Charles Taylor, deux tenants de cette approche, pour présider la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodements reliés aux différences culturelles, dont le rapport final est sorti en 2008.


Cette commission, créée dans le contexte de la crise des accommodements raisonnables et des frasques d’Hérouxville, comportait 310 pages et 37 recommandations. Parmi celles-ci, quatre ont principalement retenu l’attention : l’interdiction du port de signes religieux pour certain·e·s représentant·e·s de l’État, soit les juges, les gardien·ne·s de prison, les procureur·e·s de la Couronne, les policier·ère·s, le·la président·e et le·la vice-président·e de l’Assemblée nationale; le retrait du crucifix de l’Assemblée nationale; l’abandon de la prière avant la tenue des conseils municipaux; et finalement, la permission pour les croyant·e·s de religions minoritaires de prendre des congés pour motifs religieux, au nom de l’égalité culturelle. (5)


Longtemps, ce rapport a été désigné au Québec comme le « consensus Bouchard-Taylor », signe que le Québec semblait enfin s’entendre sur la manière d’opérer la laïcité québécoise. Cependant, le gouvernement Charest n’a jamais mis en place l’essentiel des recommandations, en présentant notamment une motion à l’Assemblée nationale, quelques minutes après le dépôt du rapport, pour maintenir en place le crucifix au Salon bleu.


Il faut dire que l’adoption de telles mesures aurait sans doute froissé certaines communautés culturelles ‒ vote cher aux libéraux ‒, mais aussi certain·e·s Québécois·es « de souche » qui auraient possiblement perçu ces mesures comme une atteinte à la tradition catholique québécoise. Déjà troisième chez les francophones à l’époque derrière le PQ et l’ADQ, le gouvernement Charest n’a pas pris un tel risque.


Le problème a donc été pelleté en avant, et c’est le gouvernement péquiste de Pauline Marois qui a tenté de régler la question une fois pour toutes en proposant la désormais célèbre « Charte des valeurs québécoises ». Ce projet de loi reprenait à la fois certaines recommandations de Bouchard-Taylor, dont la laïcité ouverte, mais en y ajoutant une couche, au point de tendre vers la laïcité républicaine, vision que défendait notamment Jean-François Lisée. Avec ce « compromis », le PQ proposait en quelque sorte une catho-laïcité; très restrictive à l’endroit des minorités religieuses, musulmanes et juives notamment, mais beaucoup moins pour les catholiques.


L’interdiction du port de signes religieux ostentatoires avait pour effet de distinguer très clairement les croyant·e·s catholiques, dont la pratique de la religion se fait généralement de manière plutôt « discrète », par rapport à la pratique beaucoup plus extérieure de croyant·e·s d’autres religions, comme en témoigne le port de la kippa juive ou du voile musulman.


Je cite Charles Taylor : « Pour les « sans-religions » et les tenants d’une religion « discrète », la Charte ne pose pas problème. Elle réserve toutefois un autre sort aux « indiscrets ». Les premiers pourront postuler sans problème des emplois dans le secteur public. Les autres, par contre, seront mis devant un choix déchirant : ou bien ils renoncent à pratiquer leur religion, ou bien ils seront à jamais exclus des secteurs public et parapublic. Cacher leur religion équivaut en partie, pour eux, à la renier et, partant, à renier leur identité. » (6)


La défaite du PQ aux élections de 2014 aura finalement tué dans l’œuf le projet de Charte. De nouveau au pouvoir, cette fois sous Philippe Couillard, les libéraux ont adopté le projet de loi 62, qui interdisait de recevoir des services à visage couvert.


Le projet de loi réaffirmait le choix de la laïcité ouverte au Québec, mais le faisait sous un angle « fonctionnaliste », pour reprendre les mots du philosophe Charles Blattberg (7). Le gouvernement répondait à la question fonctionnelle de la réception de services publics avec le visage voilé, mais ne s’attaquait pas au fond du problème, soit la laïcité de l’État lui-même. Ou peut-être était-ce, en réalité, ce que les libéraux souhaitaient véritablement atteindre : permettre la diversité religieuse et adopter une posture très ouverte de la laïcité, tout en détournant la question pour vendre politiquement le message qu’ils prenaient action.


Le problème de cette approche, bien sûr, est qu’elle ouvrait la porte, « sous le couvert de la neutralité, au ciblage des femmes musulmanes. » (7) En effet, la loi ne visait, en pratique, que les quelques femmes voilées au Québec : aussi bien ne dire pratiquement personne.


Peu importe l’objectif que cherchait à atteindre Couillard, la mesure n’a pas suffi à apaiser les tensions, pavant ainsi la voie à l’arrivée de François Legault, sur fond de nationalisme, en 2018.


La laïcité caquiste


La nouvelle laïcité à saveur caquiste tranche assurément avec la tradition de laïcité ouverte québécoise. La loi 21 du gouvernement Legault reprend essentiellement le même socle que la Charte des valeurs de 2012, mais en étendant les interdictions de port de signes religieux au-delà de ce que proposait la Charte pour notamment y inclure les enseignantes et enseignants.


Plus encore, la loi 21 répond aux critiques de catho-laïcité que comportait le projet Marois. En interdisant le port de tous signes religieux, et non seulement ceux ostentatoires, la CAQ inclut désormais dans la liste des interdits la fameuse petite croix discrète ou invisible portée dans le cou. La CAQ a aussi retiré le crucifix sur le mur du fond de l’Assemblée nationale.


Si la loi 21 frappait l’imaginaire collectif par son approche radicale et sa façon de tracer à grands traits les contours des accommodements raisonnables, la réforme du cours d’ECR, elle, a le potentiel d’être beaucoup plus nuisible pour l’avenir de la conciliation culturelle québécoise.


Nul besoin de regarder plus loin qu’en France pour comprendre la dérive qui pourrait survenir advenant un rapprochement vers la laïcité républicaine. Le futur est à l’ouverture.


Une nouvelle approche?


Le problème avec la laïcité ouverte de Bouchard-Taylor est qu’elle centre le débat autour des accommodements raisonnables, deux mots problématiques en soi.


Le mot « accommodement » est problématique, car il suppose qu’il s’agit de la seule façon de réussir l’intégration des immigrant·e·s.


Les synonymes du verbe s’accommoder vont comme suit : « s’adapter », « se conformer », « se plier », « se contenter de ». Comme si l’arrivée de nouvelles cultures avait instantanément pour effet de demander aux Québécois·es de renoncer un peu à un idéal culturel, simplement pour « se plier » aux demandes de certains groupes. Juste par ce langage, c’est déjà un constat d’échec.


Pourquoi devoir seulement « s’accommoder » de la présence d’un juif portant la kippa sur le banc d’une Cour, plutôt que de célébrer sa présence et d’accueillir sa nouvelle approche ? Sachant aussi très bien qu’on peut peut-être l’empêcher de porter son signe religieux, mais que le retrait du signe n’emportera pas sa foi. Aussi bien, rendu là, prôner la transparence et permettre le port du signe religieux.


L’emploi du mot « raisonnable » est également problématique, car il suppose qu’il revient à des représentant·e·s de l’État de gérer la diversité et de déterminer ce qui est raisonnable et ce qui ne l’est pas. En fait, cette approche découle d’une vision théorique, celle du philosophe John Rawls, selon laquelle il existerait une vérité théorique permettant d’unifier notre système juridique.


Au contraire, la politique est beaucoup plus pratique que théorique.


Le contexte d’aujourd’hui cadre bien mieux avec la nouvelle approche de Charles Taylor, lui qui a justement renié une partie de son rapport de 2008 sur la base du changement du contexte social. Taylor, aujourd’hui, ne croit plus qu’on doive interdire les signes religieux de l’espace public.


C’est cette approche que l’on doit adopter.


Et le maintien du cours actuel du cours d’ECR doit justement servir cette fin. Plutôt que d’interdire les signes religieux pour « accommoder » la majorité québécoise, blanche, francophone, catho-laïque, éduquons-là sur les vertus de la diversité et de l’inclusion.


L'intolérance ne s’effacera pas en effaçant de notre radar les signes religieux, ou le phénomène religieux lui-même; elle arrêtera seulement de sévir le jour où la connaissance de la religion sera suffisamment développée pour comprendre l’Autre, et non l’accommoder.


La CAQ fait donc erreur : on ne devrait pas réduire la place de la religion, mais bien l’augmenter.


François Legault et le système d’éducation


En terminant, le dernier élément troublant de la réforme du cours ECR est qu’il écrit un autre chapitre de la nouvelle vision de l’éducation de François Legault.


François Legault a toujours eu un intérêt particulier pour l’éducation. La trame narrative de sa carrière politique s’est notamment développée sur le thème d’enrichir le Québec par la formation des jeunes. Naturelle héritière de l’Action démocratique du Québec, la CAQ des premières campagnes électorales s’intéressait tout d’abord à l’éducation sous l’angle de la productivité économique, de l’efficience et de la réussite scolaire.


La CAQ d’aujourd’hui n’en est plus là. Depuis la refonte nationaliste du programme de la CAQ, voilà que le parti voit désormais l’éducation comme moteur et véhicule de la promotion de l’identité québécoise.


Il y a eu la réforme du cours d’histoire au collégial pour réduire la place du monde contemporain dans le cursus.


Il y a eu la proposition des jeunes caquistes de créer une banque de livres québécois obligatoires au secondaire.


Il y a eu, par la loi 21, l’interdiction de porter des signes religieux pour les enseignantes et enseignants.


Et voici maintenant la réforme du cours que le philosophe Georges Leroux qualifie de plus grand vecteur de la transmission de la culture québécoise, ECR. Logique puisque la religion touche à toutes les sphères de la société. Il n’est donc pas étonnant que Legault souhaite donner à ce cours une petite touche nationaliste pour poursuivre sa transformation du système d’éducation québécois.


Ce qui est le plus troublant, c’est que toutes ces réformes ont comme facteur commun de prôner une vision toujours plus introspective, provinciale et renfermée, pour reprendre les mots du philosophe Heidegger.


François Legault erre en pensant que l’avenir du Québec passe par un repli sur soi. Au contraire, le monde est à l’ère du cosmopolitisme, du multiculturalisme, de l’ouverture sur le monde, et surtout, de la compréhension des autres cultures.


Contrairement à ce que prétend Legault, il est à la fois possible de réaffirmer le sentiment d’appartenance au Québec, tout en s’ouvrant sur le monde. La défense du français, par exemple, ne passe pas par un recroquevillement de la société québécoise; au contraire, le Québec gagnerait à comprendre la planète pour faire gagner du terrain au français à travers le monde.


De toute façon, le monde est déjà à l’étape des mouvements migratoires et du choc des cultures. Tenter d’inverser la tendance serait insensé. François Legault, qui se prétend lui-même digne héritier de Maurice Duplessis, tente précisément de faire cela : ramener le Québec dans les années 1950. Il y a de quoi être inquiet.