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La présence de la secte la plus fortunée jette un froid sur Montréal : retour sur la présence de la scientologie

Auteur·e·s

Apolline Labeta

Publié le :

3 novembre 2022

Si vous vous êtes déjà promené⋅e du côté de l’avenue Mont-Royal, vous n’avez pas pu manquer cette enseigne bleue aux lettres jaunes : « Église de scientologie », et vous vous êtes sûrement dit « ah oui, c’est la secte qu’a rejointe Tom Cruise ». Mais ne vous êtes-vous jamais demandé comment on en vient à considérer une philosophie laïque comme une religion? Le mystère persiste quant aux raisons de la venue de la scientologie à Montréal et surtout quant à ses origines.

Avant de commencer toute réflexion, il faudrait savoir ce qu’est la scientologie : une secte, une religion, une entreprise, une association… Comme beaucoup de réponses en droit : c’est compliqué. En effet, la réponse diffère en fonction de la juridiction. Car si en France la scientologie est classée parmi les sectes, mais possède le statut d’association, l’Espagne la reconnaît comme une religion, au même titre que le judaïsme, l’islam ou le catholicisme, et les États-Unis la considèrent comme une Église.

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Qu’est-ce que la scientologie ?


La scientologie repose sur la figure emblématique de son créateur, L. Ron Hubbard, auteur prolifique de science-fiction. Cette religion n’a pas de dieu; son créateur est le guide suprême. Si, dans un premier temps, Hubbard la déclare philosophie laïque, l’année suivant sa naissance, il ne tarde pas à l’élever au rang de religion. Dans un premier temps, il implante cette religion dans le New Jersey, puis l’exporte en Angleterre. Le but de la scientologie est exprimé ainsi : « Une civilisation sans folie, sans criminel et sans guerre, dans laquelle les gens capables [peuvent] prospérer et les gens honnêtes [peuvent] avoir des droits, et dans laquelle l’homme soit libre d’atteindre des sommets plus élevés » (L. Ron Hubbard, Les buts de la Scientologie).


Cette « religion » promeut « la Dianétique », une pseudoscience de développement personnel qui enseigne à ses croyant⋅e⋅s que les humains sont immortels, mais qu’ils ont seulement oublié leur véritable nature. Il y a donc une réflexion sur la place de l’Homme dans l’univers et sa nature profonde. De la Dianétique découle une pratique, « l’audition », qui est une thérapie à deux personnes qui consiste à faire remonter tous les souvenirs pénibles de l’auditionné⋅e. Le but est de « guérir » ces personnes de leurs traumatismes. Mais, de l’avis de certain⋅e⋅s ayant participé à ces auditions, il s’agit plus de cibler les personnes fragiles et de découvrir leurs points faibles pour leur faire croire qu’elles ont besoin de plus de séances et que seule la scientologie peut les aider. Ainsi, un ancien membre a témoigné qu’après plusieurs séances, il s’est effondré en larmes pensant que l’Holocauste était de sa faute, alors qu’à l’époque de ces faits, il n’était qu’un enfant. Même le New York Times, en septembre 1950, souligne les dangers d’une telle pratique : « L’association américaine de psychologie attire l’attention sur le fait que les prétentions de la Dianétique ne sont pas confortées par des preuves expérimentales et met en garde contre les techniques étranges de la Dianétique », qui peuvent causer un préjudice du fait de l’intrusion dans l’intimité. La lecture des textes fondateurs de la scientologie est remplie de généralités et d’arguments d’autorité, ce qui permet de déconstruire assez facilement la religion elle-même.


De la Dianétique découle la création de la scientologie, qui se concentre sur la réhabilitation de l’esprit humain pour qu’il puisse réaliser son plein potentiel. C’est de l’esprit humain que découlent toutes les maladies physiques ou mentales. Ainsi, la guérison du « Thétan » (esprit humain) permettrait d’éradiquer toutes les maladies, rendant inutile la médecine moderne. Encore là, il s’agit d’un argument d’autorité qui ne s’appuie sur aucune preuve, contrairement à la médecine.


La scientologie, une affaire de secte, de religion ou d’entrepreneuriat?


Avant de commencer toute réflexion, il faudrait savoir ce qu’est la scientologie : une secte, une religion, une entreprise, une association… Comme beaucoup de réponses en droit : c’est compliqué. En effet, la réponse diffère en fonction de la juridiction. Car si en France la scientologie est classée parmi les sectes, mais possède le statut d’association, l’Espagne la reconnaît comme une religion, au même titre que le judaïsme, l’islam ou le catholicisme, et les États-Unis la considèrent comme une Église. Ces différences entre la France et les États-Unis s’expliquent par la séparation de l’Église et de l’État. En France, l'Église est séparée de l'État pour protéger l'État de l’influence de la religion; c’est l’État qui a le plus de pouvoir, et la religion passe au second plan au profit d’un système laïc. Quant aux États-Unis, c'est l’inverse : la séparation se fait pour protéger l’Église de l’influence de l'État, ce qui explique pourquoi la liberté religieuse a plus de poids et que la laïcité n’a dès lors plus sa place , car c’est le religieux qui domine le politique.


Au Québec, le Registraire des entreprises la reconnaît comme « une corporation religieuse ».  Cette dénomination ne renvoie pas à une croyance, et ce, en raison du système juridique. En effet, pour être reconnu comme religion, le requérant doit répondre aux exigences des articles 2 et 5 de la Loi sur les corporations religieuses. L’Église de Scientologie devait donc seulement prouver qu’elle relève d’une autorité et qu’elle exerce des activités religieuses. Problème : ces allégations ne reposent que sur la bonne foi du requérant, sachant qu’il n’y a aucun organe de vérification sur la nature des activités de la corporation religieuse.


La création de la scientologie ne repose pas sur une prophétie ou une révélation, mais plutôt sur la vision d’un seul homme. Virginia Downsborough, ancienne membre de la Sea Org (l’organisation qui régule l’ensemble de la scientologie dans le monde et qui rassemble les administrateur⋅trice⋅s et dirigeant⋅e⋅s les plus important⋅e⋅s) affirme que R. Hubbard était constamment sous l’effet de drogues lorsqu’il créait ses théories. Mais le plus intéressant reste une lettre qu’il aurait écrite le 10 avril 1953, qui explique clairement que la dénomination de « religion » résout de nombreux problèmes et permet de rattacher la scientologie à un but plus juste : « pour ce que nous avons à vendre », il convient que la scientologie est bien une entreprise, mais que la dénomination « religion » est plus avantageuse. D’après Harlan Ellison, R.Hubbard aurait dit à John W. Campbell : « Je vais inventer une religion qui me rapportera une fortune. Je suis fatigué d’écrire pour un penny le mot ». Sam Moskowitz, un chroniqueur de science-fiction, a lui-même rapporté avoir entendu Hubbard soutenir des affirmations similaires, mais il n'y a aucune preuve immédiate.  The Visual Encyclopedia of Science Fiction, éd. Biran Ash, Harmony books 1977.


Le Québec et la scientologie


C’est le statut fiscal de l’Église de la scientologie qui est surtout remis en question au Québec, sachant que l’organisation est reconnue comme une religion. C’est la mission que s’était fixée la sénatrice Céline Hervieux-Payette en 2014. Elle lutte contre le prosélytisme de la scientologie, qui n’a pas hésité à diffuser des publicités pour son Église sur les ondes de la radio. Elle explique qu’il s’agit de protéger les jeunes avant tout contre les dérives sectaires de cette église.


Elle explique sa mission dans une lettre adressée à la direction du Journal de Montréal : « Je souhaite obtenir un engagement de votre part à refuser toute forme de publicité de cette soi-disant Église de scientologie. Dans le cas contraire, je me réserve le droit de porter plainte auprès des Normes canadiennes de la publicité ». Il s’agit de responsabiliser les radiodiffuseurs face à un public influençable.


L’exécutif se veut de plus en plus critique vis-à-vis de la scientologie, et cela se comprend quand son statut fiscal est souvent remis en question. En effet, la scientologie est considérée comme une église aux yeux du fisc, ce qui lui permet de produire des reçus de charité et de ne pas payer de taxes sur l’édifice de la rue Papineau. Mme Hervieux-Payette dénonce « une machine à imprimer de l’argent qui fait des milliards de dollars » et le fait que « nos gouvernements sont laxistes à leur endroit ». Mais la sénatrice ne s’arrête pas là et va même jusqu’à dire : « Si on avait fait une analyse rigoureuse de la situation, on n’aurait pas accordé le statut d’église à la scientologie. Voilà une occasion pour le Gouvernement du Québec qui cherche de l’argent ».


La scientologie est-elle un danger dans une société libre et démocratique ?


- Le mode de recrutement


La scientologie est passée maître dans l’infraction des lois : sociales, fiscales, et même pénales. Le débat sur la dénomination de la scientologie ne joue pas en sa faveur. En effet, elle oscille entre religion et secte. Mais les nombreux scandales de séquestration sont aussi une zone d’ombre qui vient ternir son image. C’est notamment le cas de Martine Boublil, qui met la secte dans l’embarras; elle a été séquestrée par des scientologues dans une maison isolée. Selon Roger Gonnet, ancien scientologue reconverti en détracteur de la Scientologie, ces méthodes sont « coutumières » de la scientologie.


Son mode de recrutement consiste à cibler les personnes fragiles mentalement. Cet « art » de recruter est caractéristique d’une gestion autoritaire et bureaucratique. Ainsi, on peut noter une certaine forme de système pyramidal, en ce sens qu’un⋅e membre qui en amène d’autres recevra un rabais pour ses cours. Par ce procédé, la scientologie incite des étudiant⋅e⋅s à en recruter d’autres, mais aussi à étudier et dépenser davantage. Le recrutement est le cœur du fonctionnement de la scientologie. Les personnes et les lieux ciblés par le recrutement sont essentiels. Les lieux choisis pour recruter de nouveaux⋅elles adhérent⋅e⋅s se font en fonction de leur fréquentation. Ce sont donc des lieux comme les campus, les gares, les parcs ou les sorties de théâtres qui seront visés, car ils sont très fréquentés et ne nécessitent pas une confrontation seul⋅e à seul⋅e avec les individus, on peut ainsi profiter de l’effet de groupe pour recruter. Chaque groupe a sa façon de recruter les personnes précises qu’il vise. Ainsi, si les témoins de Jéhovah cherchent plus l’adhésion du cercle familial et de l’entourage amical, les mormons cherchent à recruter des familles entières, et les sectes sataniques étudiées par Stark et Bainbridge (David A. Nock Cult, sect, and church in Canada: a re-examination of Stark and Bainbridge 1987, revue canadienne de sociologie, Volume 24 p.524-525) recherchent les individus isolés de la société, comme des nouveaux⋅elles arrivant⋅e⋅s dans une ville, des étudiant⋅e⋅s étranger⋅ère⋅s…


- Les « filiales » de la scientologie au Canada


Il s’agit plutôt d’endoctriner que de prêcher la bonne parole. Mais cet endoctrinement s’inscrit de manière plus insidieuse dans les institutions de la vie courante. Ainsi, au Québec, si la scientologie ne compte pas énormément de membres, elle dispose de ramifications : des écoles primaire et maternelle privées à Longueuil qui apprennent aux enfants les préceptes de base de la scientologie, ainsi qu’un organisme pour les toxicomanes.


Toutefois, cette dernière institution, outre ses financements douteux, avait recours à des pratiques déplorables. En effet, après une enquête de la Commission des droits de la personne, il a été révélé que les patient⋅e⋅s y auraient été maltraité⋅e⋅s et extorqué⋅e⋅s. Le centre a été obligé d’indemniser les victimes et de démanteler son site. Le centre de toxicomanie avait été ouvert dans le cadre du centre Narconon de la scientologie. Les traitements prodigués par ces centres ne sont pas reconnus par la médecine et sont un « danger pour la santé ou la sécurité des résidents », avait conclu l’Agence de la santé et des services sociaux de la Mauricie. Si le centre de Trois-Rivières a été fermé, la scientologie a persisté et a voulu en ouvrir un autre à Cambridge, mais la municipalité a interdit la mise en place d’une telle activité en raison d’une absence de permis de l'Ontario. Ainsi, la Ville devra réexaminer la demande après l’obtention du permis (ce qui ne devrait pas poser de problème). Le revirement de la part de la scientologie est assez intéressant, car elle délaisse le Québec au profit de l’Ontario qui devient son nouveau cheval de bataille. Cela se comprend après les problèmes financiers et administratifs liés au Québec. En effet, après le scandale de la maltraitance des patient⋅e⋅s, le gouvernement du Québec a annoncé la mise en place d’un meilleur encadrement des maisons de désintoxication.


En ce qui concerne l’école primaire privée, l’Académie des petits phénix de Longueuil, affiliée à la scientologie, enseigne les écrits du fondateur de cette secte, L. Ron Hubbard. De plus, cette école est administrée par des scientologues. Cette académie est rattachée à une compagnie d’aide au devoir et à un camp de jour pour petit⋅e⋅s artistes. Si la scientologie s’intéresse autant à l’éducation, c’est que c’est le moyen le plus facile de répandre leur idéologie. Ainsi, les enfants apprennent sans être conscients de la non-validité des connaissances qui leur sont inculquées. Ils deviennent des agents de diffusion de la scientologie. Les parents sont sollicités d’un point de vue financier, car l’école demande 7 000 $ par année, ce qui en limite donc l’accès aux seules familles aisées. Ces parents issus de la classe moyenne à supérieure occupent des postes importants, qu’ils peuvent utiliser pour promouvoir la scientologie comme solution possible au système éducatif défaillant. Le bénéfice pour la scientologie est double : d’une part, implanter ses idées sectaires dans l’esprit d’enfants sans jugement de valeur et, d’autre part, étendre son influence auprès d’une nouvelle clientèle fortunée et puissante.


- Le scandale financier de la secte


Si la scientologie est à craindre d’un point de vue social, elle l’est aussi des points de vue fiscal et financier. Si la scientologie fait ressortir son côté altruiste, c’est qu’elle peut se le permettre. En effet, avec près de 8 millions de fidèles à travers le globe, sa fortune s’élèverait à 1 milliard de dollars de liquidités selon d’anciens hauts placés de l’organisation, en plus d’un patrimoine immobilier considérable estimé à 1 million de mètres carrés. Ainsi, à Montréal, l’Église de scientologie a été mise en demeure de payer ses taxes municipales. Les retards sont tels que la Ville de Montréal menace de saisir l’immeuble du centre-ville pour recouvrir la dette qui s’élève à près de 90 000 $ de taxes foncières impayées. Les cas d’escroquerie et d’impayés visant la scientologie ne sont pas rares, notamment en France.


En conclusion, la scientologie comporte plus de défauts que d’avantages pour notre société. Elle est un risque insidieux pour une société démocratique et s’apparente plus à un lobby qu’à une religion. Ses airs de bon samaritain ne peuvent lui donner un droit d’exercer sa doctrine. C’est à l’État de prendre soin de ses citoyen⋅ne⋅s et non à une pseudo-religion sectaire. Si l’État prend le risque de trop s’appuyer sur ce genre d'organisation, il risque de devenir dépendant et de tomber dans le prosélytisme pour garder l’adhésion de ces lobbies. Car c’est cela qui risque d’arriver quand une « religion » en vient à financer des programmes scolaires et humanitaires: elle raffermit son emprise sur l’exécutif en le déchargeant de ses prérogatives.

Bibliographie :


CHAGNON, Roland, 1985, La Scientologie : une nouvelle religion de la puissance, Cahiers du Québec, coll. « Sociologie », Montréal, Hurtubise HMH, 263 p. 1985, p.39


The Visual Encyclopedia of Science Fiction, ed. Biran Ash, Harmony books 1977.

http://anonymousmontreal.blogspot.com/2010/03/la-scientologie-lecole-1-lacademie-des.html


https://fr.scientology.ca


https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/777199/eglise-scientologie-montreal-immeuble-patrie-taxes-municipales


https://journalmetro.com/actualites/montreal/33004/faut-il-craindre-leglise-de-scientologie/


Paul Ranc, Une secte dangereuse : la Scientologie, Contrastes, 1993.


Bryan Wilson, La scientologie, une analyse et comparaison de ses systèmes et doctrines religieux, Freedom Publishing, 1995, 55 p.


Roger Gonnet, La secte : secte armée pour la guerre : chronique d'une « religion » commerciale à irresponsabilité illimitée, Roissy, Alban Éditions, 1998, 275 p


Vidéo :

https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwjw27iegtb6AhV8KFkFHQQhAuIQwqsBegQIOBAB&url=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3Dh04vmgAG8_0&usg=AOvVaw2_51fgtKhYLTmZnSbH65Cs