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La Fureur de ce que je pense : rétrospection et introspection

Auteur·e·s

Jeanne Strouvens

Publié le :

14 novembre 2022

Je n’aurais pas voulu découvrir Nelly Arcan pour la première fois, là, devant La Fureur de ce que je pense. Je n’aurais pas su être ébranlée, comme j’imagine qu’on peut l’être quand on ne connaît rien à la folie, au corps, à la sensualité, à la colère de son monde et qu’on se retrouve face à cette pièce. Je l’ai vue prendre vie devant moi, plus intrusivement et plus frénétiquement encore que ce que je m’étais inventé en la lisant.

Ceux qui auront lu Nelly Arcan noteront qu’il n’y avait dans la pièce ni point ni virgule, et que le cynisme, plutôt que de rendre plus légère l’appréhension de sa peine, la rendait plus insupportable. La Fureur de ce que je pense est une pièce difficile et épuisante.

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Neuf fenêtres, seules portes sur le public des neuf cages qui se dressent comme un immeuble sur la scène. Sept femmes écrasées contre le verre. Sept Nelly, découpées en morceaux d’elle, les joues aplaties, maugréant un premier chœur. Jusqu’à ce que la première éclate dans un chant. Dans son cube qui rendrait n'importe qui claustrophobe, alternant entre discours décousus et chanson plaintive, au rythme d’allers-retours brusques et courts, dans une voix railleuse et sèche, elle entame une première tirade, cette fois sur le rapport au corps. Et j’applaudis Sophie Cadieux pour cette performance qui donne le ton à toutes celles qui suivent. Dans l’heure et demie qui suivit, je me suis sentie voyeuse. J’avais les yeux rivés sur le désespoir : je l’épiais à travers la vitre d’une chambre. Et ce désespoir exploitait les comédiennes qui l'incarnaient. Leurs corps se tordaient, convulsaient, étaient pendus par les pieds, se brisaient. Elles criaient parfois, chantaient à d’autres moments, tressaillaient, vibraient. Elles se sont passé notre attention sans merci, à parler du rapport à la beauté du monde en mesurant sa propre laideur, à poétiser la mort, à rendre terrorisantes la folie et la foi, à pleurer l’omniprésence de la sexualité et de la masculinité. Une peur, bien tangible, leur serrait la gorge, jouait les mains du client de la putain, ou leur couvrait la bouche, avant de sortir de l’enclos des cubicules et de se mettre à ramper devant nous.


Ceux qui auront lu Nelly Arcan noteront qu’il n’y avait dans la pièce ni point ni virgule, et que le cynisme, plutôt que de rendre plus légère l’appréhension de sa peine, la rendait plus insupportable. La Fureur de ce que je pense est une pièce difficile et épuisante. Ce sont le propos, le jeu incroyable de, notamment, Julie Le Breton et d’Évelyne de la Chenelière, et la mise en scène dont la lumière et la musique sont le fil dans la courtepointe des actes qui la rendent à la fois inhibante et épuisante.  Mais c’est d’accuser les monologues des comédiennes, lancés de leur prison, à une salle vide, puis de se retrouver en retour seul⋅e face à elles qui rend la pièce aussi difficile. Je me suis retrouvée face à ma propre finitude, ma propre vanité, mais surtout ma propre apathie. Devant la Fureur de ce que je pense, je me suis sentie petite. J’ai eu mal de ce qu’elle avait souffert, de voir se jouer le cri qu’elle avait jeté, et que les maux qu’elle avait hurlés pouvaient encore en tuer aujourd’hui. Et si on dit que les mouvements #MeToo, l’indépendance de la femme et son émancipation du regard masculin sont des luttes qui peuvent rendre archaïques les propos de Arcan, comme se sont exprimées certaines autrices dans un article de La Presse, j’en réponds par La Fureur de ce que je pense. On ne peut pas y demeurer indifférent, si ce n’est que cruellement.


Donc, j’encourage qui le peut à aller voir, comme j’ai eu la chance de le faire, La Fureur de ce que je pense, avide lecteur⋅rice de Nelly Arcan comme dilettante qui doit encore être initié. C’est un bel hommage, violemment contemporain, à une femme qui a su confronter ce que cela peut être que d’en être une.

La Fureur de ce que je pense sera présentée à l’Espace Go jusqu’au 3 décembre 2022. Les représentations étant déjà complètes, vous pouvez vous inscrire sur la liste d’attente à partir du lien suivant : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSeLQgZH3Z9UcE42Q-_riJOHjwm05X6J6mx5pjy43Ox0OEjutg/viewform.